La question du Tibet

La question du Tibet

L'actualité est ainsi faite qu'un malheur en efface un autre et, sans être aucunement cynique, on serait tenté d'ajouter « opportunément ». Il y a quelques semaines encore, les démocraties occidentales s'émouvaient et montraient du doigt la répression chinoise au Tibet, accusaient Pékin, sur fond de flamme olympique, d'être l'auteur de ce lent génocide d'un peuple de 5 millions d'habitants subissant la lente infiltration des Han qui sont déjà plus de 1 500 000 sur ce vaste et riche territoire de 2,5 millions de km². Dans combien de temps les Tibétains ne seront-ils plus majoritaires chez eux ?

Le séisme du Sichuan en Chine le 12 mai, qui a fait 5 millions de sans abris et environ 90 000 morts, semble avoir effacé le soulèvement du Tibet du 10 mars, déjà refoulé dans les abysses des pages intérieures de bien des quotidiens. Bientôt l'oubli ? Quand les jeux olympiques de Pékin à la fin du mois d'août 2008 auront éteint leurs lampions, que restera-t-il de l'intérêt pour ce conflit.

C'est pourquoi le Réseau Asie a souhaité demander à deux spécialistes, l'un du Tibet, Anne-Marie Blondeau, et l'autre de la Chine, Jean-Luc Domenach, de dire leurs points de vue et de prendre date.

Jean-François Sabouret


© 2005 : Françoise Robin, Inalco

Mais que veulent les Tibétains ?
par Anne-Marie Blondeau 1

Depuis les manifestations de Lhassa en 1987-1989, connues grâce aux témoins occidentaux présents, l'intérêt médiatique était retombé et, pour les politiques, la question tibétaine rejoignait en annexe celle des droits de l'homme en Chine ; pour le grand public, elle était vue à travers les prises de position du Dalaï-lama qui ne réclamait plus l'indépendance de son pays, mais « une large autonomie » à l'intérieur de la République populaire de Chine (RPC). Les événements de mars dernier ont brutalement rappelé au monde qu'un peuple souffrait et refusait de se soumettre à la loi du plus fort.

Alors que la répression militaire et policière chinoise continue à s'exercer impunément dans toutes les régions tibétaines, fermées aux étrangers (qui parle des dégâts et des victimes du récent tremblement de terre dans les zones tibétaines du Sichuan ?), on doit s'interroger sur les causes de ces révoltes et leurs possibles conséquences pour l'avenir des Tibétains.

Parler du Tibet soulève immédiatement les passions, pro- ou anti-tibétaines, pro- ou anti-bouddhistes. Chacun a son mot à dire et certains, par pure ignorance peut-être, ne font que relayer la propagande chinoise. Aussi paraît-il utile, avant d'en venir aux événements récents, d'examiner les arguments du gouvernement chinois pour dénier à la communauté internationale tout droit de regard sur le Tibet. Le premier d'entre eux est qu'il s'agit d'une affaire strictement intérieure, puisque le Tibet fait partie du territoire chinois depuis la dynastie Yuan, au 13ème siècle. Tout historien sérieux sait qu'il n'en est rien et que la soumission réelle du Tibet à l'empire des Yuan n'est que la suite, accidentelle pourrait-on dire, de sa soumission à l'empire mongol de Kubilai, conquérant de la Chine et fondateur de la dynastie Yuan. Mais, à titre d'exemple, pas plus à cette époque que sous les dynasties suivantes – y compris celle des Qing qui a établi au 18ème siècle ce qu'on peut considérer comme un « protectorat » – les cartes chinoises n'incluaient le Tibet dans le territoire chinois. Sans poursuivre, signalons seulement qu'à la révolution nationaliste chinoise de 1911, le treizième dalaï-lama proclama que, les liens personnels des dalaï-lamas avec les empereurs de Chine étant caducs, le Tibet était indépendant et devait lutter pour conserver cette indépendance (qui fut effective jusqu'à l'invasion chinoise de 1950).

Une autre assertion du gouvernement chinois est que l'Armée populaire de libération a délivré le peuple tibétain du joug d'une société féodale et esclavagiste régie par le clergé et la noblesse, société que veut restaurer le Dalaï-lama. Certes, comme pour bien d'autres pays encore à cette époque, un système de classes rigide faisait peser sur le peuple tout le poids des taxes et des corvées, et tenait une partie de la population – mais de manière variable selon les régions et les maîtres – soumise à une forme de servage. Incidemment, on peut se demander, si les Tibétains sont plus heureux sous la nouvelle société socialiste, pourquoi ils manifestent et pourquoi plus de deux mille d'entre eux fuient en exil chaque année, au risque d'être arrêtés, torturés ou même tués. Quant à la supposée volonté inavouée du Dalaï-lama de restaurer la « théocratie », c'est totalement infondé si l'on considère le refus des Tibétains eux-mêmes de revenir à l'ancienne société et la démocratisation du gouvernement en exil que le Dalaï-lama a imposée ; sans parler de ses déclarations, jugées cependant mensongères par certains.

Il est temps de revenir aux récentes manifestations. Elles ont surpris par leur ampleur et surtout par leur extension hors de la Région autonome du Tibet (RAT, Tibet central et occidental), dans les anciennes provinces orientales tibétaines du Kham et de l'Amdo, incorporées par le gouvernement chinois dans les provinces du Qinghai, Gansu, Sichuan, Yunnan : sur la centaine de protestations recensées à ce jour, la plupart ont eu lieu dans ces régions. Le gouvernement chinois a réagi, comme d'habitude, en dénonçant un complot du « séparatiste » Dalaï-lama, soutenu par les organisations tibétaines en exil, dont le Tibetan Youth Congress, déclaré « organisation terroriste ». La seule preuve de ce complot avancée à ce jour est la quasi-simultanéité du déclenchement des soulèvements. C'est oublier que le 10 mars, jour de la première manifestation à Lhassa, est pour tous les Tibétains la date anniversaire du soulèvement de Lhassa en 1959 qui vit le départ en exil du Dalaï-lama, anniversaire célébré partout dans le monde mais banni, tant en RAT que dans les autres zones tibétaines, par les autorités chinoises. C'est oublier aussi que, désormais, par l'Internet (même soumis à la censure) et les téléphones cellulaires, les Tibétains ont un accès à l'information qu'ils n'avaient pas auparavant. Il n'est pas besoin de complot pour imaginer que, informés du discours traditionnel à cette date du Dalaï Lama – inhabituellement virulent contre la politique chinoise au Tibet –, des manifestations que leurs compatriotes en exil projetaient à l'occasion du parcours de la flamme olympique, et des manifestations à Lhassa, ils aient laissé éclater leurs frustrations et leur désespoir dans des protestations qui se sont répandues comme une traînée de poudre.

La vraie question est « pourquoi ces manifestations ? » qui, d'évidence, marquent l'échec de la politique menée par la RPC depuis plus de cinquante ans au Tibet. Les médias occidentaux qui ont largement couvert les événements en ont rendu compte de manière réductrice en titrant : « les moines tibétains manifestent ». Il est vrai que la plupart des soulèvements se sont déroulés selon le schéma bien connu depuis les manifestations de 87-89 : des religieux (moines ou nonnes) commencent une protestation pacifique ; ils sont arrêtés, battus et la foule se révolte et réclame leur libération. Mais en analysant les films et photos qui ont circulé sur Internet, on constate que les laïcs étaient les meneurs des actions les plus « musclées » et que, surtout dans l'Est, ils étaient parfois les seuls participants. Les mobiles qui les ont poussés à ces actions désespérées sont certainement divers ; on a avancé des raisons d'ordre économique, les Tibétains étant exclus de fait du développement de leur pays, soutenu à grands frais par le gouvernement chinois mais sans retombées sur la population. Il est certain que beaucoup de jeunes citadins, sans travail, rêvent de pouvoir accéder aux plaisirs de la modernité : moto ou voiture, téléphone cellulaire, vêtements à la mode… Désœuvrés, ils traînent dans les bars et les karaokés et il est probable que les « casseurs » de Lhassa qui se sont attaqués aux biens et aux personnes des commerçants chinois se sont recrutés parmi eux. Pourtant, à examiner les slogans sur les pancartes des manifestants, et les paroles des rares Tibétains qui ont pu s'exprimer auprès d'Occidentaux, leurs revendications étaient d'un autre ordre, affichant « liberté religieuse », « retour du Dalaï-lama », « liberté » ou « le Tibet aux Tibétains », « Frères chinois hors du Tibet ».

Que la liberté religieuse et le retour du Dalaï-lama viennent en tête des revendications peut paraître surprenant ; c'est méconnaître la nature même de la culture tibétaine où le laïc et le sacré sont étroitement imbriqués (et cette méconnaissance est probablement la plus grave erreur de la politique chinoise). Depuis le lancement du « Plan de développement de l'Ouest » dans les années 2000, le contrôle déjà strict des monastères et de la pratique religieuse s'est amplifié (par exemple, ingérence de l'État dans la désignation des plus hautes instances religieuses, interdiction aux fonctionnaires tibétains d'avoir un autel chez eux, à eux et aux écoliers de participer aux activités et fêtes religieuses, interdiction de célébrer certaines fêtes, etc.). En même temps, la méfiance de Pékin envers les « séparatistes » tibétains a tourné à la paranoïa, déclenchant une recrudescence des attaques contre le Dalaï-lama, étendant l'interdiction de détenir sa photo aux régions tibétaines en dehors de la RAT (les coupables sont arrêtés et encourent des peines de prison d'au moins trois ans) et la multiplication des sessions obligatoires de rééducation politique, non seulement dans les monastères mais pour les laïcs et, depuis les événements de mars, pour les fonctionnaires tibétains ; sessions ou séances au cours desquelles chaque personne doit signer un papier condamnant le Dalaï-lama et affirmant l'appartenance du Tibet à la « mère patrie ». Une conséquence inattendue de ce matraquage idéologique est peut-être d'avoir éveillé chez les Tibétains, qui se perçoivent si différents des Chinois, une conscience politique dont ils étaient dépourvus : on assiste à la formation d'une unité nationale, rassemblant autour de la figure emblématique du Dalaï-lama les Tibétains du centre et de l'est, souvent antagonistes au cours de l'histoire. Le meilleur exemple qu'on en puisse donner est celui des manifestants dans l'Est tibétain, défilant avec le drapeau tibétain, déposant le drapeau chinois pour le remplacer par le drapeau tibétain, drapeau créé sous le règne du treizième dalaï-lama au cours duquel les tendances séparatistes des provinces orientales avaient provoqué des conflits parfois violents avec le gouvernement de Lhassa.

Le plan de développement de l'Ouest chinois a aussi exacerbé les frustrations des Tibétains dans le domaine social et culturel. L'adoption d'un système économique libéral par la Chine a entraîné la disparition du système de santé gratuit pour les Tibétains ; désormais l'accès à l'hôpital est payant, de même que les médicaments, et souvent hors de portée de leurs ressources. De nouveaux frais de scolarité empêchent beaucoup de familles d'envoyer leurs enfants à l'école. Le souci d'efficacité économique a encore réduit la part de la langue tibétaine dans le système éducatif – à partir du collège tout l'enseignement est en chinois, de même qu'à la seule université tibétaine, à Lhassa – et dans l'administration. La plupart des Tibétains ruraux ne parlent pas chinois et se sentent devenir des étrangers dans leurs propres villes. D'autant plus que celles-ci attirent les migrants chinois qui y prennent tous les emplois, y compris les petits métiers (vélo-taxis, tailleurs…) que pourraient occuper les Tibétains qui, dans l'ensemble, sont sans formation professionnelle. S'ajoute à cela la colère des villageois déplacés et expropriés (par exemple lors de la construction du chemin de fer de Lhassa), des populations pastorales et nomades, particulièrement nombreuses dans l'Est tibétain, dont les autorités chinoises ont autoritairement clôturé les pâtures, interdisant ainsi les circuits de nomadisation traditionnels, et qui sont vigoureusement incités à se sédentariser mais que l'on reloge dans des cahutes minuscules en béton, construites à la hâte dans les faubourgs des villes, où on ne leur propose aucun travail. Ainsi, des populations qui subvenaient à leurs besoins par l'agriculture et l'élevage, viennent grossir le sous-prolétariat urbain.

On pourrait continuer à dresser la liste des erreurs de la politique chinoise au Tibet, qui mettent en péril la survie même de la culture tibétaine. On ne fournira qu'un seul exemple : beaucoup des jeunes écrivains tibétains actuels, formés en Chine, ne savent pas écrire leur langue et écrivent en chinois. Les récents soulèvements conduiront-ils le gouvernement chinois à prêter l'oreille aux revendications tibétaines et à infléchir sa politique ? On peut en douter, au vu de la brutalité de la répression ; d'ailleurs, même « une large autonomie culturelle » comme la réclame le Dalaï-lama semble impensable car elle ouvrirait la vanne des revendications des autres « minorités nationales », Ouighours et Mongols en tête. Il faut tenir compte aussi du poids de l'opinion publique chinoise, unie dans un élan nationaliste impressionnant, qui n'a vu des manifestations tibétaines que les images, passées en boucle par la télévision officielle, de leurs compatriotes attaqués à Lhassa, et qui est choquée par « l'ingratitude » des Tibétains à qui, lui dit-on, la Chine a apporté liberté et progrès. Le droit des peuples à l'auto-détermination semble, hélas, bien loin d'être accordé aux Tibétains.


© 2005 : Françoise Robin, Inalco

Sur la crise tibétaine
par Jean-Luc Domenach 2

La crise de mars et avril derniers au Tibet et à propos du Tibet appelle de la part d'un spécialiste de la politique chinoise deux sortes de commentaires : les premiers sur l'histoire terrible de la domination chinoise depuis les années cinquante, qui est une clef essentielle ; et les seconds, sur les maladresses des Occidentaux et des Chinois durant les mois récents ainsi que sur la difficulté de formuler des hypothèses d'évolution.

Une chose est sûre : la politique des autorités communistes depuis 1950 a de façon continue contredit le récit qu'elles en font puisque, justement, elle a traité le Tibet comme une différence à détruire, non comme une partie du monde chinois. La recherche que j'ai faite sur les camps de travail et la violence politique en Chine fait apparaître le Tibet comme littéralement écrasé par les autorités communistes jusqu'à la fin des années soixante-dix . Par la suite, la répression chinoise s'est réduite, mais le problème s'est encore aggravé. En effet, si les Tibétains ont regagné partiellement le contrôle de leur culte et de leurs mœurs, ils n'ont guère renforcé leur poids économique et social. De leur côté, avec le développement économique, les colons chinois se sont installés en nombre croissant alors que se répandait dans les villes chinoises l'idée que le Tibet n'était plus qu'une charmante bizarrerie touristique. Au reste, colons et touristes étaient désormais acheminés à Lhassa par un train qui soulignait l'empire de la modernité.

Les autorités chinoises pouvaient donc estimer que leur pouvoir, autrefois surtout politique et militaire, s'était à la fois complété et consolidé en s'étendant aux domaines plus modernes de l'économie, de la démographie et même du tourisme. Si la préparation des JO les mettait sur des charbons ardents, c'est plutôt les dissidents et les Ouïghours qu'ils craignaient : ainsi s'explique en partie le retard de leurs réactions à l'émeute du 10 mars. Ils n'avaient pas compris que, justement, leur triomphe colonial mettait les Tibétains dans une situation désespérée qui les contraignait à agir. Ensuite, leur réaction tardive a été d'autant plus dure que Pékin n'a pas osé contredire les autorités de Lhassa au moins pour trois séries de raisons : la nécessité de ne pas encourager les autres minorités dissidentes, l'importance de la vague nationaliste dans le pays et le malaise, pour ne pas dire plus, entre un pouvoir central réformiste et nombre de pouvoirs provinciaux prédateurs, voire même parfois l'armée elle-même.

L'histoire – et les tibétologues – diront quelle a été la chaîne de commande du côté tibétain. Menacés d'écrasement, ils ont choisi l'émeute et le martyre, donc l'internationalisation de leur cause. Mais, du coup, ils en perdaient partiellement le contrôle, qui était capté par les sympathisants étrangers : une nébuleuse variable de gens de presse, de militants des droits de l'homme, de sympathisants du bouddhisme et de membres de l'élite mondaine qui s'est révélée dans un premier temps très efficace. En effet, d'une part elle avait de l'influence sur les ressorts médiatiques et politiques d'une société démocratique. D'autre part et surtout, elle prenait habilement appui sur la brutalité de la répression des autorités de Pékin. Or celle-ci mettait en évidence une série d'apparences inégalement exactes : la Chine utilisait les Jeux Olympiques à son profit nationaliste (vrai) ; elle n'avait pas appliqué ses « promesses » en matière de droits de l'homme (à moitié vrai car elle n'avait rien promis, c'est le CIO qui avait cru entendre des promesses) ; et elle demeurait un régime « totalitaire » (faux). Ainsi s'est formée une logomachie à la fois inutile et maladroite – puisque la Chine demeurait maîtresse du terrain tibétain – et insultante pour une population chinoise qui sait précisément ce qui va mieux qu'avant pour elle (et aussi, d'ailleurs, ce qui va encore mal).

Mais de leur côté, s'ils avaient la possibilité de mettre à profit les erreurs de leurs adversaires, les dirigeants chinois ont manifesté une rigidité politique et une vulgarité de langage qu'on ne leur connaissait plus depuis le massacre du 4 juin 1989 : insultant le Dalaï Lama, salissant ses partisans, menaçant dans un vocabulaire quasi mussolinien les gouvernements occidentaux qui s'étaient montrés sensibles à la cause tibétaine et refusant d'admettre une quelconque part de responsabilité. En effet, pour n'avoir pas prévu la vague de sinophobie en Occident, Pékin l'exagérait et prenait le risque majeur de soutenir la lame de fond nationaliste qui travaille le pays depuis une dizaine d'années. Ce soutien allait jusqu'à une novation qui a dû faire se retourner le Premier Ministre Zhou Enlai dans sa tombe : le soutien, pour ne pas dire plus, aux initiatives nationalistes des associations de Chinois d'outre-mer à l'étranger, dont des manifestations à Berlin, Londres et Paris. Zhou Enlai, lui, avait au contraire laissé pour mot d'ordre aux Chinois d'outre-mer de « ne pas se montrer » (bu yao chutou)…

Au-delà de ces éléments relativement simples et connus, il existe pour moi deux séries d'incertitudes. Tout d'abord, sur le déroulement des événements. Côté tibétain, on note l'apparition d'aptitudes nouvelles à la fois tactiques – mettre à profit l'approche des Jeux Olympiques et les maladresses répétées de Pékin depuis le début de l'année – et organisationnelles – communiquer les appels à la mobilisation du centre aux différentes périphéries du Tibet. Mais l'on ne sait pas vraiment si le Dalaï Lama a été consulté ou non, dans quelle mesure le projet des activistes tibétains dépasse la revendication de l'autonomie, et jusqu'à quel point un accord négocié avec les autorités chinoises – qui impliquerait inévitablement des concessions douloureuses – pourrait se révéler applicable.

Les incertitudes sont encore plus grandes du côté chinois. D'abord, comment diable les dirigeants d'un si grand pays ont-ils pu mettre à la tête du comité chinois d'organisation Liu Qi, l'un des hommes les plus déconsidérés de l'ancienne équipe Jiang Zemin. ? Aussi longtemps que ce personnage demeurera en place, il faudra s'attendre à de nouvelles maladresses… Ensuite, les incertitudes portent sur l'attitude des autorités d'occupation chinoises à Lhassa. Celles-ci se sont montrées surprises : à quoi servaient donc leurs milliers d'indicateurs ? Leur réaction a été d'abord molle puis violente : pourquoi ? Et comment se fait-il qu'elles aient été si violentes verbalement ? Toutes ces incertitudes convergent vers une question centrale : dans cette situation quasi coloniale, Pékin (Paris) sera-t-il capable encore de réfuter Lhassa (Alger) ? Pas sûr, d'autant, comme on sait, que Hu Jintao a dirigé le Tibet dans les années quatre vingt. D'un autre côté, l'attitude beaucoup plus habile des autorités centrales après le séisme du Sichuan peut s'interpréter comme une réfutation de celle des autorités de Lhassa…

Derrière ces incertitudes d'ordre conjoncturel, il existe une question, beaucoup plus fondamentale, qui est celle du rapport entre le droit et la force. La Chine paie cher son mépris du droit des peuples, mais le Tibet paie, lui aussi, son déficit de force. Me trompé-je ? J'ai le sentiment qu'au-delà de la sympathie assez oscillatoire qu'il inspire en Occident, le Tibet demeurera longtemps faible. C'est donc sur une évolution intérieure à la Chine qu'il lui faut compter, et en particulier sur la formation à Pékin d'un État de droit. Pour l'instant, cette évolution se dessine, mais elle est encore lente…

 

 

1 – Derniers ouvrages de Anne-Marie Blondeau :

  • avec K. Buffetrille (eds), Le Tibet est-il chinois ? Réponses à cent questions chinoises, Paris, Albin Michel [Sciences des religions], 2002 ; .
  • avec K. Buffetrille (eds), Authenticating Tibet. Answers to 100 China's Questions, Berkeley, University of California Press, 2008 (édition revue et mise à jour du précédent).

2 – Derniers ouvrages de Jean-Luc Domenach : Comprendre la Chine d'aujourd'hui (Perrin, 2007) et La Chine m'inquiète (Perrin, 2008)

3 – Chine, l'archipel oublié, J-L. Domenach, Fayard, 1992.