L'année du Boeuf de Terre (le temps dans l'ancien Japon)

L'année du Boeuf de Terre (le temps dans l'ancien Japon)

Le 29 janvier dernier, nous sommes entrés dans l'année du Bœuf de Terre considérée, selon le calendrier traditionnel chinois, comme étant propice aux travaux de la terre. Si l'on en croit la coutume, cette année, la nature devrait donc se montrer clémente !

Cette méthode de partage du temps combinant éléments et animaux date de la dynastie Shang (de 1570 à 1045 av. J.C.). Il s'agit d'un système sexagésimal associant les Dix Troncs Célestes et les Douze Rameaux Terrestres. Les Dix Troncs Célestes – ou Tiges Célestes – sont composés des cinq éléments – le Bois, le Feu, la Terre, le Métal, et l'Eau – liés aux principes yang/masculin/positif et yin/féminin/négatif. Les Douze Rameaux Terrestres sont, eux, représentés par douze animaux : le Rat, le Bœuf, le Tigre, le Lièvre, le Dragon, le Serpent, le Cheval, le Mouton, le Singe, le Coq, le Chien et le Cochon. Ces animaux sont identiques en Corée. Au Japon, cependant, le Porc a été remplacé par le Sanglier, et au Vietnam, le Bœuf, le Lièvre et le Mouton ont respectivement été remplacés par le Buffle, le Chat et la Chèvre.

Junishi : Tableau du système ancien de répartition du temps au Japon
Junishi : Tableau du système ancien de répartition du temps au Japon

A leur création, les signes des Rameaux Terrestres décrivaient les différentes étapes de la vie d'une plante. Ils ont été remplacés par des animaux pour en faciliter la mémorisation. Une fable est communément contée expliquant l'ordre de succession des animaux. Il en existe plusieurs versions dont voici l'une d'entre elles :

Un jour, l'Empereur de Jade, le dieu du ciel, annonça à tous les animaux qu'il allait choisir douze d'entre eux pour désigner les années. Les douze premiers arrivés au rendez-vous fixé à son palais auraient chacun la mission de protéger les hommes une année durant. Tous les animaux voulurent participer. Hélas, le chat, trop excité, en oublia la date. Il la demanda au rat qui était alors son ami. Mais ce dernier, très rusé, vit là l'occasion d'évincer un adversaire, et lui donna comme date le lendemain du jour fixé. La veille du grand jour, le robuste bœuf, sachant qu'il marchait d'un pas lent, décida de partir en avance. Le rat sauta alors sur le bœuf pour profiter du transport. Ainsi le bœuf pensa arriver le premier, mais juste avant de franchir les portes du Palais Céleste, le rat sauta de la tête du bœuf, faisant de lui le premier animal. Il fut suivi par le bœuf. Le fougueux tigre, le roi des animaux vint par la suite. Puis suivirent le lièvre placide, le puissant dragon, le serpent doux et intelligent, le dynamique cheval, le paisible mouton, l'astucieux singe, le coq méthodique, le chien loyal et fidèle, et enfin le cochon têtu. Le lendemain matin, le chat se présenta aux portes du palais céleste, heureux de constater qu'il était le premier. Le gardien le renvoya chez lui en lui conseillant de se réveiller plus tôt et de se laver la figure. Depuis lors, le chat et le rat devinrent des ennemis jurés.

En fait le calendrier traditionnel chinois cumule un calendrier solaire et un calendrier lunaire. En plus d'être divisée en douze mois, l'année était aussi divisée en vingt-quatre périodes solaires basées sur les solstices et les équinoxes. Ainsi, au Japon, les jours repères comme le setsubun (la veille du commencement du printemps), le higan (période de sept jours au moment de l'équinoxe), le nyûbai (commencement de la saison des pluies), le doyô (période de canicule de fin juillet) indiquaient les changements de saisons. Il y a en plus le hachijûhachi-ya (le 88ème jour du printemps, environ trois jours avant l'été), et le nihyakutô-ka (le 210ème jour après le début du printemps qui indique l'arrivée des typhons) qui compensent la différence de climat avec la Chine.

Ce système sexagésimal s'applique aux années, aux mois, aux jours et même aux heures. Par exemple, à 18h00, le 1er mars 2009, nous sommes à l'heure du Coq de Bois, du jour du Serpent de Bois, du mois du Tigre de Feu, de l'année du Bœuf de Terre.

En temps normal, les heures et les mois suivent plutôt un cycle duodécimal, plus simple. En effet, le système sexagésimal ne tient pas compte du mois intercalaire ajouté tous les deux ou trois ans à l'année lunaire de façon à maintenir le calendrier en rapport avec le soleil. Dans ce cas, on ne désigne les mois que par leur animal, et le mois intercalaire est désigné par l'animal du mois qui le précède.

Par contre, tous les soixante ans, comme tous les soixante jours, commence un nouveau cycle. Chaque animal est associé à un élément qui lui est propre. Ainsi, chaque année se caractérise par son animal lié lui-même à un élément intrinsèque, mais aussi par son élément.Certaines années dépendent donc de deux éléments différents, alors que d'autres cumulent les effets de deux fois le même élément. Le Cheval, par exemple, est un signe de Feu. Les années où le Cheval est en plus combiné avec l'élément du Feu sont considérées comme étant propices aux incendies. Mais la combinaison des Rameaux et des Troncs ne sert pas seulement à prédire les conditions naturelles. Elle sert aussi à établir les horoscopes. Par conséquent, les personnes nées durant les années du Cheval de Feu (Hinoe-Uma), seraient liées au principe yang, et afficheraient les vertus et les défauts du genre masculin. Les femmes nées ces années-là seraient des maîtresses femmes au caractère très affirmé. Au Japon, on estime même que leurs maris seraient enclins à décéder de façon précoce, à moins qu'elles ne soient responsables de leur mort ? Les jeunes femmes Cheval de Feu rencontrent donc toutes les difficultés pour se marier, au grand dam de leurs parents. On raconte aussi que ces femmes deviendraient après leur mort, des hinoenma, des vampires féminins, à la beauté divine, séduisant les hommes pour mieux se repaître de leur sang et de leur énergie vitale.

Répartition des mois dans l'année civile japonaise
Répartition des mois dans l'année civile japonaise
À noter : les équinoxes et les solstices se produisent durant le second mois de leur saison,
au contraire des calendriers occidentaux

À la création du système, il fut décidé que le mois du Rat serait le mois du solstice d'hiver, le premier de l'année solaire. Par contre traditionnellement, le premier mois de l'année civile – le mois du Tigre – marque le début du printemps. Le système sexagésimal rythme les dates des fêtes et cérémonies, placées sous le signe de l'animal qui régit sur un mois, sur un jour, voire sur les deux…

Au Japon, chaque mois, le premier jour du Tigre était dédié à Bishamon, divinité vénérée par les guerriers ; le premier jour du Cheval à Inari, dieu du riz[1] ; le premier jour du Sanglier à Marishi-ten, déesse de la lumière céleste…

Encore aujourd'hui, l'Inoko-matsuri (la fête du Marcassin) a lieu le jour du Sanglier du dixième mois (mois du Sanglier), où l'on prie pour l'éradication des maladies et la prospérité de sa descendance. Ce même jour, au milieu de l'heure du Sanglier (22H), on déguste des mochi du Marcassin (gâteaux de riz glutineux).

Le renard, messager d'Inari
Le renard, messager d'Inari

Tous les douze jours, le jour du Chien est favorisé pour le obi-iwai (cérémonie de la ceinture). Comme les chiens ont beaucoup de petits, ils symbolisent les naissances sans douleur. De ce fait, le jour du signe du Chien du cinquième mois de grossesse, on noue une ceinture autour du ventre de la future mère pour faciliter l'accouchement.

Suivant le cycle sexagésimal, certaines fêtes étaient organisées tous les soixante jours. Tous les jours du Rat de Bois, on célèbre la fête de Daikoku, le dieu du bonheur dont l'animal messager est le rat. Tous les jours du Serpent de Terre, c'est la fête de Benten[2], la déesse de l'éloquence et de la musique. Et tous les jours du Singe de Métal, la fête de Kôshin-sama, qui protège des maladies.

Bien qu'aujourd'hui, nos montres et pendules ne fassent plus mention des animaux, on trouve encore quelques survivances de cet usage. Par exemple, en japonais, le signe du Cheval se dit uma mais aussi go dans sa lecture sino-japonaise, l'heure du Cheval étant située de 11h et 13h. En langage actuel, lorsque l'on indique l'heure, on précise s'il s'agit du matin (gozen) ou de l'après-midi (gogo). Il se trouve que gozen et gogo signifient respectivement « avant le Cheval » et « après le Cheval». On peut aussi trouver, dans une moindre mesure, les indications shôgo – « Cheval juste » ­– et shôshi « Rat juste » pour midi et minuit.

Ushi no koku mairi : pélerinage à l'heure du  Bœuf
Ushi no koku mairi : pélerinage à l'heure du Bœuf

On estime aussi que l'heure du Bœuf (de 1h de 3h du matin) est l'heure à laquelle même les plantes sommeillent, et où les fantômes et autres étranges créatures nocturnes apparaissent pour effrayer les hommes. C'est à cette heure là que, lorsqu'une personne veut se venger magiquement de quelqu'un, elle peut faire un ushi no koku mairi : une « visite à l'heure du Bœuf ». C'est un rite magique qui consiste à se rendre nuitamment dans l'enceinte d'un sanctuaire, la tête coiffée de trois bougies, et un miroir pendu sur la poitrine, pour clouer sur le tronc des arbres des figurines de paille ou de bois qui représentent la personne à maudire, et cela plusieurs nuits de suite.

Si cette heure du Bœuf est consacrée aux esprits, c'est sans doute lié au fait que la direction du Bœuf et du Tigre soit aussi appelée Kimon « la Porte des Démons ». En effet, en géomancie, les Rameaux Terrestres servent aussi à désigner les points cardinaux. Cette direction, qui correspond au Nord-Est, et désignée par la paire de signes Bœuf et Tigre – ushi-tora –, est considérée comme étant l'origine des mauvaises influences. C'est pour cela qu'au Nord-Est des capitales, un temple était bâti pour les protéger, comme l'Enryaku-ji près de Kyôto, ou le Kan'ei-ji à Edo (Tôkyô). D'ailleurs les cornes du bœuf et le pagne en peau de tigre sont les attributs des terrifiants oni – ogres ou geôliers infernaux – dans leur représentation traditionnelle.

Oni (ogre ou geôlier infernal)
Oni (ogre ou geôlier infernal)

Autrefois, au Japon, c'était aux onmyôji, ces « maîtres du yin et du yang », à la fois astrologues, géomanciens et exorcistes attachés à la cour impériale, que revenait la charge de fixer les dates des divers évènements ou des travaux à exécuter. De même, ils se devaient de déterminer, selon le jour, de quelle direction devait venir une procession, la façon dont doivent être disposées les pièces d'un bâtiment, etc.…

Le 3ème jour du 12ème mois de la 5ème année de l'ère Meiji, le Japon est officiellement passé au calendrier grégorien. Ce jour est devenu le premier janvier de la 6ème année de l'ère Meiji (1873). Mais même après cela, les gens ont opiniâtrement continué à utiliser le calendrier lunaire et le système sexagésimal. Selon une enquête réalisée peu de temps après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, dans plus de 60% des villes et villages, le calendrier traditionnel était encore largement la référence. Il s'agissait surtout de villages de pêcheurs et de paysans pour lesquels le rythme des marées et les saisons agricoles importaient plus. L'usage du calendrier grégorien ne fut généralisé que par la suite, peu à peu, avec le développement de l'urbanisation.

Certes, le passage du calendrier lunaire au calendrier solaire provoqua un certain désordre dans les fêtes annuelles. La Fête des Poupées, par exemple, a été transposée telle quelle du 3ème jour du 3ème mois lunaire au 3 mars du calendrier grégorien. Mais, dans certaines villes, elle était célébrée un mois plus tard, au mois d'avril, qui correspond plus au 3ème mois lunaire.

Ainsi, même après l'adoption du calendrier solaire, les superstitions liées aux Dix Troncs célestes et aux Douze Rameaux Terrestres qui figuraient dans le calendrier traditionnel chinois subsistent largement de nos jours, en plus de l'astrologie occidentale.

Sylvain JOLIVALT, auteur et illustrateur de l'ouvrage Esprits et créatures fabuleuses du Japon : Rencontres à l'heure du Bœuf, 2007 Ed. You Feng.

Illustrations © Sylvain Jolivalt

Sources :

  • 日本風俗史辞典、日本風俗史学会、1979 弘文堂 (Dictionnaire de l'Histoire des Coutumes du Japon, Institut de l'Histoire et des Coutumes du Japon, 1979 Kôbundô).
  • - 柳田國男監修・民俗学事典、民俗学研究所、1951 東京堂出版 (Dictionnaire d'Ethnofolklore – édité sous la direction de YANAGITA Kunio, Institut d'Ethnofolklore, 1951 Tôkyôdô).
  • - Dictionnaire français de la langue chinoise, Institut Ricci, 1990 Kuangchi Press.

Couverture du livre de Sylvain Jolivalt 'Esprits et créatures fabuleuses du Japon'



[1] L'animal messager d'Inari est en fait le renard. Mais le cheval étant aussi utilisé pour les travaux des champs, il représente la divinité du riz pour ce festival.

[2] Originellement, Benten – ou Benzaiten – était aussi la déesse des cours d'eau. En tant que telle, son animal messager est le serpent. On peut aussi la trouver représentée dotée de dix bras et trois têtes de serpents.