Beate Sirota, ou comment une Américaine de 22 ans changea la condition des femmes japonaises

Beate Sirota, ou comment une Américaine de 22 ans changea la condition des femmes japonaises

Une dame américaine de 89 ans, dont le nom, Beate Sirota, ne dira sans doute pas grand chose à la majorité des lecteurs du Réseau Asie, est morte le 30 décembre 2012, suscitant un concert d'hommages enamourés dans les principaux titres de la presse internationale, et ce pour un travail effectué un peu par hasard par une gamine de 22 ans au cours de neuf journées haletantes du début 46. Responsable de l'article sur l'égalité entre les sexes dans la "Peace constitution" imposée par les Américains aux Japonais, Beate Sirota avait ensuite passé quarante années de sa vie à présenter les théâtres d'Asie au public américain, une activité aussi novatrice et autrement consommatrice de temps et d'énergie que son travail sur la constitution, mais ce n'est pas cela qui lui fut compté au moment suprême. Consciente que cette autre oeuvre de sa vie était tombée lentement dans l'oubli, elle en éprouvait dans le grand âge comme une frustration. Elle s'en ouvrit à l'une de ses amies, et c'est ainsi que Nassrine Azimi et moi-même fumes amenés à lui consacrer une biographie qu'elle eut le temps de préfacer deux mois avant de disparaître. Publié en France quelques mois après sa mort, le livre, traduit en japonais, bénéficia au Japon du retentissement qu'avait suscité la disparition de l'héroïne, laquelle coïncidait avec le retour au pouvoir de la droite conservatrice qui n'avait jamais accepté la constitution imposée par l'occupant et plaçait cette fois la révision de la loi fondamentale au centre de son agenda politique. Notre manuscrit fut donc accepté par les prestigieuses éditions Iwanami, qui décidèrent de le publier pour le premier anniversaire de la mort de Beate, choisissant pour ce faire leur collection culte de "Booklets", une publication du calibre d'un Que sais-je sur des questions sociétales qui parait depuis une trentaine d'années à raison de deux ou trois livraisons mensuelles et réunit les plus grandes signatures du pays : c'est ainsi que notre ouvrage, dûment ramené par les soins experts d'une éditrice maison aux dimensions impératives de la collection, parut en janvier dernier. Sur le même thème constitutionnel, si porteur qu'il génère ces jours-ci des présentoirs spécifiques dans les grandes librairies japonaises, nous succédions en toute simplicité dans la collection à Ôe Kenzaburô, Prix Nobel de Littérature et grande conscience humaniste du Japon contemporain, qui n'avait pas manqué de fournir sa contribution au débat à l'été 2013.

Les Sirota au Japon vers 1930 (© )
Les Sirota au Japon vers 1930 (droits réservés)

Je n'avais moi-même, je dois le reconnaître, jamais entendu parler de Beate Sirota lorsque Nassrine Azimi, haut-fonctionnaire des Nations-Unies en poste à Hiroshima dans une antenne  consacrée à la formation permanente des cadres administratifs des pays en développement, vint s'ouvrir à moi de ce projet de livre. Je connaissais en revanche assez bien l'oeuvre de son père, l'illustre pianiste Leo Sirota, pour avoir pas mal travaillé sur la réception de la musique occidentale au Japon. J'ai notamment consacré il y a quelques années un livre, Le Sacre de l'Hiver, à l'étrange phénomène de société que constitue l'engouement des Japonais pour la Neuvième, considérée, bien à tort évidemment, comme un rite germanique de fin d'année. L'origine de cette curieuse croyance remonte à une tradition imposée par un chef d'orchestre juif autrichien, Joseph Rosenstock, qui était venu au Japon en 1936 pour fuir le nazisme en prenant la direction de ce qui est aujourd'hui l'Orchestre Symphonique de la radio-télévision NHK, dont il contribua à faire l'une des grandes phalanges du circuit international. J'avais donc été conduit à m'intéresser à la question des musiciens juifs de renom qui avaient trouvé refuge au Japon pendant la période nazie et qui avaient ainsi formé l'élite musicale locale. Les Allemands avaient bien entendu réclamé l'expulsion de ces maîtres, mais le gouvernement japonais, soucieux de ne pas mettre en danger les investissements étrangers et les possibilités d'immigration choisie sur lesquels il comptait pour mettre en valeur ses conquêtes coloniales, en Mandchourie notamment, n'était guère enclin à céder aux pressions des Nazis sur une question qui était après tout pour lui secondaire. Il fut donc amené à définir en 1938 une politique ad hoc qui stipulait que les résidents juifs au Japon ou dans les territoires sous contrôle devaient étre traités sur les mêmes bases que les autres ressortissants étrangers. Les grands maîtres de musique purent donc continuer à exercer leur magistère, d'autant plus que les commencements de la Guerre du Pacifique, très favorables au Japon, n'entraînèrent aucun ralentissement de la vie musicale, bien au contraire : les concerts d'abonnement de Rosenstock à la tête de l'orchestre de la radio furent dupliqués à partir d'octobre 1940, et Sirota, qui avait résidé en permanence au Japon depuis 1929, ne fut semble-t-il jamais autant mis à contribution comme concertiste que durant l'année 1942.

Leo et ses élèves de l'École de Musique de Tokyo (© 1934) 
Leo et ses élèves de l'École de Musique de Tokyo (1934, droits réservés)

Ce n'est qu'avec le tournant de la guerre et les défaites imprévues et cruelles de 1942-43 (Midway, Guadalcanal), que le climat festif qui avait jusqu'alors prévalu commenca à tourner à l'aigre. Les résidents étrangers dans le pays, surtout ceux qui n'épousaient pas les visées de l'Axe, furent perçus par les autorités comme une potentielle cinquième colonne, et cela se traduisit dans le domaine musical par l'interdiction qui fut faite aux interprètes japonais de se produire en concert avec des artistes étrangers qui ne relèveraient pas des Puissances de l'Axe. Le contrat qui liait depuis 1931 Sirota à la prestigieuse École de Musique de Tokyo ne fut donc pas reconduit à compter de 1944, et il fut comme la plupart des autres résidents étrangers assigné avec son épouse à résidence dans une station de moyenne montagne où il possédait une villa d'été en rondins, peu faite pour supporter, sans combustible ou presque, des hivers où le thermomètre descendait à moins quinze. Les époux Sirota souffrirent donc du froid, de la faim aussi, et de la peur que faisait régner l'omniprésente police militaire, mais du moins survécurent-ils, ce qui ne fut pas le cas de l'essentiel de la famille de Leo restée en Europe et qui disparut durant la tourmente nazie.

Beate à Mills College, Oakland (© 1941)

Beate à Mills College, Oakland (1941, droits réservés)

Leur fille Beate, qui avait vécu au Japon entre cinq et quinze ans et parlait parfaitement la langue du pays, était partie en 38 poursuivre des études universitaires dans un collège californien. Elle revint en 1945 pour chercher ses parents, dont elle était restée sans nouvelles depuis le début de la Guerre du Pacifique : possédant naturellement le japonais, elle s'était fait engager comme civil dans le personnel militaire de MacArthur, et lorsque le grand homme donna neuf jours à la Government Section à laquelle elle appartenait pour rédiger la constitution du pays, étant "The Only Woman in the Room" (c'est le titre qu'elle donna à ses Mémoires parus en 1997), elle se vit confier (à 22 ans !) la responsabilité de la clause révolutionnaire sur l'égalité des sexes, qui établit que pour toutes "questions se rapportant au mariage et à la famille, la législation est promulguée dans l'esprit de la dignité individuelle et de l'égalité fondamentale des sexes" (Article 24).

Les autres membres de la section n'étaient certes pas des constitutionnalistes, mais au moins possédaient-ils souvent une formation de juristes. Beate, elle, avait, ce que les autres n'avaient pas, une connaissance personnelle du pays et de sa langue, et elle avait pu, petite fille, observer la manière dont les femmes japonaises étaient traitées, soit selon ses propres termes comme "des biens mobiliers que l'on pouvait acheter et vendre à volonté".

Bien qu'il se soit agi d'un secret de polichinelle, pendant plusieurs dizaines d'années l'identité américaine des rédacteurs de la constitution demeura cachée, et notamment le fait qu'un article décisif du document avait été l'oeuvre d'une jeune femme à peine sortie de l'université. Lorque son rôle fut rendu public, Beate devint une idole pour les Japonaises, et elle l'est restée.

Carte d'immigrante de Beate (© 1939) 

Carte d'immigrante de Beate (1939, droits réservés)

Rentrée aux États-Unis après avoir travaillé un an et demi pour les Forces d'occupation, Beate allait rapidement jouer un rôle de premier plan dans le rétablissement des relations américano-japonaises, et plus généralement dans le développement des liens culturels avec l'Asie. Elle rejoignit la Japan Society de New York, une planète de la galaxie Rockefeller, après la réouverture de l'institution, dormante pendant les années de guerre. Après s'y être occupée des étudiants japonais qui avaient timidement repris le chemin des États-Unis, elle en devint en 1958 la directrice des Arts du spectacle, fonctions qu'elle occupa à partir de 1970 dans une institution jumelle, la Asia Society, où son cahier des charges lui faisait obligation d'inviter annuellement trois groupes : si l'un d'eux se révéla souvent japonais, elle travaillait par ailleurs sur une zone culturelle immense et quasi inconnue en dehors de quelques rares spécialistes, vingt-deux pays allant de l'Asie occidentale jusqu'à l'Océanie qu'elle arpenta à raison de cinq ou six destinations annuelles pour auditionner des artistes traditionnels (elle se refusait par principe à inviter un spectacle qu'elle n'aurait pas vu elle-même) 

Quand elle dut, à contre-coeur bien entendu, se retirer en 1991 (elle avait 68 ans), elle avait organisé une quarantaine de tournées, comportant chacune de vingt à vingt-cinq représentations à la Asia Society et dans le réseau très demandeur des universités américaines. Ses artistes avaient visité 400 villes dans 42 états des États-Unis, et leurs spectacles avaient été vus par un million et demi d'Américains. Le Village Voice la remercia pour vingt ans de "cadeaux asiatiques", et le metteur en scène Peter Sellars, pour qui elle était "une légende", lui dit un jour que le spectacle asiatique auquel, jeune étudiant, il avait grâce à elle assisté pour la première fois de son existence à UCLA, avait tout simplement changé sa vie.

Michel Wasserman
professeur
Faculté des Relations internationales
Université Ritsumeikan (Kyôto)