Accès direct au contenu Accès direct à la carte du site


14-18 : 50 000 Vietnamiens dans l'industrie de guerre française

Date de publication : Janvier 2014
Auteur(s) : Mireille Le Van Ho Courriel
Aire : Vietnam
Partager :

La guerre de 14-18, inaugure la première rencontre massive sur le territoire métropolitain entre citoyens français et « sujets des colonies ». Près de 90 000 Vietnamiens sont enrôlés malgré eux et transplantés dans les usines et les casernements français. 50 000 sont affectés à l'arrière pour les  besoins de la guerre industrielle. Comme l'a écrit Michel Goya : « L'année 1916 marque une rupture, un tournant, le passage déterminant de la guerre classique à la guerre moderne». 900 000 ouvriers coloniaux ou « exotiques », comme on les désignait alors, débarquent sur le sol de France, amenés d'Indochine, d'Algérie mais aussi d'Inde ou de Chine, au nom des exigences d'une mobilisation industrielle, improvisée dans l'urgence. Les recrutements de main d'œuvre non qualifiée sont étendus à l'échelle planétaire, sans souci des frontières des empires coloniaux. Longtemps cantonnée au territoire colonial, l'histoire des relations entre colonisés et colonisateurs a le plus souvent  ignoré les migrations internes aux empires, imposées par le colonisateur. Moment décisif dans l'émigration vietnamienne à peine amorcée depuis 1910, la guerre entraîne la mise au travail industriel de milliers de paysans du Nord du Vietnam. 

Vietnamiens employés à la fabrication des obus à l'arsenal de Tarbes (© Archives nationales Outre-mer, Agence des Colonies 572)
Vietnamiens employés à la fabrication des obus à l'arsenal de Tarbes  
(© Coll. BDIC - Bibliothèque de documentation internationale contemporaine)

Pressée de combler ses besoins en ouvriers et soldats, la France, en 1916, réexamine le projet d'Armée jaune, présenté en 1912 par le général Pennequin (1849-1916), alors commandant supérieur des Troupes de l'Indochine, et l'utilise comme prétexte à des recrutements, dont l'objet est désormais fort éloigné des conceptions du général. Dès 1911, Pennequin, officier jaurésien, conscient de l'évolution de la société vietnamienne, ébranlée par la colonisation et par l'émergence d'une bourgeoisie aux aspirations modernistes, a prôné une décolonisation rapide. Il préconise de créer une armée nationale, au cadre entièrement indigène, comme première structure moderne des pays colonisés et moteur potentiel de l'indépendance et de la construction de l'État-nation. Précurseur des impérialismes à venir, obligeant la France à une mutation radicale de sa politique coloniale, le projet se heurta à l'hostilité générale et fut enterré.

La décision de recruter en Indochine, présentée comme un vaste réservoir de main-d'œuvre, fut prise dans la foulée du décret d'octobre 1915 sur le recrutement de soldats en Afrique occidentale française, défendu par le général Mangin. Le plan de recrutement s'inspirait du programme de prospection de main-d'œuvre élaboré en 1915 par Albert Thomas (1878-1932), chef d'orchestre de la mobilisation industrielle. Il suscita l'opposition immédiate de la C.G.T., qui revendiquait pour le syndicalisme ouvrier le contrôle international des flux de main-d'œuvre, mais qui fut court-circuitée par le statut des colonies, dépossédées de toutes les libertés fondamentales et privées des représentants syndicaux, aptes à faire respecter une égalité de traitement avec les ouvriers français. Paradoxalement, Albert Thomas trouva un allié inattendu dans le grand leader nationaliste et réformiste Phan Châu Trinh (1872-1926). Celui-ci s'engagea à une trêve dans la lutte anticoloniale, car les recrutements représentaient à ses yeux l'occasion pour les élites modernisées de son pays de faire « le voyage de France » (Tây Du) et de constituer le premier jalon de modernisation de l'Indochine, condition préalable à l'indépendance, que les Français devraient accorder à l'issue de la guerre, en reconnaissance du sacrifice des Vietnamiens engagés dans la mobilisation industrielle.

Après l'échec d'un premier recrutement improvisé en mars 1916, la reprise en main par Albert Sarraut (1872-1962), de retour au Gouvernement général en 1917, permet de rassembler les recrues exigées, massivement enrôlées parmi les paysans pauvres du Nord-Annam et du Tonkin, qui fournirent plus de 80 % des contingents et de 15 à 20 % de la classe d'âge des 20 à 30 ans dans certaines provinces.

Carte des provinces d'origine des travailleurs vietnamiens (dans 'Un milieu porteur de modernisation : travailleurs et tirailleurs vietnamiens en France pendant la Première Guerre mondiale' : thèse de Mireille Le Van Ho, École des Chartes, 1986. 2 vol., 769 f.)
Carte des provinces d'origine des travailleurs vietnamiens
(dans "Un milieu porteur de modernisation : travailleurs et tirailleurs vietnamiens en France
pendant la Première Guerre mondiale" : thèse de Mireille Le Van Ho, École des Chartes, 1986. - 2 vol., 769 f.)

L'échec du recrutement au Sud s'explique par une résistance plus grande des populations mais aussi par le refus de l'administration de recourir aux traditionnels réseaux de clientèle au Cambodge, et en Cochinchine, par une emprise historiquement moins ancienne des mandarins sur la population. Au nord en revanche, les recrutements sont menés dans les villages par les mandarins et les notables locaux, à qui le réservoir de main-d'œuvre des corvéables pour l'entretien des routes et des digues, fournit un moyen tout trouvé de sélection des « volontaires ». Le recrutement de ces paysans parmi les plus pauvres a presque entièrement reposé sur la collaboration de l'administration indigène, illustration de cette « colonisation ambiguë », qui implique une participation des colonisés eux-mêmes au système qui les oppresse. La présence en France de mandarins, chargés de la censure postale de leurs compatriotes, atteste de ce consentement du colonisé au pacte de soumission coloniale. L'étude des recrutements met aussi en évidence que les structures préexistant à la colonisation - commune et administration indigène à l'échelon local - sont encore largement épargnées à cette époque par une administration française peu nombreuse, qui préfère capter à son profit les modes de coercition internes à la société vietnamienne.

Sur le sol de France, affectés dans les usines de guerre, les Vietnamiens ont rassemblé sur leurs têtes toutes les contraintes du déracinement avec celles de l'expérimentation du taylorisme. La découverte éprouvante du monde industriel s'est doublée des effets aliénants d'une vaste entreprise d'acculturation forcée. La création du Contrôle général des travailleurs et des tirailleurs indochinois, une commission de censure postale spécifique et un réseau de foyers et d'associations d'encadrement de la vie quotidienne, orchestré par les intérêts coloniaux, font des Vietnamiens les plus surveillés des contingents des colonies. La militarisation des ouvriers coloniaux voulait officiellement leur conférer un statut identique à celui des ouvriers français : elle fut le moyen de réintroduire le taylorisme, abandonné en 1913, à la suite d'une vive résistance ouvrière dans l'industrie automobile. À la faveur de l'intervention de l'État dans l'économie de guerre, Albert Thomas se fit le pourvoyeur d'une main-d'œuvre docile et sous-payée, drainée à l'échelle planétaire. Les Vietnamiens, affectés prioritairement dans les immenses usines d'armement du Ripault, de Bourges ou de Toulouse, où ils représentèrent en 1917 jusqu'à 50 % de l'effectif, servirent au patronat à élaborer les modes de contrôle et de domination de la main-d'œuvre immigrée, désormais indispensable à l'économie des pays occidentaux. L'exploitation économique des coloniaux, sans qualification, placés aux postes les plus ingrats et poussés au rendement à coups de primes à la production, caractérise la division du travail et la hiérarchie raciale des qualifications, que la collusion d'intérêts entre l'État et le patronat introduisit à la faveur de la guerre. Elles se perpétueront tout au long du XXe siècle avec la main-d'œuvre immigrée, héritière à bien des titres de cette première main-d'œuvre coloniale. L'utilisation des coloniaux joua un rôle décisif dans leur rejet par les ouvriers français. Si les deux courants antagonistes, majoritaires et minoritaires, de la C.G.T. ont tenu un discours différent sur le contrôle des flux d'ouvriers « exotiques », ils se sont rejoints en pratique pour ne pas éduquer cette main-d'œuvre « inorganisée et inorganisable ».

Arsenal de Tarbes : fabrication des munitions (avril 1916) (© B.D.I.C. Musée des deux guerres mondiales)
Arsenal de Tarbes : fabrication des munitions (avril 1916).
(© Coll. BDIC - Bibliothèque de documentation internationale contemporaine)

Dans ce contexte, le traumatisme physique, mental et culturel fut diversement ressenti par chaque Vietnamien, mais le faible éventail des réactions, surtout individuelles et pathologiques qu'ils opposèrent au travail taylorisé, prouve à l'évidence la profondeur du choc. Une morbidité élevée, une usure rapide, une grande susceptibilité aux accidents, accrues par des conditions de travail exécrables caractérisent leur adaptation au travail industriel, où les formes de résistance incluent rarement les réactions collectives de grève ou de ralentissement des cadences. Leur rendement fit l'objet d'appréciations contradictoires : si le patronat et la maîtrise les jugent souples et disciplinés, les préjugés raciaux sur une main-d'œuvre « quasi-féminine » faisaient encore hésiter à prolonger leur emploi à la fin de la guerre. De son côté, soucieuse de ménager sa base, la C.G.T. n'a pas considéré les coloniaux comme des ouvriers à part entière. Variable d'ajustement de la main-d'œuvre, ils seront, plus encore que les femmes, rejetés du mouvement ouvrier tant par les instances syndicales, ralliées au principe de la Défense nationale que par les ouvriers français, au nom de la protection du travail national. Le rejet des coloniaux, sujets et non citoyens de l'Empire, par de larges pans de la société française, depuis les ouvriers jusqu'à la population des villes de casernement, consacre alors l'ignorance des Français sur la question coloniale et révèle l'existence d'un racisme populaire, qui se manifesta violemment en 1917. Ce rejet orientera durablement la lutte anticolonialiste vers le communisme et la revendication nationaliste. 

Arsenal de Tarbes. Bureau des études (avril 1916) (© B.D.I.C. Musée des deux guerres mondiales)
Arsenal de Tarbes. Bureau des études (avril 1916)
(© Coll. BDIC - Bibliothèque de documentation internationale contemporaine)

Les stratégies d'encadrement de la vie quotidienne renforçaient encore l'aliénation de la vie à l'usine. Des programmes très poussés d'alphabétisation et de loisirs organisés furent développés sous l'égide de l'Alliance française et des Comités d'assistance qui affinèrent leur discours paternaliste sur « un peuple-enfant ». Les tentatives pour transformer les camps en mondes clos visaient surtout à éviter les « perversions de contact » (femmes, jeux, alcool...), leitmotive inquiets des rapports officiels. Mais les effets de cette entreprise d'acculturation radicale se dissolvaient au contact quotidien des ouvrières françaises, que leur apprentissage conjoint du nouveau mode d'organisation industrielle rapprochait des ouvriers coloniaux bien au-delà des murs de l'usine. La découverte d'une société blanche infiniment plus diverse que dans la colonie, la multiplication des amours et des liaisons, la naissance d'enfants métis de Vietnamiens et de Françaises, permirent aux ouvriers coloniaux de dénoncer les rapports sociaux entre colonisateur et colonisé, fondés sur la hiérarchie raciale imposée dans la colonie,  qui ne tolère que les relations sexuelles entre l'homne blanc et la femme indigène. L'inversion du monopole sexuel des Blancs, irréalisable en Indochine, plus encore que la découverte du monde ouvrier, entraîne la contestation politique du système colonial qui s'exprima très vite dans les lettres des ouvriers, et plus encore des interprètes et des sous-officiers, par une critique acérée de la société française et de l'exploitation à laquelle ils étaient soumis.

Exemples de photos réalisées chez des photographes privés des villes de casernements, à l'initiative des Vietnamiens, et retenues par les bureaux de censure à l'arrivée en Indochine (© Archives nationales Outre-mer, Cote FR ANOM GGI 33 411 'Conscrits vietnamiens en 14-18')   Exemples de photos réalisées chez des photographes privés des villes de casernements, à l'initiative des Vietnamiens, et retenues par les bureaux de censure à l'arrivée en Indochine (© Archives nationales Outre-mer, Cote FR ANOM GGI 33 411 'Conscrits vietnamiens en 14-18')   Exemple de photographies réalisées chez des photographes privés des villes de casernements, à l'initiative des Vietnamiens, et retenues par les bureaux de censure à l'arrivée en Indochine (© Archives nationales Outre-mer, Cote FR ANOM GGI 33 411 'Conscrits vietnamiens en 14-18')
Photographies réalisées chez des photographes privés des villes de casernements,
à l'initiative des Vietnamiens, et retenues par les bureaux de censure à l'arrivée en Indochine
Archives nationales Outre-mer, Cote FR ANOM GGI 33 411 "Conscrits vietnamiens en 14-18")

Le refus du contrôle colonial qui en découla se manifesta après-guerre dans la déstabilisation sociologique des villages, où les retours de France contestèrent l'autorité d'une administration indigène inféodée au pouvoir colonial et participèrent aux révoltes paysannes des années 1930. Il s'exprima plus radicalement encore dans la lutte anticoloniale, menée en France par la centaine d'hommes qui obtinrent de rester en métropole et devinrent d'actifs militants. La France, qui a délibérément écarté la voie du réformisme incarnée par Phan Châu Trinh, se fige dans la répression avec la transformation des structures de contrôle en services de police politique, ramifiés en Indochine. Elle ne consent que des réformes a minima du système éducatif ou de l'association des Vietnamiens à la direction de leur pays, provoquant une prolétarisation accélérée de la paysannerie vietnamienne et empêchant l'émergence d'une élite formée à l'occidentale et d'une bourgeoisie susceptibles de moderniser le pays. À cet égard, la première guerre mondiale fut bien pour l'Indochine l'occasion manquée d'une décolonisation pacifique. 

Mireille Le Van Ho
Conservateur


14-18 : 50 000 Vietnamiens dans l'industrie de guerre française est un ouvrage à paraître en septembre 2014 aux éditions Vendémiaire


Bibliographie

Brocheux, P., Hemery, D., Indochine : la colonisation ambiguë, 1858-1954, édition revue et augmentée, Paris, La Découverte, coll. « Textes à l'appui », 2004, 496 p.

Downs, L. L., L'inégalité à la chaîne. La division sexuée du travail dans l'industrie métallurgique en France et en Angleterre (1914-1939), Paris, Albin Michel, 2001, 463 p.

Goya, Michel, La chair et l'acier : L'armée française et l'invention de la guerre moderne (1914-1918), Paris, Taillander, 2004, 479 p.

Fogarty, R. S., Race and war in France: colonial subjects in the French army, 1914-1918, Baltimore, J. Hopkins University Press, coll. “War, society, culture”, 2008. ix-374 p.

Le Van Ho, M., « Le général Pennequin et le projet d'Armée jaune », Revue française d'histoire d'Outre-mer, t. lxxv, 1988, n° 279, p. 145-167.

Stoler, A. L., La chair de l'empire: savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial, Paris, La Découverte, coll. « Genre & sexualité », 2013, 298 p.

Ma, Li (sous la dir. de), Les travailleurs chinois en France dans la Première Guerre mondiale, Paris, CNRS Éditions, 2012, 560 p. Textes issus du colloque international organisé par l'Université du littoral Côte d'Opale et l'In Flanders Fields Museum, Boulogne-sur-Mer et Ypres, 26-30 mai 2010.

Le Van Ho, Mireille, 14-18 : 50 000 Vietnamiens dans l'industrie de guerre française, Paris, Vendémiaire (à paraître, septembre 2014).


 
GIS Asie - Réseau Asie & Pacifique
190, avenue de France
75013 Paris-France
+33 (0)1 49 54 20 79
asie.pacifique@cnrs.fr