Accueil / Liste des articles du mois / Du manque de femmes à « l’importation » d’épouses

Du manque de femmes à « l’importation » d’épouses

Du manque de femmes à « l’importation » d’épouses

Partager sur :

Consultez tous les articles du mois

Appréhensions d’« une nation sans femmes »

En 2003, sortait Matrubhoomi, A Nation Without Women. Ce film indien, peu connu dans son pays d’origine, a été lauréat de trois prix à l’international. Comme l’indique son titre, il traite des conséquences de l’avortement sélectif et de l’infanticide des filles en Inde. Le film dépeint un village rural où les filles sont systématiquement tuées à la naissance et où seule une femme subsiste, Kalki. Après l’avoir cachée pendant des années, son père, un paysan, accepte de la vendre à une famille aisée pour être mariée à cinq frères. À défaut de trouver des épouses, les autres hommes du village assouvissent leur frustration sexuelle comme ils peuvent, de projections de films pornographiques à des spectacles de danse avec des transgenres, en passant par des actes de zoophilie et de viol collectif. En somme, non seulement le réalisateur, Manish Jha, pousse à son paroxysme le problème du déséquilibre du sex-ratio mais il montre aussi – sans complaisance –  que la masculinisation de la société est source de multiples violences.

Affiche du film Matrubhoomi
Affiche du film Matrubhoomi, A Nation Without Women (Manish Jha, 2003)


Faute de données suffisantes, il apparaît risqué de soutenir cette corrélation, pourtant défendue par plusieurs chercheurs (Oldenburg, 1992 ; Hudson et den Boer, 2002). En revanche, ce film engagé a le mérite de montrer le type de mariage qui résulte de situations démographiques déséquilibrées. Habituellement, en Inde du Nord, le mariage s’effectue au sein de deux familles de même caste et la dot, cet ensemble de prestations en espèces et en biens (bijoux en or, mobilier, voiture, etc.) que la famille de la mariée doit rassembler et donner à la famille du mari, constitue l’un des éléments fondamentaux. À partir du cas de Kalki, la protagoniste, du film, le réalisateur du film met en scène un mariage atypique : non seulement ce dernier défie les frontières habituelles de classe et de caste entre les conjoints, mais l’union est en plus scellée sans dot. Il soulève in fine une interrogation qui constitue une de mes questions de recherche actuelle : comment les règles d’alliance sont-elles reconfigurées dans un contexte de déséquilibre démographique ? Dans quelle mesure les règles matrimoniales conventionnelles peuvent-elles s’appliquer dans un pays auquel il manque 63 millions de femmes ?

Carte du sex-ratio en Inde
Carte du sex-ratio en Inde à partir des données du recensement (Census, 2011). Source : www.mapsofindia.com


Prendre en considération l’hypergamie et la fragmentation des terres

Ces deux dernières décennies, des hommes d’un district d’Haryana se sont mobilisés et ont formé des collectifs comme l’« Association des hommes célibataires » (Avivahit Purush Sangathan) ou encore l’« Union des Célibataires du district du Jind » (Jind Kunwara Union).  Dans cette dernière, formée en 2009, les membres déploraient le sort des célibats forcés et requéraient des femmes en échange de voix à l’approche d’élections politiques.

Photo de membres de l'Union des célibataires du Jind
Membres de l’Union des célibataires du Jind (Source)


Contrairement à ces collectifs, pour qui le déséquilibre du sex-ratio était la source du problème, les pendjabis qui peinent à trouver une épouse locale accusaient davantage leur sort personnel.

Le terrain ethnographique que j’ai mené dans différents villages du Malwa – une région rurale située dans un état historiquement connu pour son déséquilibre du sex-ratio, le Pendjab – a montré que le déséquilibre démographique ne pouvait expliquer à lui seul la difficulté que certains hommes rencontrent au moment de trouver une épouse. Si les hommes que je rencontrais reconnaissaient que l’avortement sélectif féminin était une pratique qui persistait au Pendjab (citant parfois quelques cas de leur village), la corrélation entre un déficit de filles et une pénurie d’épouses n’était pas toujours établie. Ils mentionnaient davantage les problèmes de la fragmentation des terres que l’impact du déséquilibre du sex-ratio à la naissance. Lors d’une succession, les terres sont divisées entre les différents fils de la famille et, pour les moins bien lotis ou les fratries plus nombreuses, la superficie s’amenuise considérablement au fil des générations. Qui, disaient-ils, acceptera de se marier avec un paysan qui n’a qu’un hectare de terre ? Cette préoccupation était particulièrement prégnante au sein de familles Jats – des propriétaires terriens dits dominants – qui se sont appauvries. Parmi eux, les hommes qui pâtissent d’une mauvaise réputation (un problème d’alcoolisme, une addiction aux drogues, des penchants violents, des conflits familiaux connus des villageois) ou qui sont en situation de handicap physique (après l’amputation d’une main ou d’un bras lors d’un accident du travail par exemple) étaient particulièrement concernés. Avec l’hypergamie féminine, cette pratique – très valorisée en Inde du Nord – selon laquelle une femme doit épouser un homme de statut plus élevé, les hommes de milieux défavorisés peinent davantage encore à se marier.

Se procurer une épouse

Au Pendjab, les célibataires sont fréquemment moqués et désignés péjorativement comme des « shadaa ». Cette catégorie d’hommes trentenaires et célibataires malgré eux, à laquelle les villageois du Malwa se référaient parfois avec ricanements, a été entre autres reprise par le réalisateur Jagdeep Sidhu et tournée en dérision dans son film Shadaa, tout récemment sorti (Juin 2019). Ce film rappelle que le mariage reste la norme en Inde et que les hommes célibataires sont, à ce titre, habituellement mis à l’écart et considérés comme des citoyens de second rang.

Au Pendjab, mais aussi en Haryana (Kaur, 2004, 2016) et en Uttar Pradesh (Chaudhry, 2018), certains hommes qui ont passé la trentaine et qui ne sont pas parvenus à se marier font venir des femmes démunies d’autres régions indiennes, voire de pays limitrophes comme le Népal ou le Bangladesh. Au vu de mes données (45 couples interviewés une à trois fois), il s’agit de femmes, principalement illettrées, qui proviennent en grande partie du Bengale ou du Bihar  – des États pauvres –  et dont la caste, la langue, les habitudes (vestimentaires, culinaires, etc.), l’âge, parfois même la religion, diffèrent de celles du mari pendjabi. Les procédés de mise en relation sont variés, allant de connaissances ou de voisins qui tirent profit de leurs réseaux et de leurs professions pour amener une femme contre rétribution, à des réseaux plus ou moins organisés de trafiquants qui kidnappent des adolescentes ou persuadent des parents dans le besoin (situation économique ou familiale précaire) d’acheter leurs filles, en passant par d’anciennes épouses achetées qui font à leur tour venir des jeunes filles de leur lieu d’origine.

On sait qu’en Inde – notamment dans le nord du pays –, les unions, principalement arrangées et accompagnées d’une dot, suivent des critères respectés et bien définis comme l’hypergamie, l’endogamie (mariage entre deux membres d’une même jati, caste) ou l’exogamie (mariage contracté à l’extérieur de son propre gotr, clan). À ce titre, les couples qui bafouent les normes matrimoniales endurent souvent des sanctions sévères, parfois violentes, voire fatales (« honour killing », crimes d’honneur). Compte tenu de ce contexte, comment expliquer alors que des mariages inter-régionaux, inter-castes et interreligieux soient envisagés et réalisés ?

Portrait d'un couple composé d'un homme pendjabi et d'une femme bengalie
Portraits de M. Sing (pendjabi, 65 ans) et son épouse (bengalie, 52 ans)
dans un village du district de Sangrur, Pendjab (19/06/2018) © C. Jullien


Compte tenu de ces nombreux écarts, les mariages inter-étatiques sont dépréciés et les femmes sont souvent désignées péjorativement comme des « étrangères » ou « des femmes achetées ». S’il s’agit d’un type de mariage peu respecté, tout le monde s’accorde néanmoins sur le fait qu’il faut une femme pour tenir un foyer. Pour légitimer leur union et montrer qu’ils n’avaient pas le choix, des pendjabis qui s’étaient mariés avec une épouse importée s’exclamaient « Sinon, qui aurait fait les chapatis1? ».

Il existe en outre des stratégies pour que ces unions – peu communes – soient admises de la famille et des villageois. Une fois mariée, la jeune femme – originairement hindoue, voire musulmane – adopte la religion de son époux, généralement le sikhisme (au Pendjab, les Jats sont principalement Sikhs) – et parvient, progressivement, à parler pendjabi. Il lui est également demandé de changer de prénom, d’habitudes vestimentaires et de régime alimentaire. Autrement dit, les marqueurs identitaires de l’épouse « importée » sont systématiquement gommés. Une certaine marge de manœuvre prévaut également quant à la question de l’appartenance de la caste. Le mari (ou sa famille) assure souvent que la jeune femme provient de la même caste ou d’une caste au nom différent, mais au statut similaire. Certaines des femmes bengali, bihari ou encore orissi2 avec lesquelles je parlais expliquaient avoir « oublié » leur nom de famille et leur caste lorsque je leur posais la question. Un sexagénaire m’assurait même que son épouse – dont les traits du visage étaient caractéristiques du nord-est de l’Inde – était, comme lui, une pendjabie Jat Sikh. Sans contredire son mari, qui garantissait qu’elle était pendjabie et qui restait systématiquement à nos côtés, elle donnera tout de même le nom de son village d’origine, village situé dans le district de Nalbari, en Assam, à l’extrême nord-est du pays3. Bien sûr, les villageois ne sont pas dupes : les traits du visage, la couleur de la peau et la langue parlée sont autant d’indicateurs sur l’origine étrangère de ces femmes mais, compte tenu de la longue distance (souvent plusieurs milliers de kilomètres), l’identité exacte de la femme ne peut être attestée et le bénéfice du doute demeure.

En somme, ces mariages atypiques inter-régionaux parviennent à être sinon respectés, du moins tolérés dans les États, comme le Pendjab, où les hommes les plus défavorisés peinent à trouver une épouse. Cela contraste avec les mariages d’amour inter-castes, encore très critiqués pour l’atteinte qu’ils portent à l’honneur de la communauté. Lors de relations amoureuses inter-castes ou interreligieuses au sein d’un même district, le couple planifie secrètement sa fuite, de sorte à éviter les remontrances des familles respectives et à échapper aux mesures punitives (violences, viols, pratiques humiliantes) parfois établies par le conseil villageois. C’est bien en soulignant qu’ils n’avaient pas d’autre choix et en jouant sur le flou qui plane quant à l’origine et l’identité de leur épouse (difficilement vérifiables au vu de la distance géographique) que des hommes pendjabis Jats, réputés pour leur strict respect de l’endogamie et pour leur sens de l’honneur, en viennent à bafouer les normes matrimoniales et à se marier avec des femmes de milieux socio-culturels différents. Reste à voir si ces mariages inter-régionaux sont susceptibles (ou non) de faire évoluer le système de la dot et s’ils permettront, comme l’aurait souhaité Ambedkar (le père de la Constitution indienne), de diluer progressivement les frontières inter-castes.
 

Clémence Jullien

Depuis 2017, Clémence Jullien est post-doctorante en anthropologie à l’université de Zurich (dans le cadre d’un projet soutenu par le Fonds National Suisse). Elle est aussi jeune chercheuse associée au Centre d’Études de l’Inde et de l’Asie du Sud (CEIAS - Paris), au Centre de Sciences humaines (CSH - Delhi) et au Centre Population et Développement (CEPED - Paris). Ses travaux actuels portent sur les répercussions de la masculinisation de la société indienne (mariages inter-régionaux, célibats involontaires) dans l’État du Pendjab. Elle a également coordonné un numéro spécial sur le milieu hospitalier en Asie du Sud (Purushartha, 2019) et mené une recherche sur les politiques de santé maternelle au Rajasthan dans le cadre de sa recherche doctorale (LESC, 2016). Cette étude, récompensée par le prix de thèse de la chancellerie, le prix de thèse AMADES et le prix de thèse du GIS Asie, paraîtra ce mois-ci dans une version remaniée aux Éditions de la Maison des sciences de l’homme sous le titre « Du bidonville à l’hôpital. Nouveaux enjeux de la maternité en Inde ».

 

Notes

1 - Les chapatis sont des pains plats largement consommés en Inde en accompagnement des repas.
2 - Le Pendjab est à une distance approximantive de 1500 km de l’état du Bengale-Occidental, de 1000 km du Bihar, et 1700 km de l’Orisha (anciennement appelé Orissa).
3 - À presque 2000 km du Pendjab.

Bibliographie

Chaudhry, Shruti. 2018. “‘Flexible’ caste boundaries : cross-regional marriage as mixed marriage in rural north India”, Contemporary South Asia, vol 27, n°2, p. 214-228.

Hudson, Valerie M & Andrea Den Boer. 2002. A Surplus of Men, A Deficit of Peace: Security and Sex Ratios in Asia's Largest States, International Security, vol 26, n°4, p. 5-38.

Kaur, Ravinder (ed.). 2016. Too Many Men, Too Few Women: Social Consequences of Gender Imbalance in India and China, Orient Blackswan, New Delhi.

Kaur, Ravinder. 2004. “Across-Region Marriages. Poverty, Female Migration and the Sex Ratio”, Economic and Political Weekly, vol 39, n°25, p. 2595-2603.

Oldenburg, Philip. 1992. “Sex Ratio, Son Preference and Violence in India-A Research Note”, Economic and Political Weekly, vol 27, n° 49-50, p. 2657-2662.

 

Dans un village en Inde, un grope d'homme est assis sous un arbre.