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Pèlerinages mongols au Wutaishan

Statue de Manjushri, monastère Xiantongsi.
Statue de Manjushri, monastère Xiantongsi.
Date de publication : Décembre 2010
Auteur(s) : Isabelle Charleux Courriel
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Carte de la Mongolie et de la Chine - © 2010 / Daniel Dalet
Carte de la Mongolie et de la Chine. © 2010 / Daniel Dalet

Le Wutaishan, ou Monts des Cinq Terrasses dans la province chinoise du Shanxi, résidence du bodhisattva de la sagesse Manjushri pour les bouddhistes du Grand Véhicule, attire depuis le début de notre ère les pèlerins de tout le monde bouddhique. A partir du XIIIe siècle, la cohabitation des bouddhismes chinois et tibétain et leur situation géographique à proximité de la Grande Muraille et de la frontière mongole ont fait de ces monts sacrés un lieu de rencontre cosmopolite entre Han, Tibétains, Mongols et Mandchous. À l'époque républicaine, c'est certainement au Wutaishan que bouddhistes tibétains Gelugpas et bouddhistes chinois ont le plus dialogué et échangé. Le Wutaishan est aujourd'hui un des centres les plus actifs du bouddhisme en Chine ; sa centaine de monastères préservés ou reconstruits est sans cesse embellie de donations venant de tout le monde chinois, mais aussi de Corée, du Japon, du Népal, etc. Admis en 2009 dans la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO, le Wutaishan attire touristes et pèlerins, randonneurs et retraitants bouddhistes.

Le grand stupa blanc du Tayuansi, cinquante mètres de haut, bâti en 1301 par l'artiste néwar Arniko pour enfermer une relique de Shakyamuni est le site le plus sacré du pèlerinage. © 2010 / Isabelle Charleux
Le grand stupa blanc du Tayuansi, cinquante mètres de haut, bâti en 1301 par l'artiste néwar Arniko pour enfermer une relique de Shakyamuni est le site le plus sacré du pèlerinage. © 2010 / Isabelle Charleux

Les pèlerins mongols qui venaient chaque été par milliers, surtout à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, ne nous ont pas laissé de récits de leur visite. Cependant, plus de 340 stèles en mongol commémorent leurs donations. Ces stèles sont encore dressées dans les monastères et n'ont pas été étudiées ni transcrites. Dans la perspective d'écrire un ouvrage sur les pèlerinages des Mongols, j'ai constitué une base de données de ce corpus d'inscriptions lapidaires en relevant pour chacune le nom et l'origine des donateurs, le montant et le type de donations ainsi que la date. Ces stèles nous informent également sur les rituels spécifiques demandés par les pèlerins et sur leurs attentes, et montrent que, si les Mongols finançaient en priorité les monastères tibétains, ils ont également offert des sommes importantes, des statues et des terres aux grands monastères chinois.

Les pèlerins chinois, les lettrés et fonctionnaires en visite et les explorateurs occidentaux, en particulier russes, étonnés par le caractère exotique de cette montagne, confirment dans leurs récits la générosité des Mongols, qui offrent bijoux, argent et troupeaux aux monastères. Ils décrivent les caravanes de chameaux des aristocrates, les femmes aux somptueuses coiffes et les pénitents en grandes prosternations. En outre, les Mongols étaient nombreux à transporter les os et les cendres de leurs parents défunts pour les enterrer en terre sacrée. Les cimetières des Mongols de Mongolie-Intérieure s'étalent toujours sur les flancs des collines.

Statue de Manjushri, monastère Xiantongsi. Contre sa poitrine est posée une photographie encadrée montrant une apparition du bodhisattva dans les nuages. © 2009 / Isabelle Charleux
Statue de Manjushri, monastère Xiantongsi. Contre sa poitrine est posée une photographie encadrée montrant une apparition du bodhisattva dans les nuages. © 2009 / Isabelle Charleux

Outre ses nombreux monastères (25 de la tradition tibétaine Gelugpa et près de cent de la tradition chinoise au XIXe siècle), le Wutaishan possède une centaine de lieux sacrés « naturels », grottes mystérieuses, source et bassins d'eaux aux propriétés curatives, pierres et arbres aux formes étranges. L'histoire des monastères ainsi que de nombreuses légendes, propagées oralement et par des guides de pèlerinages informent les pèlerins des sites à visiter, sacralisés par les reliques du bouddha Shakyamuni, de Manjushri et de nombreux saints, des icônes miraculeuses non faites de main d'homme, des empreintes de pieds de bouddhas dans la roche… Mais ce que le pèlerin va particulièrement rechercher, ce sont les étranges phénomènes lumineux parfois visibles depuis les terrasses et les apparitions de Manjushri dans les nuages. Nombres histoires relatent que des pèlerins égarés dans la montagne furent secourus par un vieux moine énigmatique, une jeune fille ou encore un renard, qui n'était autre que Manjushri incarné. Les Mongols comme les Chinois viennent aujourd'hui particulièrement prier le Roi dragon, maître des lieux identifié comme une émanation de Manjushri, qui raccompagne jusque chez eux les pèlerins en difficulté. Le Wutaishan concentre reliques variées, lieux naturels numineux, moines saints, icônes miraculeuses, écritures et temples dont la sainteté s'additionne pour former un pôle sacré. Mais ce sont les pèlerins qui « font » avant tout le lieu de pèlerinage.

De nombreuses questions font aujourd'hui l'objet de débats : pourquoi et comment le Wutaishan est-il devenu le principal lieu de pèlerinage des Mongols bouddhistes ? La thèse de David Farquhar (« Emperor as Bodhisattva in the Governance of the Ch'ing Empire », 1978), qui attribue l'origine du pèlerinage mongol à sa promotion par les Mandchous aux XVIIe et XVIIIe siècles, est insatisfaisante : en effet, c'est bien avant l'avènement de la dynastie mandchoue que les Mongols, fervents dévots de Manjushri, s'intéressent au Wutaishan. Et ce n'est qu'au XIXe siècle que le pèlerinage au Wutaishan devient une quasi-obligation pour tout bon bouddhiste. A partir des années 1840, ayant perdu le soutien financier des Mandchous dans l'empire frappé de plein fouet par la crise économique, les monastères désargentés organisent des expéditions de collecte allant de yourte en yourte dans toute la Mongolie, jusqu'en Bouriatie. Ces moines retournent au Wutaishan, chargés d'or et d'argent, menant des troupeaux offerts par les Mongols, qui à travers leur donation ont tissé un lien avec un monastère en particulier : celui-ci les accueillera lors de leur prochain séjour. Des moines du Wutaishan informés de la venue de la caravane d'un prince allaient l'accueillir à la frontière et résolvaient tous les problèmes rencontrés en chemin. Mais le simple pèlerin, moine ou laïc, qui entreprenait le voyage à pied ou à cheval en menant quelques troupeaux à offrir aux monastères était une proie facile pour le commerçant chinois. Dans les 200 km qui le séparaient de la frontière mongole, il devait dormir dans des auberges et nourrir ses bêtes à des tarifs exorbitants.

Pèlerin mongol Qalqa (Mongolie septentrionale), © John Blofeld, The Wheel of Life. The Autobiography of a Western Buddhist, London : Rider & co., 1959, face p. 97
Pèlerin mongol Qalqa (Mongolie septentrionale), © John Blofeld,
The Wheel of Life. The Autobiography of a Western Buddhist,
London : Rider & co., 1959, face p. 97

Le Wutaishan, comme la plupart des lieux de pèlerinage dans le monde, était également un important centre économique de la région. Certains Mongols y venaient chaque année avec leurs chevaux, mules et bœufs à vendre, pour rencontrer les acheteurs venant de toute la Chine du Nord. Les troupeaux, mis à engraisser sur les riches pâturages de la montagne pendant tout l'été, étaient vendus d'autant plus cher qu'ils avaient brouté l'herbe chargée du pouvoir sacré du lieu. Loin d'être un lieu reculé, le Wutaishan était un important rendez-vous pour les moines, les pèlerins, les commerçants mais aussi les hauts fonctionnaires et les empereurs. En hiver toutefois, le climat glacial de la montagne et les cols coupés par la neige isolaient les moines et villageois résidants.

Lieu de pèlerinage partagé entre différentes « nationalités » et différentes communautés monastiques, le Wutaishan fut tantôt lieu de conflits et de tensions, de tentatives d'appropriation (par exemple lorsque l'école du moine Puji récupéra d'anciens monastères tibétains à la fin de l'époque Qing), tantôt lieu de partage, de tolérance et d'échanges. C'est d'ailleurs sur la montagne que s'est épanouit la tradition du bouddhisme Gelugpa Han au cours du XXe siècle. Peut-on pour autant parler de « communitas » (pour reprendre le terme de Victor Turner), d'un sentiment unissant Mongols, Chinois et Tibétains, aristocrates et paysans, pontifes et moines mendiants, dans une expérience partagée du pèlerinage, hors du monde profane ?

Stèles mongoles autour du grand stupa blanc du Tayuansi. © 2010 / Isabelle Charleux
Stèles mongoles autour du grand stupa blanc
du Tayuansi. © 2010 / Isabelle Charleux

Mongols, Tibétains et Chinois faisaient-ils le même pèlerinage ? Pour l'époque qui nous intéresse ici, l'épigraphie, les pèlerinages actuels ainsi que les souvenirs de vieux Mongols nous fournissent quelques rares indications. Tous venaient avec des attentes semblables : à la raison bouddhique officielle (accumuler des mérites pour soi-même et pour ses parents défunts dans le but d'obtenir une meilleure réincarnation, si possible dans une « terre pure ») se superposent des souhaits plus temporels (obtenir prospérité et chance) et des raisons précises : expier un péché, guérir soi-même ou un proche d'une maladie, ou obtenir un héritier mâle. Certains venaient demander une faveur, d'autres rendre un ex-voto. Mongols comme Chinois faisaient parfois (et font encore) le trajet en grandes prosternations depuis chez eux, en mendiant en route, ce qui leur prenait plusieurs années. On constate en revanche des différences dans l'accoutrement, les pratiques dévotionnelles, l'organisation et les lieux qu'ils visitaient, ainsi que le développement de rituels populaires mongols, comme la pratique de se faufiler dans une étroite « grotte-matrice ». Je cherche ainsi à comprendre comment les pèlerins mongols ordinaires se sont appropriés et ont remodelé le pèlerinage, et comment des pratiques mongoles ont été transplantées au Wutaishan.

Depuis les années 1990, les Mongols de Chine ont retrouvé le chemin de la montagne mais sont noyés dans la masse de visiteurs chinois ; leurs stèles et leurs cimetières, toutefois, témoignent de l'importance passée et présente du Wutaishan dans leur culture bouddhique.

Stèle mongole au monastère des Dix directions. Les pèlerins y apposent des feuilles d'or. © 2009 / Isabelle Charleux
Stèle mongole au monastère des Dix directions.
Les pèlerins y apposent des feuilles d'or. © 2009 / Isabelle Charleux

Bibliographie

Charleux, Isabelle, « Mongol pilgrimages to Wutaishan in the late Qing Dynasty », Journal of the International Association of Tibetan Studies, 6, Special Issue on Wutaishan under the Qing dynasty, Johan Elverskog & Gray Tuttle (dir.), mise en ligne prochaîne. http://www.thlib.org/collections/texts/jiats/

Tuttle, Gray, « Tibetan Buddhism at Ri bo rtse lnga/Wutai shan in Modern Times », Journal of the International Association of Tibetan Studies 2 (2006), 1-35: http://www.thlib.org/collections/texts/jiats/#jiats=/02/tuttle/

Tombes récentes de Mongols de Mongolie-Intérieure (Chine) au sud du monastère des Trois stupas. © 2010 / Isabelle Charleux
 
Tombes récentes de Mongols de Mongolie-Intérieure (Chine) au sud du monastère des Trois stupas. © 2010 / Isabelle Charleux


 
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