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André Kim Taegǒn (1821-1846) ou deux siècles d’histoire coréenne dans la biographie de son premier prêtre catholique

André Kim Taegǒn (1821-1846) ou deux siècles d’histoire coréenne dans la biographie de son premier prêtre catholique

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Mots clés : Corée, époque du Chosǒn, catholicisme, Kim Taegǒn, fabrique des héros, martyre

Selon la tradition catholique coréenne, plusieurs milliers de convertis furent martyrisés à Séoul, entre 1866 et 1871, sur un promontoire rocheux qui a pris le nom de Chǒltusan 切頭山, la colline des têtes coupées. Un siècle plus tard, l’Église coréenne a fait l’acquisition de ce site emblématique et construit un sanctuaire à la gloire de ses martyrs (figure 1). Fait curieux, elle y a aussi érigé une imposante statue du premier prêtre catholique autochtone, André Kim Taegǒn 金大建, pourtant mort deux décennies auparavant et en un tout autre lieu (figure 2).

figure 1 : Le sanctuaire des martyrs de Chǒltusan. Source : © Wikimedia Commons

figure 1 : Le sanctuaire des martyrs de Chǒltusan. Source : © Wikimedia Commons, consultée le 13 janvier 2020

figure 2 : La statue de Kim Taegǒn fait face au sanctuaire et attire le regard des visiteurs dès leur arrivée sur le site. Source : © Wikimedia Commons

figure 2 : La statue de Kim Taegǒn fait face au sanctuaire et attire le regard des visiteurs dès leur arrivée sur le site. Source : © Wikimedia Commons, consultée le 13 janvier 2020

Ce paradoxe révèle le statut particulier dont bénéficie Kim Taegǒn dans l’histoire du christianisme coréen. La reconnaissance de cet homme va même encore plus loin, puisque l’Unesco a accordé son patronage aux célébrations devant marquer en cette année 2021 le bicentenaire de sa naissance. Né en 1821, Kim Taegǒn étudia la théologie à Macao et fut ensuite ordonné prêtre, mais sa première tâche consista à introduire des missionnaires dans la péninsule. Bientôt arrêté, il fut jugé pour trahison envers son pays et décapité en 1846. Alors que les travaux antérieurs ont surtout porté sur l’histoire religieuse du personnage, le présent article suggère qu’une approche plus globale, incluant les dimensions sociale, politique, diplomatique et juridique, s’avère bien plus fructueuse pour comprendre la trajectoire de ce prêtre clandestin. Son destin permet certes d’explorer le christianisme coréen à travers une voix locale, mais en quoi permet-il de mieux comprendre la dynastie royale du Chosǒn (1392-1897) ainsi que la Corée moderne et contemporaine ?

Ce questionnement va nous permettre de repenser la question du martyre et, plus généralement, l’évolution du catholicisme coréen des origines à nos jours. Ce faisant, nous montrerons comment un intermédiaire jadis négligé s’imposa comme un saint hautement vénéré et un héros national.

La vie clandestine d’un passeur (de savoirs)

Avant le XXe siècle, les communautés catholiques hors d’Europe restaient généralement localisées et ne s’épanouissaient que dans des lieux spécifiques. C’était le cas dans la Corée du Chosǒn où l’Église locale émergea sans missionnaires étrangers dans les années 1780, via la lecture de livres jésuites en chinois, puis devint un mouvement clandestin pendant la majeure partie du XIXe siècle. La chrétienté coréenne, tout comme la société du Chosǒn en général, était ancrée dans divers réseaux géographiques et sociaux, et elle se développa grâce à des liens relationnels et conjugaux. L’un de ses principaux foyers, la région côtière du Naep’o 內浦 dans la province du Ch’ungch’ǒng, fut aussi le lieu de naissance de Kim Taegǒn. La famille de ce dernier était étroitement liée aux plus anciennes lignées catholiques du pays et elle endura la répression étatique pendant quatre générations (Choi 2006).

La formation de prêtres autochtones était centrale pour les missionnaires et leur politique d’indigénisation en Asie de l’Est, mais seuls deux natifs furent élevés à la prêtrise au cours du premier siècle de l’histoire catholique coréenne. Les Occidentaux peinèrent tout d’abord à convaincre les fidèles de former un clergé local, car les spécialistes religieux comme les moines bouddhistes et les chamanes faisaient l’objet d’une marginalisation. En outre, les missionnaires s’installèrent dans la péninsule à partir des années 1830, mais ils finirent par considérer bien souvent les Coréens inférieurs aux Européens.

C’est dans ce contexte que Kim Taegǒn effectua un bien étrange séjour de neuf ans à l’étranger (figure 3). À défaut d’entrer au séminaire, le jeune élève étudia le latin et la théologie à Macao avec des missionnaires de la Société des missions étrangères de Paris (MEP), puis voyagea en Chine du Nord, à la recherche de voies plus sûres pour introduire des prêtres français en Corée. Il devint ainsi l’un de ces nombreux voyageurs clandestins qui traversaient la frontière sino-coréenne, mais avec la particularité de se livrer à de la « contrebande religieuse ». Ce faisant, il contribua involontairement à alimenter le mythe forgé par les Occidentaux selon lequel la Corée aurait été un pays fermé et hostile aux étrangers (Institut de recherche sur l’histoire de l’Église coréenne, 1996).

figure 3 : Les pérégrinations de Kim Taegǒn en Asie de l’Est entre 1836 et 1846.  Source : Carte adaptée en français et légèrement modifiée de celle disponible sur http://www.solmoe.or.kr

figure 3 : Les pérégrinations de Kim Taegǒn en Asie de l’Est entre 1836 et 1846.
Source : Carte adaptée en français et légèrement modifiée de celle disponible sur http://www.solmoe.or.kr, consultée le 13 janvier 2020

La plus grande réalisation de Kim Taegǒn reste sa carte de la péninsule coréenne (figure 4). Fondée sur les traditions géographiques asiatiques et européennes, cette carte souvent négligée fut également la première jamais réalisée dans une langue occidentale par un Coréen, et elle demeura une référence pour les officiers de marine français pendant des décennies, notamment lors de la célèbre expédition punitive de 1866 menée contre le gouvernement coréen. Elle démontre ainsi une fascinante circulation des savoirs entre les deux extrémités de l’Eurasie, alors même que la cartographie moderne n’était encore guère influente en Corée (Chǒng 2015). Les principales activités de Kim restèrent en outre celles d’un « passeur religieux » tout acquis à la cause des Français après son ordination dans les environs de Shanghai en 1845. Kim Taegǒn commença par introduire deux missionnaires dans la péninsule, puis entama des relevés de la côte ouest du pays au profit des Français. C’est ce qui lui valut d’être bientôt arrêté par les autorités. Tout ceci nous rappelle plus généralement qu’en terres de missions, les prêtres et leurs fidèles pouvaient aisément se muer en explorateurs-espions au service d’une puissance étrangère ou d’une société missionnaire dans le contexte du XIXe siècle.

figure 4 : Copie de la carte de Corée réalisée par Kim Taegǒn.  Source : www.gallica.bnf.fr (Bibliothèque nationale de France)

figure 4 : Copie de la carte de Corée réalisée par Kim Taegǒn.
Source : www.gallica.bnf.fr (Bibliothèque nationale de France), consultée le 13 janvier 2020

Un édifiant récit de martyre insistant sur la cruauté d’un État malveillant vient habituellement clore l’histoire du jeune prêtre. La réalité est cependant bien différente, puisque son jugement mené par des fonctionnaires consciencieux suivit la procédure habituelle des affaires pénales avec plusieurs réexamens jusqu’au gouvernement central. En l’absence de verdict, l’inculpé fut ensuite maintenu en prison pendant les deux mois suivant sa dernière audience. Mais les autorités eurent bientôt connaissance de ses contacts étroits avec la Marine française et d’informations divulguées à l’étranger. Un long mois de tergiversations fut encore nécessaire pour rendre la sentence. Accusé de « haute trahison », l’un des crimes les plus graves du code pénal, Kim fut enfin décapité sur ordre royal le 15 septembre 1846 (Institut de recherche sur l’histoire de l’Église coréenne, 1997).

Cette affaire montre que les « persécutions » des catholiques ne constituaient pas un cas à part dans l’histoire politique et juridique du Chosǒn. Le christianisme était un véritable défi idéologique pour la société coréenne, mais il est également vrai que les catholiques étaient rarement condamnés à mort, sauf lors des grandes campagnes anti-chrétiennes. Les procès n’étaient d’ailleurs pas aussi rapides et injustes que le suggèrent les textes hagiographiques. La prudence en matière d’exécution encourageait en effet les retards dans le système judiciaire pour permettre un examen minutieux des affaires. Préoccupation importante de l’État, la défense des frontières face à la contrebande et à la présence croissante de navires occidentaux le long des côtes joua aussi un rôle décisif dans la sentence. À rebours des idées reçues, Kim fut exécuté davantage comme un traître à son pays qu’en qualité d’hérétique, et son statut de chef religieux n’intéressa guère les autorités (Roux 2012).

La fabrique d’un héros catholique

Kim Taegǒn est aujourd’hui vénéré comme la plus grande figure de l’histoire du catholicisme coréen. Déclaré vénérable en 1857, il fut béatifié en 1925 et enfin canonisé en 1984. Le Saint-Siège le nomma également saint patron du clergé catholique de Corée en 1949. Toute cette attention découle du fait que seuls deux prêtres autochtones vécurent dans la péninsule avant la fin du XIXe siècle et que, parmi eux, Kim fut le seul à être considéré comme un martyre.

Il serait toutefois réducteur d’envisager ce destin posthume dans une simple perspective religieuse. La question de la souveraineté au XXe siècle marqua profondément les historiens coréens et leurs représentations du passé. Aussi la « glorification » et la « victimisation » émergèrent-elles comme deux caractéristiques majeures de l’historiographie nationale. Si la Corée (du Sud) pouvait se targuer d’un passé glorieux, elle avait toujours été une victime : autrefois tributaire de la Chine, elle était devenue colonie japonaise avant d’être divisée en deux par les aléas de la guerre froide. Cette tendance historiographique ouvrit involontairement la voie à une approche hagiographique de l’histoire catholique coréenne, puisque les martyrs du XIXe siècle furent les victimes de l'État du Chosǒn mais obtinrent la gloire par le martyre.

L’apologie des temps anciens donna également naissance à un genre historique particulier fondé sur des personnages importants (inmul 人物). Plusieurs icônes du passé émergèrent ainsi au cours du XXe siècle, comme le roi Sejong qui inventa l’alphabet coréen en 1443 ou encore l’amiral Yi Sunsin 李舜臣, célèbre pour ses victoires contre la marine japonaise pendant la guerre d’Imjin (1592-1598). Un phénomène similaire opéra avec Kim Taegǒn pendant l’occupation japonaise (1905-1945), une période difficile qui amena les catholiques à se tourner toujours plus vers le culte des saints. Mais si notre personnage devint une figure marquante de la chrétienté coréenne à cette époque, force est de constater qu’il resta largement méconnu en dehors de ce milieu.

Le concile de Vatican II (1962-1965) marqua ensuite un tournant dans l’indigénisation de l’Église coréenne. Les cultes furent désormais célébrés en langue vernaculaire et non plus en latin, et la hiérarchie cléricale devint majoritairement autochtone. Certains activistes catholiques jouèrent également un rôle de premier plan dans la lutte pour une société plus démocratique dans les années 60 et 70, à commencer par Stephen Kim Sou-Hwan, le premier cardinal sud-coréen, et Kim Dae Jung, futur président de la République. Tous ces éléments conduisirent à une croissance rapide de la population catholique : de moins de 200 000 dans les années 50, elle passa à 700 000 dans les années 60, puis à deux millions dans les années 80, avant de se stabiliser à cinq millions (soit 10 % de la population) depuis les années 2000. À titre de comparaison, l’essor du protestantisme coréen est aussi le fruit de plusieurs facteurs dont celui d’une indigénisation précoce, et le nombre des fidèles s’approche aujourd’hui des neuf millions, soit environ 19% de la population (Kim et Kim 2015).

C’est dans ce contexte que Kim Taegǒn s’imposa au-delà des cercles religieux et devint bien davantage qu’un simple saint. La cérémonie de canonisation en 1984 marqua le bicentenaire de la fondation de la première chrétienté dans la péninsule, et ce fut un événement d’autant plus spécial que le pape Jean-Paul II créa un précédent sur deux points majeurs. Au lieu de tenir la cérémonie à Rome, il choisit de se rendre en Corée pour l’occasion. Il modifia en outre l’ordre hiérarchique au sein de la liste des 103 nouveaux saints, de sorte que Kim en vint à occuper le premier rang alors que les évêques et prêtres français furent rétrogradés (figure 5). Mis à part quelques exceptions, les canonisations suivent aujourd’hui ce modèle coréen d’un saint local en tête de liste.

figure 5 : Portrait de Kim Taegǒn ornant la cathédrale de Myǒngdong (Séoul). Cette peinture datée de 1983 est l’œuvre de Mun Hakchin (1924-2019), peintre catholique et professeur d’université. Source : © Pierre-Emmanuel Roux

figure 5 : Portrait de Kim Taegǒn ornant la cathédrale de Myǒngdong (Séoul). Cette peinture datée de 1983 est l’œuvre de Mun Hakchin (1924-2019), peintre catholique et professeur d’université.
Source : © Pierre-Emmanuel Roux (novembre 2017)

Enfin, le gouvernement sud-coréen développa une politique culturelle à partir des années 1970 promouvant roman national et patrimoine. Plusieurs sites catholiques désignés comme « biens culturels » (munhwajae 文化財) marquèrent alors la reconnaissance officielle de l’Église comme part intégrante de l’histoire coréenne. Cette tendance se prolonge aujourd’hui avec le développement du tourisme religieux et des « lieux saints » (sǒngji 聖地) promus par l’Office national du tourisme coréen. Les sǒngji catholiques sont bien plus nombreux que ceux des autres religions, et une partie d’entre eux est liée à Kim Taegǒn. Tout site où ce dernier a séjourné, même brièvement, est désormais considéré comme un lieu saint (figure 6). Statues, peintures et sanctuaires dédiés au personnage sont présents dans toutes les provinces du pays ainsi qu’en Chine et aux Philippines. Le nombre de paroisses portant le nom du saint ne cesse par ailleurs de croître à travers le monde depuis ces dernières décennies.

figure 6 : La maison natale de Kim Taegǒn dans le village de Solmoe est devenue un site touristique depuis la visite du pape François en 2014. La statue représente le pontife assis, en plein recueillement. Source : © Pierre-Emmanuel Roux

figure 6 : La maison natale de Kim Taegǒn dans le village de Solmoe est devenue un site touristique depuis la visite du pape François en 2014. La statue représente le pontife assis, en plein recueillement.
Source : © Pierre-Emmanuel Roux (octobre 2016)

Conclusion

On retient généralement de Kim Taegǒn qu’il fut le premier prêtre catholique coréen et un valeureux martyr. Il est cependant possible de revisiter son existence en sortant des sentiers hagiographiques. Kim Taegǒn connut un destin assez inhabituel pour un homme du Chosǒn, car peu de Coréens pouvaient effectuer des séjours prolongés à l’étranger, et encore plus rares étaient ceux qui osaient risquer leur vie en tant que prédicateurs d’une doctrine interdite. Il faut retenir que sa vie fut davantage celle d’un intermédiaire clandestin et d’un « passeur religieux » au service d’une « religion de contrebande » que celle d’un simple prêtre attaché à des travaux pastoraux. Une analyse de son long et complexe jugement suggère également que les catholiques n’étaient pas systématiquement condamnés à mort au terme de procès expéditifs.

Kim Taegǒn est devenu malgré lui un symbole de l’indigénisation et du succès de l’Église coréenne. En d’autres termes, il est davantage célébré pour ce qu’il représente que pour ce qu’il a réellement accompli. Non seulement son destin posthume résume l’évolution du catholicisme coréen, mais il est également significatif de la reconnaissance de Kim Taegǒn en tant que grand saint et figure marquante de l’histoire péninsulaire.

 

Références bibliographiques

Choi, Jai-Keun. 2006. The Origin of the Roman Catholic Church in Korea: An Examination of Popular and Governmental Responses to Catholic Missions in the Late Chosôn Dynasty. Norwalk: The Hermit Kingdom Press. 

Chǒng, Inch’ǒl. 2015. Hanbando, Sǒyang kojido ro mannada [La péninsule coréenne: une rencontre à travers les anciennes cartes occidentales]. Séoul: P’urǔn kil. 

Institut de recherche sur l’histoire de l’Église coréenne. 1996. Les activités et les réalisations du père Kim Taegǒn [Han’guk kyohoesa yǒn’guso. Sǒng Kim Taegǒn sinbu ǔi hwaldong kwa ǒpchǒk]. Séoul: Han’guk kyohoesa yǒn’guso.

Institut de recherche sur l’histoire de l’Église coréenne. 1997. L’arrestation et le martyre du père Kim Taegǒn [Han’guk kyohoesa yǒn’guso. Sǒng Kim Taegǒn sinbu ǔi ch’aep’o wa sun’gyo]. Séoul: Han’guk kyohoesa yǒn’guso.

Kim, Sebastian C. H. and Kirsteen Kim. 2015. A History of Korean Christianity. Cambridge: Cambridge University Press.

Roux, Pierre-Emmanuel. 2012. « The Great Ming Code and the Repression of Catholics in Chosǒn Korea. », Acta Koreana 15.1 (juin 2012) : 73-106.

 

Pierre-Emmanuel Roux est historien et maître de conférences à la Faculté Sociétés et Humanités de l’Université de Paris (UMR CNRS 8173, Centre Chine Corée Japon). Ses recherches portent sur la circulation des savoirs juridiques et religieux en Asie de l’Est du XVIIe au XIXe siècle. Il prépare actuellement une biographie de Kim Taegǒn provisoirement intitulée Andreas Kim Taegǒn (1821-1846) : The Clandestine Life and Heroic Afterlife of the First Korean Catholic Priest.

 

 

 

 

Portrait de Kim Taegǒn ornant la cathédrale de Myǒngdong (Séoul).