Juin 2011 - Au-delà du Tribunal des Khmers Rouges : Régimes de justice et de mémoire au Cambodge

Juin 2011 - Au-delà du Tribunal des Khmers Rouges : Régimes de justice et de mémoire au Cambodge


Commémoration du genocide. Des acteurs jouent
des scènes de vie sous le régime khmer rouge,
province de Kompong Cham, mai 2009 (© 2009 / Steven Prigent).

Le « Tribunal des Khmers Rouges »

En 2007, cinq anciens dirigeants khmers rouges étaient arrêtés devant les caméras du monde entier, placés en détention provisoire par les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (dit « Tribunal des Khmers Rouges »), et poursuivis (entre autres), pour crimes contre l'humanité, génocide et grave violation de la Convention de Genève de 1949. Les crimes jugés ont été perpétrés entre avril 1975 et janvier 1979, par un régime communiste radical d'inspiration maoïste, dirigé par Pol Pot, qui ordonna la déportation et le travail forcé de centaines de milliers de Cambodgiens vers les unités de production collectives censées démultiplier la production rizicole et assurer la prospérité du pays, après avoir fait table rase du passé en matière religieuse, scolaire et sanitaire. Plus de 1,7 million de personnes ont ainsi péri de mauvais traitements, d'exécutions, de faim et d'épuisement, y compris, d'ailleurs, les cadres khmers rouges eux-mêmes, petits et grands, broyés par la machine paranoïaque des purges. Cela représente environ un quart de la population cambodgienne de 1975.

Ces arrestations ont souvent été présentées par les medias occidentaux comme marquant un tournant décisif, celui de la fin de l'impunité des responsables du Kampuchea Démocratique et la reconnaissance du calvaire des victimes du génocide, perpétré de facto – si ce n'est de jure (car la qualification pénale de génocide repose sur des critères juridiques précis). Cette étape judiciaire, présentée comme décisive, l'est certainement du point de vue de l'inclusion définitive du Cambodge dans la mondialisation occidentale, si l'on considère celle-ci comme relevant d'une normalisation non seulement politique et économique mais aussi morale. Le procès intervient en effet à la suite d'autres événements faisant partie du même processus : l'ouverture politique obtenue après les Accord de paix de Paris en 1991 et l'organisation d'élections « free and fair » sous la tutelle de l'ONU en 1993 ; l'entrée du Cambodge dans l'OMC en 2004 ; et, enfin, la soumission du génocide khmer rouge aux normes de la justice internationale, au prix, il est vrai, de laborieuses tractations qui auront duré dix ans entre le gouvernement cambodgien et l'ONU.

Mais en réalité, ce procès n'intervient pas dans un vide et un silence de trente ans. D'autres régimes de justice et de mémoire du génocide existent et ont existé au Cambodge, qu'ils aient été promus au sein du gouvernement de Phnom Penh ou dans la société paysanne khmère (90% de la population cambodgienne), trop rapidement taxée de fataliste bouddhique ou de pragmatiste accordant la priorité à la survie. On ne peut donc comprendre les attitudes actuelles des Cambodgiens face à ces procès qu'en référence à ces différentes temporalités.


Mission gouvernementale de recherche sur le génocide,
regroupement des ossements, années 1980,
province de Svay Rieng. (© Documentation Center of Cambodia,
avec leur aimable autorisation).

Justice et vengeance

Le gouvernement actuel, directement issu d'un régime communiste placé au pouvoir par les troupes vietnamiennes en 1979, puis converti au « socialisme de marché », a lui-même déployé des efforts assez importants – si l'on considère l'état de dénuement dans lequel il se trouvait dans les années 1980 – pour prendre en charge le dossier khmer rouge sur différents plans. Sur le plan judiciaire, d'abord, il mit en place un Tribunal populaire révolutionnaire où de nombreux témoins vinrent déposer (dont une Française) et qui condamna à mort in absentia Pol Pot et Ieng Sary en août 1979. Les pièces de ce premier procès sont du reste versées au dossier d'instruction du « Tribunal des Khmers Rouges ». Ce premier jugement a été ignoré au plan international au motif qu'il ne s'exerçait pas dans un cadre légitime et neutre, à une époque rappelons-le, où la coalition anti-gouvernementale comprenant la faction khmère rouge était la représentante légitime du Cambodge à l'ONU. Or ce premier procès n'a pas eu pour seule raison d'être des intérêts tactiques. Bien sûr, il a d'abord servi à légitimer le nouvel appareil de pouvoir dont la tutelle vietnamienne était mal perçue, en condamnant « le régime génocidaire de la clique Pol Pot – Ieng Sary ». Mais la mise en place de ce tribunal révolutionnaire répondait également aux besoins de justice d'une population à bout, prête à se livrer, au moment de la débâcle des troupes khmères rouges, à des actes de justice expéditive à l'égard des anciens cadres locaux (mé kong et mé krom) qui s'étaient montrés les plus cruels. Très tôt, pour éviter un bain de sang, le nouveau parti au pouvoir interdit fermement ces règlements de compte, désignant, à travers le procès, Pol Pot et Ieng Sary comme seuls responsables du génocide. Cette reprise en main a été assez efficace et peu de lynchages ont eu lieu.

Dans les villages cambodgiens aujourd'hui, les attitudes des paysans ne sont pas uniformes à l'égard les anciens petits cadres du Kampuchea Démocratique revenus sur leurs terres d'origine. Certains tâchent de s'accrocher à leur foi bouddhiste pour ne pas réclamer vengeance, comptant sur la justice immanente de la loi du karma, laquelle postule que tout acte produit des effets, répercutés dans les existences futures – il est ainsi possible d'analyser en partie la conversion de Duch, le directeur de la prison politique de S21, au catholicisme, en terme d'échappatoire. D'autres encore ont accepté la proposition des employés du Tribunal, qui sillonnent les campagnes pour recueillir des témoignages et organiser la constitution des parties civiles. Le plus souvent, cependant, c'est l'ostracisme qui prévaut. Les méfaits commis au niveau local sous le régime Pol Pot sont connus de tous et leurs auteurs sont mis au banc de touche, tel ce vieux grabataire qui, ne disposant pas d'un entourage familial, ne peut compter sur aucun voisin pour l'aider dans sa pénible vie quotidienne. Dans les régions où anciens cadres et victimes sont très mélangés, la situation peut rester plus tendue et la restauration du sentiment communautaire s'effectue grâce à la reprise de différents rites villageois comme les hommages aux génies tutélaires du territoire, garants de l'unité sociale. Des cérémonies calendaires comme la Fête des Eaux, réalisées au niveau national, contiennent également, surtout dans les années 1990, une dimension restauratrice d'un ordre social et symbolique bouleversé. D'autres exemples pourraient être donnés.


Cérémonie d'installation d'un stupa familial contenant des urnes funéraires,
province de Pursat, mai 2008 (© 2008 / Anne Guillou).

Dispositifs mémoriels et rites funéraires

D'autre part, plusieurs dispositifs mémoriels, reflétant différents régimes de mémoire, ont été mis en place au fil du temps, à différentes échelles et à différentes époques. Dès 1979, les autorités des districts (srok) ont reçu la mission de faire rassembler les ossements éparpillés dans les campagnes, notamment autour des infirmeries khmères rouges et sur les lieux d'exécutions. Avec l'aide des villageois, ces restes humains ont été placés dans des mémoriaux, d'abord construits sommairement en bois, avec un toit en feuilles. 80 ossuaires ont ainsi été dressés dans les années 1980 à travers tout le pays. De cette manière, le nouveau gouvernement entendait à la fois faire œuvre de mémoire, organiser des rituels funéraires collectifs, et assembler des preuves d'un génocide qui, faut-il le rappeler, a été dénié en Occident grosso modo jusqu'aux Accords de paix de 1991, pour des raisons très diverses selon les milieux. Le Comité d'organisation des cérémonies nationales allait alors de communes en communes, rassemblant témoignages et statistiques déposés au Musée du Génocide de Phnom Penh, à Tuol Sleng. Ces mémoriaux ont également constitué des supports de propagande pro-gouvernementale dont témoigne l'organisation de la Journée de la Libération, le 7 janvier et de la Fête de la Haine, le 20 mai, devant ces monuments. Bien que le bouddhisme fût alors à peine toléré, les moines des monastères alentour étaient invités à prier pour les morts en réalisant une cérémonie dite bangskol, destinée à transférer aux morts anonymes des mémoriaux des mérites accompagnant leur vie future. Ce rituel, répandu dans d'autres sociétés du bouddhisme theravadin, consiste pour les moines (dans la version du Mahanikay réformé qui n'épuise pas sa signification, comme l'a montré François Bizot), à accepter l'offrande d'une pièce de tissu. Ce geste est par excellence producteur de mérites, lesquels sont offerts à leur tour aux défunts.


Regroupement des ossements dans des mémoriaux
de fortune et cérémonie bouddhique, années 1980,
province de Svay Rieng (© Documentation Center of Cambodia,
avec leur aimable autorisation).

Beaucoup plus importante sur le plan des rituels funéraires, la Fête des Morts (pchhum ben) fut autorisée à nouveau au début des années 1990. Moment privilégié du contact entre les « esprits » des morts et les vivants, cette cérémonie annuelle accomplie dans chaque monastère du pays a particulièrement soulagé les centaines de milliers de familles dont les proches avaient disparu sans que les corps soient retrouvés. La reprise de cette grande fête religieuse permit que soient quelque peu apaisés les esprits tourmentés des morts de malemort qui erraient à travers le Cambodge, sans réincarnation possible. Mais de tous ces dispositifs rituels et mémoriels établis à divers niveaux, le moins connu et le plus original est certainement celui qui, dans les villages khmers, permet une relation structurée avec les morts du génocide, notamment ceux qui gisent encore par milliers dans les fosses communes et les forêts. Ces morts si particuliers, à la fois esprits de malemort potentiellement dangereux pour les vivants et fondus dans la nature, ont pris sens dans le cadre du système religieux populaire khmer alliant bouddhisme theravadin et pratiques rituelles impliquant diverses entités invisibles. Une certaine assimilation est ainsi en cours de formation, entre ces morts et certains esprits tutélaires ancestraux, gardiens des territoires (neak ta). De cette façon, la mémoire collective villageoise a organisé la possibilité de maintenir ces morts à distance, par des offrandes ponctuelles notamment, tout en leur « permettant » de surgir par moments dans le monde des vivants, sous forme de rêves porteurs de messages, par exemple. Il s'agit en quelque sorte d'une forme perfectionnée de travail de deuil, de mise en sens de la tragédie et de construction mémorielle qui a permis aux Cambodgiens d'opérer leur propre prise en charge psychologique du traumatisme. Celle-ci, pour être méconnue, n'en est pas moins très efficace.


Cérémonie d'hommage annuel à un puissant esprit tutélaire,
province de Pursat, mai 2008 (© 2008 / Anne Guillou).

Anne Yvonne Guillou, chercheure au CNRS (Centre Asie du Sud-Est)


Pour en savoir plus

(à paraître en juin 2012), “An Alternative Memory of the Khmer Rouge Genocide : The Dead of the Mass Graves and the Land Guardian Spirits (Neak Ta)”,Southeast Asia Research (SOAS, London), Special Issue “Southeast Asian Responses to Massive Destruction”, Guest editors : Anne Y. Guillou and Silvia Vignato.

Couverture