Compte rendu de colloque: Les trois sources de la ville-campagne

Compte rendu de colloque: Les trois sources de la ville-campagne

Du 20 au 27 septembre 2004 s'est tenu à Cerisy-la-Salle, le colloque « Les trois sources de la ville-campagne », réunissant 28 participants venus de huit pays (Japon, Corée, Chine, Pays-Bas, Italie, France, Canada, États-Unis), et coordonné par Augustin Berque (École des hautes études en sciences sociales), Philippe Bonnin (CNRS) et Cynthia Ghorra-Gobin (CNRS).

Il s'agissait de comparer trois pôles : l'Asie orientale, l'Europe et l'Amérique du Nord, dans la généalogie d'une forme d'habitat qui, dans la seconde moitié du 20e siècle, a défait dans les pays riches l'ancienne relation ville/campagne. Celle-ci associait deux termes nettement distincts par leur forme autant que par leur fonction. Or la fonction agricole n'étant plus exercée que par une fraction minime de la population totale, des populations au genre de vie urbain ont remplacé dans les campagnes la paysannerie d'autrefois, tandis que, sous l'effet du desserrement, de l'étalement et de la dissémination périurbaine, la définition morphologique de la ville devenait de plus en plus floue. Ce phénomène a donné lieu à un foisonnement terminologique - allant de la fin des villes à la ville émergente - dont le sens général est qu'il s'agit d'une dynamique essentiellement urbaine, mais dans laquelle c'est une forme d'habitat de type rural, riche en espace et proche de la nature, qui est recherchée. Cette ambivalence explique le choix du terme « ville-campagne », pour souligner que dans ce phénomène, la ville est vécue sous les espèces de la campagne.

Ce phénomène, en particulier par l'usage généralisé de l'automobile qui l'a rendu possible et qu'il entraîne, pose une série de problèmes quant à la viabilité d'un tel habitat. Dans sa forme actuelle, marquée par le gaspillage (d'énergie, d'espace etc.), il repose en effet sur une contradiction fatale à plus ou moins long terme : la quête de nature (sous forme de paysages) y entraîne la destruction de la nature (en termes de biosphère). D'un autre point de vue, social celui-ci, la ville-campagne procède également d'une contradiction : nourrie par l'imagerie de la communauté villageoise, elle repose en fait sur l'individualisme et la ségrégation, donnant ainsi un sens autre au fondement social de l'existence humaine.

La question posée par le colloque était spécifiquement de savoir quelles motivations conduisent au développement de la ville-campagne, en occultant cette double contradiction. Cette question portait donc sur l'idéologie des acteurs dudit phénomène : pourquoi des citadins idéalisent-ils un habitat rural ? Elle avait été préparée par un séminaire tenu sous le même titre depuis deux ans par les trois organisateurs à l'EHESS, l'ensemble séminaire-colloque se plaçant lui-même dans le cadre d'un projet de recherche décennal (2001-2010)*.

La marche du colloque en était facilitée d'autant, les grands traits de chacun des trois pôles, et leur combinaison historique, étant d'ores et déjà balisés dans la genèse et le développement de trois « bassins sémantiques » (Gilbert Durand)** : le mythe arcadien (ou la pastorale) et plus tard le rêve américain pour l'Occident, et pour l'Asie orientale le mythe de la Grande Identité (Datong), qui engendra sous les Six Dynasties (IIIe-VIe siècles) la forme paradigmatique de la chaumière dans le paysage. Il s'agit dans les trois cas d'une mythologie anti-urbaine, mais qui se décline différemment suivant les cultures et les époques, d'autant que les formes du rapport ville-campagne diffèrent aussi. Par exemple, historiquement, le Japon s'est distingué de la Chine par une coupure moins accusée entre ville et campagne : dans les villes seigneuriales (jôkamachi) , les remparts étaient ceux du château, non ceux de la ville, alors que celle-ci, en Chine, a été marquée par le système de la double enceinte (le guo extérieur et le cheng intérieur) ; et aujourd'hui, pour des raisons similaires, la ville japonaise et la ville américaine se ressemblent davantage que l'une ou l'autre ne ressemble à la ville européenne…

Les trois bassins sémantiques ont combiné leurs effets au cours de l'histoire. Il est possible qu'au Moyen Âge, la paix mongole ait permis l'introduction des modèles paysagers de la Chine en Europe. Au XVIIIe siècle, les jardins chinois ont joué un rôle certain dans la naissance du jardin à l'anglaise, rejoignant la décomposition de la forme intégrée de la ville classique dans le Campo Marzio piranésien. Du point de vue morphologique, cette convergence est à l'origine du modèle de la cité-jardin, qui aura dominé la pensée urbanistique au XXe siècle. On sait aussi l'influence du japonisme dans la genèse de certains des principes de l'architecture moderne. La ville-campagne contemporaine prend cependant sa source principale en Occident, car c'est là que s'est mis en place, par la combinaison du protestantisme, du capitalisme et du libéralisme, ce qui deviendra dans la seconde moitié du XXe siècle, aux États-Unis, une véritable « machine à sprawl » (c'est-à-dire à défaire la ville), dans l'alliance du fordisme (la consommation de masse de biens durables, l'automobile en particulier) avec les politiques publiques favorisant l'accession à la propriété de la maison individuelle et le développement du réseau routier. Le même modèle, à certaines variations près, s'est imposé en Europe et au Japon, et il y produit des effets similaires.

Le colloque a permis de substantielles avancées dans cinq grands domaines : les notions en jeu ; la filiation et la combinaison des divers courants d'idées ; les conflits et distances entre les acteurs concernés ; la fondation du lien social dans la nature ; la temporalité des phénomènes. Il apparaît par exemple que la notion de post-fordisme est un leurre pour ce qui concerne le phénomène étudié, car l'essentiel de ce qu'aura permis le fordisme (le déplacement automobile individuel) est ici plus que jamais déterminant. Des perspectives inédites se dessinent, par exemple avec le retournement démographique du Japon, dont la population plafonne et va bientôt décroître, ce qui voue à la sclérose nombre de banlieues du siècle dernier. Des interrogations demeurent sur les choix à venir des générations qui, comme celle du président Bush, n'ont jamais connu la ville au sens qui subsiste en Europe. Au demeurant, un large consensus s'est dessiné au cours du colloque sur la nécessité de dépasser la ville-campagne, qui telle qu'elle existe apparaît insoutenable au plan écologique, et difficilement justifiable au plan éthique.

Les textes étant déjà rassemblés, une publication est prévue à relativement brève échéance.


Note*: Intitulé L'habitat insoutenable / Unsustainability in human settlements, ce projet international a donné lieu depuis 2001 à des échanges de chercheurs entre l'EHESS et diverses institutions académiques du Japon, de Chine, d'Australie et des Etats-Unis. Sa prochaine étape (2005-2006) est le programme Nihon ni okeru sumai no fûdosei.jizokusei / Médiance et soutenabilité dans l'habitation japonaise, coordonné par A. Berque et S. Suzuki au Nichibunken (Centre de recherche international sur la culture japonaise, Kyôto ). Sur le thème général du projet, v. A. Berque , L'habitat insoutenable. Recherche sur l'histoire de la désurbanité, L'espace géographique, XXXI (2002), 3, 241-251.

Note **: Cf. G. Durand, Introduction à la mythodologie, Paris, Albin Michel, 1996.