Clemenceau, un Tigre en Asie

Clemenceau, un Tigre en Asie

En cette année de commémoration de la Grande Guerre, le public s'attendait à retrouver Georges Clemenceau dans les tranchées de la Marne. Or c'est d'Asie que le Tigre a surgi ! Grâce à l'exposition Clemenceau, le Tigre et l'Asie que lui a consacrée le Musée Guimet au printemps 2014 et que les passionnés pourront voir au Musée des Arts asiatiques de Nice durant l'été et à l'Historial de Vendée à l'automne 2014, une facette nouvelle du Père la Victoire est apparue : celle d'un homme politique défenseur de l'égalité des races et des civilisations extrême-orientales face à l'Occident colonisateur. C'est aussi la vision d'un homme d'État sur le potentiel géopolitique du Japon dans une Asie en mutation qui a été révélée avec, en filigrane, la découverte inattendue d'un esthète collectionneur d'art japonais féru de religion bouddhique.

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Georges Clemenceau à sa table de travail, chez lui à Paris en 1898, entouré de nombreux objets japonais.
Photographie de Dornac (1858-1941). Collection Matthieu Séguéla.

Sa vie durant, Georges Clemenceau (1841-1929) s'est intéressé à l'Extrême-Orient, une aire culturelle comprenant l'Asie du Sud et du Sud-Est, la Chine, la Corée et le Japon, selon les critères de l'École française d'Extrême-Orient (en 1901). Sa relation à « l'Asie jaune » ainsi qu'il la nomme se décline dans tous les domaines, quelle qu'ait été son action en tant qu'homme politique (le parlementaire et l'homme d'État), intellectuel (le journaliste et l'écrivain) et simple particulier (le collectionneur et le voyageur). Il n'est pas jusqu'à son surnom de « Tigre », et sa physionomie de « Mongol » ou de « Kalmouk » qui ne le rattachent au continent asiatique.

Clemenceau, humaniste nourri de la philosophie des Lumières et de culture anglo-saxonne, se caractérise d'abord par son ouverture à l'Autre. Dans une comparaison permanente entre Orient et Occident, l'observation anthropologique et historique qu'il fait des peuples extra-européens, les liens qu'il noue avec des Asiatiques (Chinois des États-Unis où il vit quatre ans ou Japonais de Paris) et les représentations qu'il a de leurs civilisations, induisent dans sa pensée une forme de hiérarchisation où l'Extrême-oriental bénéficie d'une position privilégiée.  

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Affiche de l'exposition consacrée à l'estampe japonaise, co-organisée par Clemenceau en 1890.
Collection Christian Polak.

L'Universalisme à l'aune de l'Asie

Dans le débat politique, l'anticolonialisme et l'anti-impérialisme de Clemenceau se renforcent lors de la conquête du Tonkin et des guerres franco-chinoises (1883-1885). À ses arguments antérieurs, le député radical ajoute le principe d'égalité raciale en refusant que la notion de « race inférieure » puisse être appliquée aux peuples d'Asie. Son discours de réponse à Jules Ferry le 30 juillet 1885 élargit sa conviction humaniste aux civilisations :

«  Races supérieures ! Races inférieures ! C'est bientôt dit ! [...] Race inférieure, les Hindous! Avec cette grande civilisation raffinée qui se perd dans la nuit des temps ! Avec cette grande religion bouddhiste qui a quitté l'Inde pour la Chine, avec cette grande efflorescence d'art dont nous voyons encore aujourd'hui les magnifiques vestiges ! Race inférieure, les Chinois ! Avec cette civilisation dont les origines sont inconnues et qui paraît avoir été poussée tout d'abord jusqu'à ses extrêmes limites. Inférieur Confucius ! [...] » 

Si l'opposition clemenciste à l'idéologie coloniale concerne tous les Empires, les méfaits de la domination de « l'homme blanc » qu'il dénonce avec le plus de constance portent sur l'Indochine française et l'Extrême-Orient. Pour Clemenceau, le prétendu « péril jaune » est d'abord un péril blanc. En 1900-1901, la Révolte des Boxers et les conséquences de l'expédition internationale lui donnent l'occasion de mener une campagne de presse pour le peuple chinois et son indépendance. En politique comme en journalisme, l'universalisme des principes défendus par Clemenceau s'enrichit d'un asiatisme original, notion entendue comme une idéologie favorable à l'Extrême-Orient.

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Georges Clemenceau à la tribune de la Chambre des Députés en 1885,
l'année où il met en minorité Jules Ferry (30 mars) et attaque sa théorie sur les races (30 juillet).
Dessin d'E. Loevy représentant la séance du 30 mars 1885 dans 
Je sais tout, 15 septembre 1909.
Collection Matthieu Séguéla.

L'Asie, source d'inspiration et d'évasion

Cette défense de l'Orient présente d'autres facettes : artistique, littéraire et philosophique. Des années 1870 jusqu'à sa mort, Clemenceau est un grand collectionneur d'art japonais et chinois. Cette passion privée, contemporaine du japonisme, est faite d'altruisme lorsqu'il apporte son influence et ses collections au service de la diffusion de l'art asiatique auprès du public français. Ecrivain, Clemenceau monte, en 1901, Le Voile du Bonheur, une pièce de théâtre dont l'action se passe en Chine et dont le texte emprunte de nombreux éléments narratifs et civilisationnels aux classiques chinois. Cette pièce, par son contexte d'écriture et son devenir, participe à un dialogue des cultures que Clemenceau a pratiqué et développé. On retrouve d'autres manifestations de  ce dialogue dans la compréhension érudite qu'il a des philosophies extrême-orientales et la vulgarisation qu'il fait du bouddhisme, du taoïsme et du confucianisme. Son attirance pour le bouddhisme en tant que philosophie est grande, nourrie d'expériences religieuses, de lectures et de fascinations éthiques et esthétiques. Le voyage effectué par Clemenceau en Asie, en 1920-1921, sur les sites des premières prédications du Bouddha - dont il admire la figure historique - et dans les grands sanctuaires bouddhiques illustre un questionnement spirituel dont on retrouve le prolongement dans son ouvrage Au soir de la pensée.

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Couverture du livre Le Voile du Bonheur contenant le texte intégral
de la pièce de théâtre « chinoise » écrite par Georges Clemenceau en 1901. Réédition de 1930.
Collection Matthieu Séguéla.

Le Japon, modèle de modernité

Dans l'analyse géopolitique que Clemenceau fait de l'Extrême-Orient, la place du Japon est centrale. La profonde transformation du pays suite de la Restauration de Meiji (1868) représente pour lui un modèle de modernité offert à la vieille « Asie barbare » incarnée par la Chine ou la Corée. Les guerres sino-japonaise de 1894-1895 et russo-japonaise de 1904-1905 - qu'il traite en journaliste engagé - confirment ses pronostics de victoire et confortent la haute estime qu'il a de cette jeune puissance dont il connaît personnellement d'éminents ressortissants. « Ami du Japon » ainsi qu'il se désigne, Clemenceau ne tait pas les interrogations que l'expansionnisme territorial et l'essor industriel de ce pays suscitent mais il se félicite de l'essor d'un peuple de couleur capable de rivaliser avec les grandes puissances occidentales. Les enjeux migratoires et économiques liés à l'Extrême-Orient sont pensés dans une dimension mondiale, souvent classique et parfois visionnaire sur le rôle futur du Japon.

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Message de Clemenceau paru dans le journal Yomiuri Shimbun en 1913.
Collection Matthieu Séguéla.

Politique asiatique : le Cambodge restauré, le Japon retrouvé

La politique coloniale et étrangère du premier gouvernement Clemenceau (1906-1909) se caractérise par la conclusion de deux traités favorables aux intérêts français en Extrême-Orient.

Le premier concerne l'Indochine. Depuis ses années d'opposition, Clemenceau, a pris acte du fait colonial et s'est rapproché du Parti colonial sur la question des frontières siamoises (1902-1904). Parvenu à la présidence du Conseil avec une bonne connaissance de ce dossier, il autorise des négociations qui aboutissent au traité franco-siamois du 23 mars 1907 restituant au Cambodge trois provinces - dont celle d'Angkor - et reconstituant l'intégrité territoriale khmère. Cet agrandissement négocié du domaine colonial français s'accompagne d'une volonté réformatrice en Indochine. Mais les résultats sont médiocres. Les initiatives de Clemenceau se heurtant aux intérêts coloniaux privés tandis que l'agitation nationaliste annamite l'oblige à mener une politique répressive en sa qualité de « premier gendarme de l'Empire. »

Le deuxième accord correspond à l'arrangement franco-japonais du 10 juin 1907. Après les tensions nées de la guerre russo-japonaise, un rapprochement s'opère entre la France et le Japon sous l'égide de Clemenceau et de Stephen Pichon, son ministre des Affaires étrangères. Le gouvernement nippon est alors présidé par le francophile Kinmochi Saionji, ami intime de Clemenceau. Avec son volet financier, l'accord est profitable aux deux parties tandis qu'il facilite la réconciliation russo-japonaise et accélère le rapprochement anglo-russe. Effet de l‘Entente cordiale en Asie et prélude à la Triple-Entente en Europe, cet arrangement renforce la sécurité de l'Indochine et constitue une garantie mutuelle des possessions et zones d'influence françaises et japonaises en Chine.

La consolidation des intérêts français en Extrême-Orient obtenue grâce au partenariat japonais d'une part et le parachèvement colonial en Indochine rendu possible par l'Entente cordiale d'autre part, constituent les  bases de « la politique asiatique » du premier gouvernement Clemenceau.

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Carte du Cambodge à l'unité restaurée
grâce à l'accord franco-siamois de 1907.
Collection Matthieu Séguéla.
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L'ami japonais de Clemenceau :
Saionji Kinmochi dans les années 1880.
Collection musée Clemenceau, Paris.

L'appel au Japon (1914-1918)

Durant la Première Guerre mondiale, le Japon occupe une place importante dans la logique stratégique de Clemenceau. Convaincu dès août 1914 de la nécessité d'une intervention militaire nippone en Europe, il parvient à en imposer l'idée à la diplomatie française et à mobiliser favorablement l'opinion publique alliée. Son projet échoue face aux réticences russo-anglaises et au refus japonais. Parvenu au pouvoir en 1917-1918, Clemenceau relance le projet d'intervention japonaise dans le but de recréer un front oriental. Le succès est incomplet, tardif, limité à la Sibérie et aux seuls intérêts japonais. La déception de Clemenceau est grande. A la Conférence de la Paix de 1919, il soutient à contre-cœur les revendications territoriales nippones contre la Chine, Contraint par des accords antérieurs mais persuadé de la nécessité pour la France de composer avec un Japon fort contre une Chine faible, il fait le pari de l'internationalisation de l'Empire nippon et de la poursuite du rapprochement franco-japonais. Au centre de la politique asiatique de Clemenceau, demeure cette logique d'alliance que son retrait politique en 1920 ne permet pas de compléter et que ses successeurs ne contestent, ni ne poursuivent.

Dans le champ personnel, artistique, journalistique et politique, Clemenceau est à la fois un orientaliste promoteur du dialogue des cultures et un homme d'État chez qui la défense et la tentation de l'Extrême-Orient ont été source d'émotions, de réflexions, d'échanges et d'actions.
 

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Kuroki Takeko, Claude Monet, Lilly Butler, Blanche Hoschedé-Monet
et Georges Clemenceau à Giverny en juin 1921.
Photographie d'Henri Martinie (1897-1965).
Collection musée Clemenceau, Paris.