L'aménagement des îles Spratleys par la Chine

L'aménagement des îles Spratleys par la Chine


Le Johnson South Reef et les autres récifs de l'Union Bank dans l'archipel des Spratleys
Contrôlé par la Chine depuis 1988, à la suite d'une bataille navale contre le Vietnam,
le Johnson South Reef fait partie de l'Union Bank,
un groupe de récifs que le Vietnam contrôle encore majoritairement.
La Chine possède dans ce groupe un second récif, le Hughes Reef, doté d'un phare
et également au cœur des opérations chinoises de remblayage.
(© 2003 / versée dans le domaine public par la NASA).

Le 9 septembre 2014, le BBC News Magazine publiait sur son site internet un reportage multimédia de Rupert Wingfield-Hayes, correspondant de la BBC à Tokyo, intitulé « China's Island Factory ». Illustré par de nombreuses photographies et vidéos, le texte relate les travaux de remblayage réalisés par la Chine sur le Johnson South Reef, une des centaines de formations insulaires que compte l'archipel très revendiqué des Spratleys (voir photo ci-dessus et carte 1 ci-dessous). Ces travaux, qui avaient déjà été révélés, images satellites à l'appui, par le ministère des Affaires étrangères philippin au cours du mois de mai 2014, consistent dans un premier temps à gagner de la surface émergée là où ne se trouvent à l'état naturel que rochers ou barrières coralliennes submergés ou tout au plus à fleur d'eau. Les étapes suivantes consisteront à construire des infrastructures dont certaines seront à des fins militaires, ce qui suscite interrogations et inquiétudes dans les autres pays riverains de la mer de Chine du sud et au-delà, bien sûr, jusqu'à Washington.


Carte 1 - Revendications maritimes et insulaires en mer de Chine du sud
Cette carte montre l'enchevêtrement des revendications de la Chine, du Vietnam, des Philippines,
de la Malaisie et de Brunei en mer de Chine du sud et plus particulièrement sur l'archipel des Spratleys.
Les revendications de Taiwan ne sont pas représentées sur cette carte,
mais sont identiques à celles de la Chine, du fait d'un héritage commun antérieur à 1949.
(© 2011 / Carte réalisée par l'auteur et publiée une première fois dans Sébastien Colin,
« Litiges insulaires et enjeux géopolitiques en mer de Chine du Sud »,
dans Béatrice Giblin (dir.), Les conflits dans le monde. Approche géopolitique,
Paris, Armand Colin, 2011, p. 249-261)

L'attention est d'autant plus importante que le Johnson South Reef n'est pas le seul récif concerné par ces opérations chinoises de remblayage. Depuis septembre 2013, d'après l'IHS Jane's International Defense Review, quatre autres ensembles de récifs (Hughes Reef, Cuarteron Reef, Fiery Cross et Gaven Reefs) sont aussi progressivement transformés en îles artificielles par des dragueurs appartenant à des entreprises chinoises. Sur Fiery Cross, des images satellites prises au cours du mois de novembre 2014 ont même révélé l'existence d'un terre-plein de 3 km de long sur lequel pourrait bien reposer dans un avenir proche un aérodrome. Enfin, sur la base d'entretiens menés avec des professionnels chinois lors du Shiptec China 2014 (un salon consacré à la construction navale, aux équipements marins et l'ingénierie offshore qui se tient annuellement à Dalian), les experts de l'IHS Jane's International Defense Review annoncent la construction prochaine par des industriels chinois de quais flottants destinés à faciliter les opérations d'aménagement dans les deux archipels des Paracels et des Spratleys.

Cette « fabrication d'îles » par la Chine est la concrétisation d'un projet annoncé en 2012 parallèlement à la promulgation de la municipalité de Sansha, nouvelle subdivision administrative de la province de Hainan dont le siège est situé sur l'île Woody, dans l'archipel des Paracels, et dont le territoire couvre l'ensemble des îles contrôlées et revendiquées par la Chine en mer de Chine du sud. Elle est surtout le signe d'une ferme volonté de la Chine d'accroître une présence physique dans l'archipel des Spratleys qu'elle occupe en partie au côté du Vietnam, des Philippines, de la Malaisie et de Taiwan (voir carte 2). Il s'agit clairement pour Pékin de constituer un réseau de points d'appui qui devrait permettre à terme de contrôler plus efficacement les espaces insulaires et maritimes revendiqués ainsi que de surveiller les principaux couloirs de circulation du trafic maritime international. Ceci est d'autant plus probable que ces aménagements se déroulent sur fond de modernisation de la marine chinoise et de restructuration des agences civiles en charge de l'administration et de la sécurité des espaces maritimes avec notamment l'ambition de constituer une garde côtière plus performante.


Carte 2 - Les Spratley : un archipel occupé
Datée du 3 février 2008, cette carte de localisation des différentes îles,
îlots et récifs de l'archipel des Spratleys montre,
par le biais des différents drapeaux,
les multiples annexions opérées par les pays revendicateurs,
essentiellement au cours des années 1970, 1980 et 1990,
bien que Taiwan avait annexé de son côté l'île d'Itu Aba dès 1956.
(© 2008 / versée dans le domaine public par la CIA)

De ce fait, les explications données par la porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois, Madame Hua Chunying, selon lesquelles ces aménagements auraient pour seul objectif « d'améliorer les conditions de vie des personnes stationnées sur ces îles », sauf à considérer que le personnel militaire déjà en place est inclus, ne tiennent pas vraiment dans la mesure où la plupart des récifs en cours d'aménagement sont à l'origine inhabités. À la fin de l'année 2013, la municipalité de Sansha comptait officiellement 1 443 résidents permanents dont 276 enregistrés à l'état civil local. À cela s'ajoutent près de 2 000 personnes dites « flottantes » qui effectuent régulièrement des va-et-vient entre les îles Paracels, contrôlées entièrement par la Chine, et l'île de Hainan. L'aspect démographique le plus intéressant réside en revanche dans la très forte augmentation des résidents permanents qui n'étaient que 440 en 2010. On peut donc légitimement se demander si les aménagements en cours n'ont pas aussi vocation à accroître la population résidente. La présence d'aménagement et d'une population civile permanente pourrait en effet permettre à la Chine de délimiter des zones économiques exclusives autour des îles, îlots et autres récifs que le droit international de la mer n'autorise pas en l'absence d'activités économiques pérennes. Cela pourrait participer aussi à renforcer son argumentation dans le cas où celle-ci finirait à plus long terme par jouer la carte juridique, une idée qui n'est pas à négliger et qui justifierait la création ces dernières années en Chine de nombreux centres de recherche spécialisés dans le droit de la mer et dans les questions maritimes.

À l'échelle régionale, ces opérations de remblayage chinoises posent bien sûr des enjeux de sécurité. En sus d'aller à l'encontre de la « Déclaration de bonne conduite » signée par la Chine et les États de l'ASEAN en 2002, elles se déroulent dans un archipel, celui des Spratleys, que les États revendicateurs, à l'exception de Brunei, se sont partagés entre les décennies 1970 et 1990 par le biais d'annexions unilatérales mettant à chaque fois chacun des autres acteurs devant le fait accompli. De cette « course à l'occupation », qui a parfois donné lieu à des accrochages militaires - comme ce fut le cas en 1988 entre la Chine et le Vietnam à propos justement du Johnson South Reef -, a résulté une géographie complexe, visible sur la carte 2, qui non seulement rend tout processus de résolution difficile mais constitue surtout un terrain propice aux provocations. Certes, il convient de souligner que la Chine n'est pas le seul État à avoir réalisé ou à être en train de réaliser des aménagements. C'est même encore aujourd'hui le seul pays à ne pas avoir de piste d'atterrissage ou d'aérodrome dans l'archipel des Spratleys. Le Vietnam a au cours de cette dernière décennie construit un port sur Southwest Cay, un récif qu'il contrôle depuis 1975. Les Philippines envisageraient de leur côté une réhabilitation de l'aérodrome et du port de l'île Pagasa. La Malaisie a construit une piste d'atterrissage sur Swallow Reef après y avoir effectué des opérations de remblayage. Enfin, Taiwan, qui contrôle depuis 1956 Itu Aba, la principale île des Spratleys, y a construit une piste d'atterrissage et est en train d'y moderniser les infrastructures navales. Taipei s'est également lancé dans un vaste projet visant à tisser une couverture d'images satellites de la mer de Chine du sud afin notamment de surveiller les aménagements opérés par les pays voisins sur les îles qu'ils occupent. Si la Chine n'est donc pas le seul pays en cause, c'est surtout la rapidité et les moyens qu'elle délivre pour la mise en place de ces infrastructures qui attirent l'attention. Elle est sans doute par ce biais en train d'asseoir son avantage en mer de Chine du sud en matière de présence et de capacités militaires sur les autres États directement concernés par le litige, s'affichant de plus en plus comme le principal interlocuteur des États-Unis en matière de sécurité maritime. Reste à savoir si les deux puissances iront jusqu'à mettre en place un « duo » en lieu et place du « duel » illustré par les nombreuses tensions qui ont opposé ces dernières années les deux pays autour des opérations de surveillance américaines en mer de Chine du sud. Le récent MOU sur la sécurité aérienne et maritime signé le 12 novembre 2014 lors du sommet de l'APEC à Pékin constitue sans doute une première étape sans pour autant présager la fin des tensions dans ce domaine.

Avec la prise en considération du temps long, ces opérations de remblayage et constructions d'infrastructures à venir sont aussi un moyen pour la Chine de renforcer par le biais de la matérialisation ses revendications territoriales et ainsi de concrétiser un projet géopolitique ancien que le pouvoir communiste a hérité de la Chine républicaine et qu'il nous semble important de rappeler.

L'intérêt de la Chine pour les îles de la mer de Chine du sud émerge à la toute fin du XIXe siècle, d'abord en réaction à l'incursion occidentale, puis plus tard pour des raisons économiques et stratégiques. C'est ainsi que des patrouilles sont menées à partir du Guangdong dans les archipels des Pratas et des Paracels avec pour principal objectif d'y contrer les ambitions japonaises (1895) et françaises (1899). À partir de 1909, ces deux espaces insulaires sont administrativement intégrés à la province du Guangdong, dont le gouvernement devient alors un acteur majeur dans la défense des droits territoriaux autoproclamés et dans la mise en place d'une planification économique, alors fortement souhaitée par des entrepreneurs locaux. Ce rôle du Guangdong est d'autant plus important que les années 1910 et 1920 sont marquées par l'absence d'un pouvoir central continu en Chine et de nombreuses luttes de pouvoir internes qui semblent empêcher alors la mise en place d'une politique maritime cohérente et concrète.

Le tournant majeur intervient ensuite avec la décennie de Nankin (1927-1937), période au cours de laquelle le désir de la République de Chine de se constituer en puissance maritime s'affirme véritablement. Bien qu'elles n'aient alors aucun moyen militaire et économique pour défendre et exploiter les archipels de la mer de Chine du sud, qui sont alors entre les mains des puissances françaises et japonaises, les autorités républicaines ne cessent néanmoins de défier diplomatiquement ces dernières. Surtout, elles publient au niveau national et provincial de nombreux édits et ordonnances ainsi que de nombreux rapports géographiques et cartes (notamment par le biais de l'Université Sun Yat-sen à Canton) qui continuent de peser aujourd'hui dans l'argumentation officielle justifiant l'appartenance historique des îles de la mer de Chine du sud à la Chine. C'est également durant cette période que semble se construire progressivement une frontière maritime en mer de Chine du sud dont l'aboutissement réside dans la publication en 1947 d'une carte de localisation des îles où figure la célèbre « ligne aux onze traits » (chuantong haijiang xian, soit littéralement « ligne frontalière maritime traditionnelle ») que l'on retrouve aujourd'hui de manière systématique, bien qu'avec deux traits en moins, sur toutes les cartes officielles de la République populaire de Chine (voir cartes 3 et 4 ci-dessous, et carte 5 à la fin de l'article).


Carte 3 - Nanhai zhudao weizhi tu
(Carte de localisation des îles
de mer de Chine du sud).
(© 1947 / Gouvernement de la République de Chine - domaine public)
 
Carte 4 - Minguo 36 nian nanhai zhudao weizhi tu
(Carte de localisation des îles de mer de Chine du sud,
36e année de la République de Chine).
(© 1947 / Zhonghua minguo dang'an guanliju
[Administration des archives de la République de Chine, Taiwan] - domaine public)
Parfois aussi appelée 1947 nan Zhongguo hai tu (Carte de la mer de Chine du sud de 1947), la carte 3 fait figure de carte officielle de la République de Chine. Outre l'appellation chinoise des îles de mer de Chine du sud, il y figure une ligne en onze traits considérée aujourd'hui comme une marque de la souveraineté chinoise (en Chine continentale comme à Taiwan) sur les îles et l'espace maritime. Cette carte a été dessinée en 1947 par le Secrétariat de la province du Guangdong à la suite d'enquêtes géographiques menées dans les îles. La carte 4, issue des archives de la République de Chine à Taiwan, en est une esquisse.

Après 1949, alors même que la République de Chine en exil sur l'île de Taiwan s'empare en 1956 de l'île d'Itu Aba dans l'archipel des Spratleys, la République populaire annexe de son côté en deux temps (1958 et 1974) les îles Paracels, avant de se lancer en 1987, avec néanmoins quelques années de retard par rapport à ses voisins vietnamiens et philippins, dans la course à l'occupation des Spratleys. Ainsi, la République populaire n'a pas seulement hérité des revendications autoproclamées de la République, mais s'est bel et bien lancée dans un premier temps dans la concrétisation d'annexions territoriales avant de reprendre à son compte la construction d'une puissance maritime chinoise. Les divers coups de force et opérations d'aménagement énoncés ci-dessus prennent pieds dans un cadre législatif national caractérisé par la « Déclaration sur la mer territoriale » de septembre 1958 puis la « Loi sur la mer territoriale et la zone contiguë » de février 1992 au sein desquelles l'appartenance des différentes îles de la mer de Chine du sud à la Chine est tour à tour rappelée. Parallèlement, après l'admission de la République populaire à l'ONU, les autorités communistes prennent part aux négociations du droit de la mer dont elles signent la Convention en 1982 avant de la ratifier en 1996, et ce bien que le contenu des textes législatifs nationaux ne soit pas toujours en pleine conformité avec ce droit international.

Sébastien Colin,
Maître de conférences à l'Inalco depuis 2007.
Il est depuis le 1er septembre 2014 en détachement comme chercheur
au Centre d'études français sur la Chine contemporaine (CEFC) à Hong Kong
où il mène une recherche intitulée
« Politiques, frontières et administrations maritimes de la Chine, XXe-XXIe siècles ».
Courriels : sebastien.colin@inalco.fr, sebastien.colin@cefc.com.hk


Carte 5 - La ligne aux neuf traits
Bien que cette carte ait été dessinée par la CIA, on y trouve, en vert, la ligne aux neuf traits,
désormais représentée sur toutes les cartes officielles de la République populaire de Chine.
Elle est l'héritière de la ligne aux onze traits (cartes 3) tracée en 1947
par le gouvernement de la République de Chine.
Deux traits, initialement situés dans le golfe du Tonkin, ont été supprimés à la suite d'un accord passé
entre la Chine communiste et le Vietnam socialiste au cours des années 1950.
(© 1988 / versée dans le domaine public par la CIA)