La sériciculture en Asie : Hier, aujourd'hui et demain

La sériciculture en Asie : Hier, aujourd'hui et demain


Saree tissé de fil de soie et d'or (© 2005 / B. Mauchamp)

Introduction

Le terme de sériciculture, stricto sensu, est à limiter aux techniques de production des cocons par une chenille, le ver à soie. Dans un sens plus large on inclut les étapes d'étouffage et de dévidage pour obtenir les flottes de soie grège, forme sous laquelle la soie grège est commercialisée. D'autres interventions sont nécessaires avant d'obtenir les étoffes de soie. C'est l'ennoblissement des soies.

Je me limiterais au sens restreint de la sériciculture. Le ver à soie se nourrissant de feuilles de mûrier, la culture du mûrier fait partie de la sériciculture. Élevages des vers à soie et culture du mûrier, une saga qui a façonné le monde.

Historique : la sériciculture d'hier

Tsunami dans une tasse de thé : éclaboussée par la chute d'un cocon dans sa tasse de thé, la princesse Si-Ling-Chi découvre le secret de la soie en tentant de l'en retirer. Elle tire un seul fil très long et solide. De cette observation en l'an 2602 av. JC, l'empereur charge son épouse de produire ce fabuleux fil. Si-Ling-Chi fait ramasser ces vers et les installe pour les nourrir dans un local fermé. Des cocons obtenus, elle arrive à défaire les fils et à les tisser. Pendant des siècles cette pratique reste confinée aux cours des nombreuses dynasties de Chine, condamnant à mort toute personne tentant d'en divulguer le secret. Ce n'est que sous forme d'étoffes de soie que ce matériau est connu. Ces étoffes fabuleuses deviennent une base d'échanges commerciaux valant monnaie, ouvrant des routes commerciales (139 av. JC, empire Han) vers les régions de l'ouest de la Chine. C'est le premier signe de la mondialisation. Ces routes favorisent les échanges commerciaux, culturels voire religieux. Le caractère exceptionnel des marchandises attire des populations hétéroclites, diversifiant les échanges (or, argent, chevaux, nouvelles denrées ou luzerne). Les Routes de la Soie traversent les déserts d'oasis en oasis ou les montagnes. À l'Est, la route de la soie part de Chiang'an (Xi'an) et à l'Ouest passe, soit au nord de la mer Caspienne puis de la mer Noire, soit au sud de la mer Caspienne se dirigeant vers Bagdad puis Antioche. Cette route n'a pourtant pas été celle empruntée par le ver à soie. La question de l'origine de cette fibre reste inconnue.

Au IIème siècle av. JC, des émigrés chinois introduisent la sériciculture en Corée, sans s'y maintenir. Les Routes de la Soie ne sont pas celles suivies par la sériciculture. Au contraire, elles en protègent le secret car les marchands souhaitent garder le monopole des échanges. A partir du Vème siècle ap. JC la sériciculture atteint l'Inde, où elle s'implantera. Progressivement elle gagne ainsi la plupart des pays d'Asie : Inde, Corée, Japon, Cambodge, Vietnam, Thaïlande et autres.

Tel est le théâtre où s'est tenu le premier acte de la Sériciculture. Voyons quels en sont les acteurs.


Vers à soie sur feuille de mûrier (© 2005 / B. Mauchamp)

Le ver à soie

Le cocon tombé dans la tasse provenait d'une chenille de Bombyx mandarina, espèce sauvage présente dans la nature. L'actuel Bombyx du mûrier, Bombyx mori, en est la forme domestiquée, espèce dont la chenille ne se déplace pas et dont l'adulte ne vole pas. Dès lors, l'élevage de très nombreux vers et l'hybridation de différentes lignées, sont possibles.


Élevage de vers à soie (© 2005 / B. Mauchamp)

Les vers sont élevés sur des claies ouvertes où sont réparties les feuilles de mûriers, leur seule nourriture. Au cours des siècles, plusieurs centaines de lignées ont été sélectionnées, lignées les plus adaptées à la région d'élevage. Les lignées monovoltines (1 génération par an) et bivoltines (2 générations par an) sont élevées dans les zones tempérées et donnent les meilleures soies, alors que les polyvoltines (plusieurs générations par an) sont élevées dans les zones tropicales et subtropicales et donnent des soies de moindre qualité.


Marché aux cocons (Indupur, Inde) (© 2005 / B. Mauchamp)
 
Stockage des cocons avant dévidage à la filature (© 2005 / B. Mauchamp)

La durée de nourrissage du ver est de l'ordre de 36 jours. Le ver, ensuite, bave sa soie pour faire le cocon à l'intérieur duquel il se transforme en chrysalide puis en papillon. Le cocon est constitué d'un seul fil dont la longueur peut dépasser le kilomètre. Les sélections sont faites pour avoir des cocons avec un fil plus long (1,5km). L'adulte sort du cocon en rompant le fil, ce qu'on prévient en tuant la chrysalide par étouffage par la chaleur : la chrysalide est tuée et déshydratée. Les cocons seront conservés jusqu'au dévidage pour tirer le fil. Dans un élevage, tous les vers ont le même âge. Le sériciculteur planifie au jour près ses interventions. Ainsi, tous les vers bavent leur soie en même temps et les cocons sont récoltés tous ensemble.

Si le ver du B. mori constitue plus de 95% des vers élevés, d'autres espèces, elles, sauvages, produisent de la soie d'une qualité autre, soies tussah, tasar, eri et muga.


Culture de mûriers blancs (© 2005 / B. Mauchamp)

Le Mûrier

L'espèce la plus utilisée, Morus alba, est originaire de Chine. On compte actuellement plusieurs centaines de variétés adaptées aux régions et sols de leur culture. C'est un arbre facile à multiplier : semis, bouturage et multiplication in vitro.


Multiplication du mûrier blanc par bouturage (© 2005 / B. Mauchamp)

Les vers sont alimentés en apportant les feuilles sur les claies, imposant un travail de collecte onéreux. Outre la sélection des variétés, les efforts ont porté sur la conduite des arbres. Les élevages aux rameaux consistent à couper les branches et les donner aux vers de dernier âge, sans les effeuiller. Pour les premiers âges, la feuille coupée en lanières reste la seule façon de nourrir. L'utilisation d'un aliment artificiel contenant de la poudre de feuilles n'a pas donné satisfaction. La qualité de l'alimentation a une incidence directe sur la qualité de la soie.

 Pour élever une once de graines, soit 40 000 œufs, il faut un total de 1 200kg de feuilles en 36 jours sur une surface finale de 60m2. Avec une once, on obtient 60kg de cocons, soit 5kg de soie grège.

Les élevages se font soit dans des unités de taille familiale (petites unités), soit dans des unités de type industriel.

La Sériciculture d'aujourd'hui

Les progrès des connaissances ont favorisé l'industrialisation en repensant certaines pratiques. Le premier progrès est la séparation des activités de l'éleveur produisant des cocons de celles de l'éleveur produisant des adultes pour la fourniture d'œufs. Deux métiers séparés, graineur et sériciculteur, chacun ayant son propre savoir faire. Le graineur assure la fourniture d'œufs sains, donnant au moins 98% d'éclosion à une date fixée par le sériciculteur. Ceci permet, suite aux travaux de Pasteur en France, d'éradiquer la pébrine, une maladie fatale au ver. Le graineur produit aussi des hybrides, donnant des cocons de qualité très supérieure à celle fournie par chacun des parents. Le graineur fournit des œufs certifiés proposés localement, voire exportés à l'étranger. Les œufs, incubés en même temps, donnent des élevages homogènes facilitant la conduite des interventions. Les échanges de savoir-faire entre Europe et Asie modernisent la sériciculture. D'emblée, les techniques récentes sont adoptées dans les pays où la sériciculture s'implante et bénéficient aussi aux élevages familiaux.

A la fin du 19ème siècle, le Japon, l'Inde et la Chine étaient les principaux producteurs. Plus de 95% de la soie mondiale est produite en Asie. Les statistiques récentes placent la Chine au rang de premier producteur (avec plus de 70% de la production mondiale).

Pays Cocons frais (tonnes) Soie grège (tonnes)
  2001 2006 2001 2006
Chine 512 700 (2005) 584 220 58 600 (2005) 87 800
Inde 126 136 135 462 15 857 16 525
Brésil 9 916 8 051 1 484 1 387
Thaïlande 3 473 10 100 1 500 1 080
Japon 1 031 505 431 117

Productions de cocons frais et de soie grège
Source: www.inserco.org

Le marché et la consommation ne reflètent pas toujours directement l'activité séricicole. Par contre, cette activité est impactée par le coût de la main d'œuvre et risque à terme de régresser suite à l'industrialisation, qui favorise l'exode rural. À moyen terme on risque de voir les productions chinoises et indiennes régresser au profit de nouveaux pôles (Afrique, Amérique de Sud, …). Leur maintien est subordonné à l'octroi de subventions, le prix d'achat des cocons frais restant bas (2 à 3 $/kg). La demande mondiale actuellement est en légère augmentation.

La sériciculture de demain

Quel avenir pour la sériciculture? L'exemple de l'Europe nous laisserait à penser qu'il est compromis car, bien que consommatrice de soie ouvrée, elle n'est plus productrice de cocons. La probable augmentation de la demande des pays émergents suppose une augmentation de la production, ce qui est en contradiction avec leur industrialisation. Est-ce que ces pays deviendront comme le Japon, la France ou l'Italie ? Une telle évolution implique un déplacement des zones de production. De nos jours, la soie est presque exclusivement utilisée comme fibre textile (comme pour le saree en début d'article). Cette activité se maintiendra dans le futur. D'autres débouchés pour la soie se font jour sans entraîner une augmentation notable des activités séricicoles, la soie utilisée provenant de cocons dont la qualité du fil ne répond pas aux critères d'une utilisation textile.

Le véritable avenir de la sériciculture repose sur une nouvelle destinée du ver à soie, en lui faisant produire des protéines autres que celle qu'est la soie par transfert de gènes dans le génome du ver à soie. Le Japon et la Chine sont très fortement impliqués dans cette nouvelle stratégie puisque la France, bien qu'ayant mis au point en 2000 cette technologie, s'est désengagée de ces programmes (2010) !


Ver à soie transgénique exprimant le gène de la GFP
(Green fluorescent protein) (© 2003 / B. Mauchamp)

La soie est synthétisée dans les glandes séricigènes. La soie, de nature protéique, est l'expression de gènes connus et séquencés. Faire produire par les cellules des glandes séricigènes d'autres protéines que la soie consiste à introduire, dans le génome du ver à soie, le gène de l'autre protéine recherchée et à faire en sorte qu'il ne fonctionne que dans ces glandes. Il s'agit d'une modification génétique du ver à soie. Lors de la transformation, on s'assurera que le gène introduit soit transmis à sa descendance, obtenant ainsi, de façon orientée, une nouvelle lignée. Par ce processus, une protéine recombinante d'intérêt médical est mélangée avec la soie et imprègne le fil. Il est alors facile de la purifier et d'obtenir un produit pur exempt de tout contaminant cellulaire. La stratégie de transformation pour un gène peut l'être pour toute sorte de gènes.

Une autre application de la transgénèse ayant un fort impact sur l'avenir de la sériciculture en Inde est l'obtention de lignées résistantes aux maladies virales dues au Baculovirus. Nous avons vu que les lignées donnant les meilleures soies ne peuvent être élevées en Inde à cause de leur forte sensibilité aux virus. Par transgénèse, avec nos collègues Indiens, nous avons introduit dans le génome du ver à soie une construction génique qui, en s'exprimant dans toutes les cellules, y bloque la réplication des virus en inhibant la synthèse de protéines structurales. La lignée obtenue est alors résistante au virus. Les hybrides obtenus par croisement avec la lignée résistante possèdent cette propriété. C'est un progrès énorme pour le développement de la sériciculture en zone tropicale et sub-tropicale.

Produire des protéines d'intérêt médical ou des soies particulières est en cours.

Conclusion

La sériciculture, donc le ver à soie, est à l'origine de nombreux bouleversements qui ont changé le monde, par exemple :

  • les Routes de la Soie, premiers actes de la mondialisation ;
  • l'étude des maladies du ver à soie par Pasteur, avènement de la microbiologie 
  • la transgénèse du ver à soie, en biotechnologies animales.

La sériciculture, pourtant une pratique de plus de 5 000 ans, a certainement un avenir assuré pour les 5 000 années à venir.

Dr Bernard Mauchamp
Ingénieur agronome, Directeur de Recherche INRA