Janvier 2004 - Plaidoyer pour les racines

Janvier 2004 - Plaidoyer pour les racines

Le Réseau Asie, nécessaire outil pour resserrer les liens entre chercheurs français, a pour but avoué, à terme, de renseigner et d'aider les acteurs économiques. À l'heure de la mondialisation, il n'est pas vain de vouloir rassembler nos compétences pour s'interroger sur les composantes actuelles de l'Asie et sur son avenir, mais sans négliger son lointain passé. Car la participation au développement harmonieux d'un pays passe certes par une connaissance approfondie de sa physionomie actuelle mais aussi de son Histoire, qui a contribué à le modeler, et de sa Préhistoire, qui a en façonné l'âme et qui, enfouie, en forme les racines. Une évidence quelquefois oubliée, dans le foisonnement des études spécialisées en sciences sociales et humaines. Un oubli qui conduit parfois les gouvernements et les développeurs à de tragiques erreurs.

Le nombre de champs d'intérêt et la quantité d'informations à traiter sont devenus tels à l'heure actuelle, que richesse et diversité de la recherche ont pour corollaire cloisonnement, éparpillement, approche pointilliste et fragmentaire (sans doute aussi favorisée par notre système universitaire). Il n'est plus possible d'être, comme nos grands anciens, généraliste d'une culture. Et lorsque les arbres cachent la forêt, on ne voit pas non plus les racines...Les frontières actuelles déterminent souvent les zones d'étude au détriment des véritables aires de peuplement ancien, d'où un manque de cohérence. Dans le présent comme dans le passé, les ensembles linguistiques, ethniques, et culturels se recoupent mais ne se recouvrent pas. Pour appréhender vraiment les contrées asiatiques, il faudrait donc une approche globale, à la fois horizontale (en plan) et verticale (en coupe ou encore diachronique). Chacun d'entre nous devrait pouvoir, idéalement, avoir une « vue d'ensemble », et étudiant le particulier, ne pas perdre de vue le général afin que l'étude d'une région soit replacée dans son contexte géographique, dans sa perspective historique et préhistorique.

Or, plus nous remontons le cours du temps, plus nos connaissances sont lacunaires, reposant sur la difficile interprétation de rares vestiges très détériorés. Les fouilles archéologiques et les techniques d'analyse scientifique sont de plus en plus élaborées, mais lentes et coûteuses, et les financements difficiles. L'urgence des fouilles de sauvetage laisse le plus souvent peu de place à la recherche programmée, qui ne bénéficie que du soutien des États, rarement de celui des investisseurs ou du mécénat, car peu rentable paraît-il en terme de «retour-image»...Trop souvent donc, l'archéologie est considérée comme peu importante, voire jugée comme un obstacle au développement économique quand il n'est perçu que sous l'angle du profit immédiat. Lorsque nous voyons les difficultés rencontrées pour appliquer, dans les pays industrialisés du monde entier, les lois relatives à la protection du patrimoine et à l'archéologie préventive, nous pouvons imaginer à quel point certains pays d'Asie, soit qu'ils s'ouvrent tout juste aux joies du monde capitaliste, soit qu'ils subissent un repli communautariste ou religieux, s'en moquent. Ne parlons pas des guerres, ni du pillage pur et simple de sites irremplaçables, suscité par d'inconscients acheteurs.

Ce risque accru de destruction des patrimoines enfouis est à prendre très au sérieux, au même titre que l'assimilation forcée voire la disparition de populations ou d'ethnies isolées, marginales, dont la survivance est, pour la plupart des nations (malgré leurs protestations de bonne foi), inacceptable. Tristesse de l'acculturation : un peuple qui a perdu ses racines et de plus perd tout moyen de jamais les retrouver, sera un jour aussi démuni qu'un orphelin « né sous X », désespérement à la recherche de son identité et son ascendance.

«Archéologie» : j'emploie ici volontairement ce terme général pour désigner l'étude aussi bien de la préhistoire, pour laquelle n'existe aucun texte, que de la protohistoire ou des périodes historiques, étude qui implique fouilles, interprétation, conservation, mise en valeur et diffusion. Cette discipline, qui apporte des informations essentielles, a très rapidement évolué, pourtant elle est encore trop souvent confondue, dans l'esprit du grand public, au mieux avec l'histoire de l'art, au pire avec la «chasse au trésor». Elle constitue aussi souvent un enjeu politique puissant, lorsque l'exhibition du passé doit servir les ambitions nationales.

Les archéologues s'intéressent maintenant autant à l'évolution humaine qu'à son environnement : variations des climats, de la faune, de la flore. Ils cherchent à comprendre quelles réponses ont été apportées par les populations aux contraintes environnementales, comment se sont structurées les sociétés anciennes, leurs rites, leurs savoir-faire, leurs techniques. L'homme a su s'adapter, parfois cela suffit à sa survie, mais il a aussi, pendant des millénaires, modifié à son avantage le paysage, avec dans certains cas des résultats écologiques catastrophiques.

Science humaine, l'archéologie s'inspire depuis longtemps des méthodes de l'ethnologie et de la sociologie, appliquées aux données malheureusement fragmentaires du passé. Pour les périodes les plus anciennes, nous travaillons sur de très maigres vestiges, les restes biologiques étant généralement mal conservés, en particulier en Asie tropicale humide. La construction de modèles fondés sur l'étude de populations contemporaines a déjà permis de restituer avec succès les activités spécialisées de certaines sociétés préhistoriques.
Mais elle bénéficie de plus en plus largement de l'avancée des sciences dites «dures» et tend à annexer leurs techniques. Sans être encore elle-même une science exacte, elle développe une méthodologie propre qui fait appel à des analyses et des recherches de laboratoire : les «archéosciences». Des progrès notables ont eu lieu dans le domaine des datations, sur les échantillons les plus divers, parfois infimes, grâce aux accélérateurs de particules et à l'affinement des mesures sur les éléments rares, le magnétisme, la thermoluminescence. Les récentes recherches sur l'ADN fossile modifient déjà l'approche de l'anthropologie physique. Pour restituer les paysages anciens, nous nous appuyons sur l'archéopalynologie dont les diagrammes traduisent, à travers les formations végétales, les variations climatiques et les éventuels apports anthropiques. La sédimentologie et la pédologie sont indispensables à la compréhension des stratigraphies avec une mention spéciale pour la micromorphologie des sols qui peut révéler la moindre des activités humaines : mise en culture, élevage, habitat, passage, foyers, etc. Archéozoologues et paléobotanistes mettent en évidence l'utilisation des ressources alimentaires naturelles, la domestication des animaux et des plantes, les sélections ou même les importations d'espèces. À l'appui des expérimentations visant à comprendre et restituer chaînes opératoires et gestes technologiques, viennent enfin toutes les observations microscopiques, toutes les analyses – trop nombreuses à citer - sur les artefacts de pierre, métal, céramique, verre, textiles, etc. qui nous renseignent sur la composition, la technique de fabrication, les sources de matières premières et éventuellement leur origine et leur circulation.

Ainsi se constitue, peu à peu, une image synthétique : les recherches passées ont permis de déterminer les grandes phases de l'évolution humaine et les points cruciaux que sont le passage de l'économie de subsistance des chasseurs-cueilleurs à l'économie de production des premiers agriculteurs, l'apparition de la division du travail, la hiérarchisation des sociétés, la production de masse, les échanges à courte et longue distance, l'urbanisation, les grands mouvements de populations. Mais si des modèles ont déjà été bien établis pour le Moyen-orient, l'Asie du Sud, et à un moindre degré pour l'Asie centrale, ceux d'Asie orientale et d'Asie du Sud-Est sont en cours de construction et de vérification.

Au Paléolithique, la culture matérielle des régions subhimalayennes présente un certain «air de famille» (outillage sur galet du Nord du Pakistan, du Népal, de l'Inde, de l'Indochine, et du Sud de la Chine). Cependant, tandis que les régions indochinoises et leurs marges conservent la taille unifaciale, les régions de l'Ouest adoptent le biface. Le sous-continent indien, dont l'évolution suit d'assez près celle du Moyen-Orient, développera toutefois, dès le néolithique, des formes culturelles originales. Les processus sont moins bien connus pour le sous-continent indochinois et l'Asie du Sud-Est maritime, dont la néolithisation semble avoir été plus tardive - sans doute sous l'influence de la Chine - et l'évolution restreinte (ou contrainte) par des processus mentaux et environnementaux qui engendrent un conservatisme certain. Des contacts, probablement indirects, ont nécessairement eu lieu, notamment lors de la diffusion des techniques de la métallurgie du bronze, puis du fer. Cependant, il semble que les populations d'Asie du Sud-Est n'aient pas pris un intérêt aussi vif ni aussi immédiat que les régions de l'ouest à la métallurgie qui ne connaîtra un très grand développement qu'assez tardivement et pour la fabrication d'objets particuliers (tambours de bronze Dông Son, par exemple, ou bracelets), et surtout, qu'elles n'aient pas été fortement influencées par les modèles socioculturels qui ailleurs ont pu accompagner la diffusion du métal.

En revanche, dès que des liens directs, par voie maritime (nous n'avons pas de preuves de contacts terrestres antérieurs), furent établis avec l'Inde au début de l'ère chrétienne, les modèles indiens furent immédiatement adoptés ou plutôt «plaqués» sur le fond indigène. La naissance des villes et des États semble dater de cette époque, avec intégration, en même temps que des cultes bouddhistes et hindouistes, de structures sociales très hiérarchisées (rois, gouverneurs, «esclaves»), de techniques et de styles importées (métallurgie, céramique, travail de la cornaline, etc.). Le commerce à cette époque relie directement l'Europe à l'Asie du Sud-Est, en témoignent les monnaies romaines trouvées au Viêt Nam.
La question maintenant posée est de savoir pourquoi l'Asie du Sud-Est qui a, pendant des millénaires, fait preuve d'un tel conservatisme, et dont la société semblait assez égalitaire, a subitement adopté cette «mode» indienne.
Mais cela n'est qu'un exemple. Asie sèche, Asie des moussons, hauts-plateaux, chaînes montagneuses continentales, façades maritimes, riches plaines alluviales, déserts, autant d'environnements dont le climat a varié au cours des temps et auxquels les populations pré et protohistoriques ont réagi de manières différentes, conditionnant l'Asie actuelle, faite de mondes ouverts sur l'extérieur ou refermés sur leurs foyers, égalitaires ou hiérarchisés, nomades ou sédentaires, disposés ou non à accueillir des innovations, des modes de vie, des religions venues d'ailleurs, à produire, à échanger. Ce n'est qu'en mettant en place une réflexion polyculturelle et transdisciplinaire que nous pourrons tenter une approche à la fois plus locale et plus globale.

Couverture