Asie du Nord-Est : les grandes manœuvres

Asie du Nord-Est : les grandes manœuvres


Yanji, capitale du district autonome coréen, quartiers de l'est (© 2013 / P. Maurus)

L'abus de superlatifs dans les médias empêche souvent de réfléchir, et, de façon plus dommageable encore, de hiérarchiser réellement des faits autrement difficiles à interpréter. La péninsule coréenne appelle pourtant ces superlatifs depuis plus de soixante-dix ans, d'où la nécessité de les éviter plus encore, d'autant que les effets d'annonce et les déceptions ont presque toujours été à la mesure les uns des autres. Quoi de plus démonétisé que l'adjectif « historique » dans un article de presse ? Et pourtant, comment parler de l'accord signé par la Russie et la République populaire démocratique de Corée (RPDC), tant il donne le sentiment d'être, enfin, de première importance ?

En mai 2014, la Douma russe a voté, après dix ans de négociations, l'annulation de 90% des quelques 10,94 milliards de dollars de dette de la RPDC, contractée essentiellement envers l'URSS. Somme coquette, surtout pour la région, à évaluer au regard de l'ensemble des échanges entre les deux pays : 110 millions en 2011. 40 fois moins qu'en 1988 ! La dette est donc proportionnellement colossale, aujourd'hui, mais pas insupportable pour une économie en état de fonctionnement.

Pour agréable que soit sans doute la nouvelle pour les finances nord-coréennes, c'est son sens politique qui importe. Les 10% qui restent à rembourser seront étalés sur 20 ans et serviront à financer divers projets bilatéraux : les deux qui émergent pourraient absolument tout changer à la situation géopolitique de cette région de l'Asie du Nord-est. Ici commencent les superlatifs.


Yanji, capitale du district autonome coréen, nouvelles constructions (© 2013 / P. Maurus)

Premier projet : le train transsibérien

Ce projet est le plus simple : la prolongation du transsibérien à travers toute la péninsule coréenne. La plupart des lignes existantes datent de l'époque coloniale (même au Sud, il a fallu attendre le TGV-KTX, mis en service en 2004, pour trouver une ligne nouvelle), autrement dit elles sont trop vieilles et destinées au départ à l'exploitation du sous-sol et des greniers à riz au seul profit du colon japonais. Ressouder la péninsule entière au continent, c'est faire en sorte que la Corée du Sud cesse d'être une île de facto et donc, nécessairement, rouvrir la RPDC. Gommer ou ouvrir des frontières étanches depuis 61 ans.

Si c'est si simple, pourquoi attendre, demanderont les gens normaux. Parce que c'est simple, précisément, docteur Watson. Parce que les contremaîtres sont trop nombreux et semblent n'être là que pour saboter les travaux. Traduction : les grands amis, RPC (République populaire de Chine), USA, Japon ont chacun leur agenda et leurs intérêts.

Si l'ouverture d'une ligne de train digne de ce nom entre la Sibérie / Mandchourie et la Corée du Nord puis celle du Sud (et plus loin le Japon) est si évidemment intéressante et porteuse de paix, où se trouve donc le problème ? Procédons par élimination. Les Russes ont accepté le projet. Les Chinois ont accepté le projet. Les Sud-Coréens ont accepté le projet. Restent donc les USA et, éventuellement les Japonais.

Mais rien n'est simple dans la région : Chaque phénomène doit être aussi évalué en fonction de chacun de ses acteurs potentiels et des multiples combinaisons bilatérales. Ainsi ce train concerne-t-il la péninsule de Vladivostok, ville sur laquelle les Chinois ont exprimé un intérêt croissant ces dernières années.


Ji'an, ancienne capitale coréenne aujourd'hui en Chine (© 2011 / P. Maurus)

Second projet : le gaz

Un dossier très lourd. Dont les conséquences pourraient être vertigineuses. Il suffit d'imaginer qu'un gazoduc connecte la Sibérie et la Corée du Sud via la RPDC. Mille objections viennent à l'esprit dès qu'on évoque cette possibilité, rarement mille avantages. Et pourtant !

De quoi s'agit-il un peu plus précisément ? De mille kilomètres environ de gazoduc, destinés à faire transiter 10 milliards de mètres cubes. Je vois ce que contient un briquet, 10 milliards, je vois moins bien, mais ça à l'air de faire beaucoup. D'autant que la question ne semble pas la quantité mais le principe lui-même.

Mais ce n'est pas parce que c'est sur le principe que le bât blesse que le projet est infaisable. En juillet 2014, des représentants des sociétés Posco (acier), Hyundai (transports) et Korail (train), toutes chaebol du Sud, ont visité la zone économique spéciale de Rason (Rajin-Sonbong), qui se trouve au nord-est de la RPDC, établie pour attirer les entreprises chinoises et russes. Après une bonne dizaine d'années de retard à l'allumage, les deux grands voisins ont décidé d'y investir. Quant aux Sud-Coréens, ils ont exprimé leur soutien au projet de faire passer par là le charbon russe vers chez eux. C'est-à-dire en sachant pertinemment que les bénéfices nord-coréens, ne serait-ce que sous forme de péage, seraient énormes. Et c'est bien parce que les Russes ont exprimé leur intérêt définitif que les patrons sud-coréens ont pris le train en marche, excédés de se voir laissés à l'écart des nombreux accords signés par les Nord-Coréens.

L'intérêt des Russes ? Avant même l'effacement de la dette, ils avaient financé les 54 kilomètres de train entre Rason et Khasan (il y a une frontière commune entre les deux pays), permettant d'atteindre un terminal pour le charbon russe à Rason, infrastructure qui viendra s'ajouter aux trois ports déjà construits (depuis la fondation en 1991). Les Sud-Coréens se sont proposés d'administrer la moitié du chantier. Certainement pas le genre de cadeau que l'on fait à un État « imprévisible » ou « insolvable » . Les auteurs d'articles répétitifs sur la RPDC se rendent-ils compte (mais s'y intéressent-ils ?) que chacune de leurs affirmations est une insulte à l'intelligence des Russes et des Chinois, qui, de toute évidence ne connaissent pas le sujet et ne savent pas ce qu'ils font ?

   
L'estuaire du fleuve Yalu, qui marque la frontière entre la RP Chine et la RPDC, 
commence à hauteur de la ville de Dandong, rive droite, 
et de la ville de Shinuiju (rive gauche - on peut l'apercevoir au fond de la première photo).
Depuis une quinzaine d'années, la Chine développe un immense port drainant les productions 
de toute la Mandchourie. Mais les problèmes économiques de la RPDC ont empêché celle-ci
d'entretenir son côté du fleuve, fortement envasé. D'où la proposition chinoise de s'en charger, 
tout en invertissant lourdement dans la zone économique spéciale de Wiwha et Hwanggumphyong. 
Tout est relatif et ce n'est pas encore Manhattan, mais les clichés montrent le début  de développement 
de la ville de Shinuiju qui profite par ricochet des retombées de la ZES. 
Deux ans plus tôt, au même endroit, il n'y avait rien.
(© 2011 / P. Maurus)

Entre les petits symboles, comme l'inauguration de l'église orthodoxe de Jongbaek en août 2011, et les décisions lourdes de conséquence à terme, comme la possibilité d'opérer des transactions en roubles, les négociations avancent, sans être trop touchées par les mouvements de menton des Américains surarmant l'île de Cheju contre la volonté de ses habitants. Il est même très vraisemblable que les déclarations américaines et japonaises répétées sur le «  danger militaire  » chinois, en particulier maritime, ont joué un rôle dans le rapprochement réaliste sino-nord-coréen (la Corée du Nord représentant un autre «  danger  » selon les USA), qui n'ont d'égal que le poids des lieux communs concernant «  l'agacement des Chinois  » devant la politique «  imprévisible et provocatrice  » de la RPDC. Pour s'affranchir de ces arguments débités ad nauseam, il suffit pourtant de longer la frontière sino-nord-coréenne côté chinois. Il suffit pour cela de s'intéresser aux faits. De Yanji à Ji'an puis dans les environs de Dandong (l'immense port chinois qui ne peut se développer sans l'accord de la RPDC), et très bientôt d'un bout à l'autre, on traverse une zone baignée par la poussière des travaux, couvertes d'usines et de commerces qui semblent d'abord plantés au milieu de nulle part, jusqu'à ce que l'orientation manifeste vers la RPDC ne saute aux yeux. Tout cela le long d'une frontière de plus en plus poreuse. On peine à croire que la Chine aurait tant investi dans la région sans réflexion stratégique préalable. Les investissements de Dandong et de la zone de Sinuiju-Hwanggumpyong et le retour en force dans la zone de Rason sont une politique de première importance, et, conformément aux pratiques chinoises, destinée à durer.


Entre Changbaishan et Ji'an, en Chine, un exemple des chantiers qu'on peut voir tout au long de la frontière 
(© 2013 / P. Maurus)

Le plus étonnant dans l'histoire, ce sont sans doute les contradictions de la Corée du Sud, qui commencent à ressembler un peu à celles de la RPDC ! Schématiquement, le (grand) patronat pousse au dialogue intercoréen, après avoir vu tant d'opportunités lui échapper sous le quinquennat de Lee Myong-bak, tandis que les bureaucrates politiques et militaires hurlent au «  danger  » nord-coréen à la moindre des occasions. Faire passer le train puis le gazoduc par le territoire de la RPDC ? Ce serait donner gratuitement à celle-ci un pouvoir de chantage sur le Sud. Argument typique de la guerre froide, et en cela déjà démonétisé. Qui surtout omet les effets du droit international (que coûterait à la RPDC l'interruption du trafic du gaz chinois ou russe ?) et surtout l'intérêt économique bien compris de la Corée du Nord. Interrompre le péage serait aussi désastreux que ridicule. Mais c'est surtout contraire à l'évolution actuelle et aux choix du pays.

Il semble donc temps de tourner son attention vers le Programme de développement du fleuve Tumen, initié en 1991 mais maintenant au cœur des intérêts communs (province du Hamgyong du Nord, Primorsky, district de Yanbian, Ryanggang). Bien des bêtises ont été débitées avec le temps sur la Chine et la Russie. Mais il n'a jamais été dit que c'étaient, en économie, des plaisantins. Ni les Nord-Coréens.

Patrick MAURUS,
Professeur de langue et littérature coréenne à l'Inalco, Paris
et professeur invité à l'université Kim Il Sung à Pyongyang, RPDC.

Directeur de la collection Lettres coréennes chez Actes Sud,
du centre de recherches indépendantes sur la Corée (CRIC)
et de sa revue tan'gun (L'Harmattan) et e-tangun.

Auteur de Les Bouddhas de l'avenir, Actes Sud, 1993,
Histoire de la littérature coréenne, Ellipses, 2005,
La Corée dans ses fables, Actes Sud, 2011,
Un cheminement vagabond, nouveaux entretiens sur la sociocritique, Champion, 2011