The Last Frontier' aux Philippines : Quelles perspectives pour Palawan ?

The Last Frontier' aux Philippines : Quelles perspectives pour Palawan ?

Palawan est un archipel de 1.768 îles situées sur le Plateau de la Sonde. Jusqu'aux années 1960, cette province était de triste renommée: un bagne, une léproserie, la malaria et la piraterie en faisaient une terre bannie pour les gens de Manille et Mindanao était un puissant pôle d'attraction.

Mais il y eut dès 1947, les enquêtes ethnobotaniques de Dr. Harold C. Conklin auprès des Tagbanuwa et auprès des Batak ainsi que les travaux ethnographiques de Dr. Robert Bradford Fox, suivis des découvertes préhistoriques et archéologiques qu'il fit à partir de 1962 avec l'équipe de la section Anthropologie et Archéologie du Musée National de Manille: le célèbre complexe des ‘Tabon Caves'. Le public de la capitale porta un tout autre regard sur cette île riche de milliers d'espèces reposant dans la beauté lumineuse de la mer, entre Bornéo et l'île de Mindoro. Palawan fut alors considéré avec un sentiment de fierté identitaire et nationale. Connu désormais comme ‘the last frontier', cet archipel semble bénéficier d'une attention particulière tant par la communauté nationale, qu'internationale. Par la résolution 99-148, il fut proposé au Président, que Palawan soit qualifié de ‘Ecotourism Capital of the Philippines'. Un tel label souhaite en faire un pôle touristique et espère aussi protéger les différents milieux naturels et culturels qui l'identifient.

Les trois populations autochtones sont des chasseurs - cueilleurs et/ou des agriculteurs itinérants sur brûlis, aux langues et aux structures sociales différentes, aux représentations du monde distinctes. Depuis la deuxième guerre mondiale, ces groupes ‘animistes' ont été peu à peu christianisées par diverses missions protestantes américaines. On distingue donc au Sud, les Palawan, appelés ‘Palawano' par les colons chrétiens, au centre de la grande île et dans l'archipel Cuyo, les Tagbanuwa, au centre-Nord, les Batak (groupes Negritos en voie d'extinction).

Les populations islamisées de l'île de Balabac, du Sud et de la région de Batarasa, les Molbog, les Jama Mapun se sont depuis longtemps implantés et vivent dans des cocoteraies sur le littoral. Les Taosug ou ‘Suluk' et les Ilanen des côtes Nord-Ouest de Mindanao et Nord de Sabah venaient faire des raids et ont parfois pris souche en épousant des femmes palawan ou sama ainsi que les Sama Bannaran, les Sama South Ubian, les Balangigi, évoluent le long des côtes. Ils forment désormais une population particulière qui vit en milieu côtier et sur les îles, les' Palawanun'.

Une population chrétienne catholique, originaire de l'archipel Cuyo au Nord et de Taytay est dominante, évangélisée par les Augustins Récollets implantés à Puerto-Princesa depuis le 27 Août 1622. Ces familles sont progressivement descendues vers la capitale de la province. Au début du XXième siècle un maître d'école américain, fonda le village pionnier de Brooke's Point sur la Mer de Sulu. Dans les années 60-70, une politique favorable aux migrants a créé de petites bourgades toujours en expansion (Narra, Abo-Abo, Quezon). Les chrétiens se désignent comme les ‘Palaweños' et parlent la langue cuyunon. Cette colonisation serait incomplète sans quelques familles chrétiennes chinoises des Philippines qui ont également choisi de s'implanter dans ces bourgades pionnières. D'autres migrants - paysans sans terre et pêcheurs pauvres - tentent de survivre en évoluant entre les îles et le littoral.

En 1981, la population de la province était de 380.000 h. et le taux d'accroissement de 4,64% par an. La densité était de 27h./Km2. En 1996, elle était de 48h/Km2. Le Census de 2000, indique une population de 755.412 h. soit une croissance de 3.60% .

Au début de ce siècle on observait une nature primordiale et une végétation de forêt de primaire manifestant l'appartenance au 'berceau cultural' riche de 20 .000 espèces endémiques inventoriées dans la Flora Malaysiana, et une très faible densité de population. Aujourd'hui, divers paysages révèlent la coupe lucrative des grands diptérocarpes de la forêt au Nord et au Sud de l'île ainsi qu' une présence humaine nouvelle. Cette population hétéroclite a d'autres intérêts, d'autres attitudes, d'autres pratiques culturales, d'autres valeurs:

- d'une part, une agriculture de rizières irriguées et inondées, cette marque positive et nourricière du travail de l'homme et de l'essor donné par les différentes phases du Palawan Integrated Area of Development project (PIADP) de 1982 à 1988, suivi après une interruption de quatre ans, par le Strategic Environmental Plan for Palawan (1992-2002) a développé ces projets.

- d'autre part, une agriculture sur brûlis dévastatrice et peu féconde parce que pratiquée par des nouveaux migrants qui ne respectent pas les temps de jachère, les pare-feux, ne prennent pas en compte l'épuisement du sol, qui n‘ont souvent d'autre objectif qu'une survie au jour le jour et une attitude de prédation.

Une attitude semblable prévaut également parmi les pêcheurs pauvres originaires des îles Visayas (Masbate, Romblon, Aklan) et du Sud de Luzon (Tagalog, Bicol, Samar) qui ne cessent d'affluer en milieu maritime, insulaire et côtier. On observe également la coupe de bois de palétuvier dans la mangrove, la coupe de palmes de Nipa fructicans, l'assèchement de l‘embouchure des rivières doublé de l ‘appropriation du sol avec de vastes parcs à crevettes et à poissons; pour la pêche en haute mer, les violations des eaux territoriales et les techniques de pêche par des bateaux (trollers) venant de divers pays du Nord (Japon, Taiwan, Chine) ratissent les fonds depuis des décennies.

Ces densités migratoires ne vont qu'augmenter, le contrôle des naissances n'est pas encouragé, il n'y a ni contrôle, ni politique des migrations, à ma connaissance pas de quotas. On conçoit mal une situation réversible. On est plutôt, semble-t-il, le témoin d'un mouvement brownien plus anarchique que maîtrisable et qui ne peut que s'amplifier: la terre et la mer sont convoitées par les oligarchies politiques et foncières, mais aussi par les paysans et des pêcheurs pauvres.

Palawan fut relativement préservée de l'extension de la violence pendant les Seize ans de Loi martiale de Ferdinand Marcos. Par sa localisation, cette archipel est désormais plus vulnérable aux raids de pirates qui ont repris depuis 2000 et aux entrées de la drogue venant du Sud mais aussi de Chine continentale. De plus, un conflit latent, avec des percées chinoises très soudaines, oppose plusieurs états autour des Îles Spratleys et de leur potentiel sous marin.

Palawan a encore un patrimoine écologique d'une grande richesse, les différents écosystèmes forment des paysages d'une exceptionnelle valeur scientifique et d'une grande beauté. En fonction du passé et du présent, on observe une évolution, inquiétante pour le futur, des modes de vie des différents groupes sociaux et des rapports culturels qu'ils entretiennent avec la forêt, la mangrove et la mer.

Deux politiques sont mises en œuvre par l'État:
La partie Nord de l'archipel par sa splendeur naturelle et sa sécurité, serait réservée au Tourisme. Comment inciter à un écotourisme pondéré et éviter un méga-tourisme qui n'est pas sans attrait pour certains dans une optique de profit à court terme, qui apporte des devises étrangères à l'Etat?
La partie Sud serait réservée au développement d'une zone économique et industrielle (régions au Nord et au Sud de Brooke's Point), où vivent les Palawan dans les collines et les Hauts et des populations islamisées sur le littoral, où le gouvernement philippin et la communauté européenne ont a fait pendant trois décennies de grands investissements et travaux pour stabiliser l'agriculture, développer les rizières irriguées, les cultures maraîchères et celles des arbres fruitiers, ainsi que les produits de la forêt (rotins, résines, miels, etc.).

La construction de routes (une transversale et une le long de la côte ouest), l'essor des ports et la construction d'un aéroport à Samariñana, une cimenterie ‘ultra moderne', grâce à l'apport de capitaux étrangers, tous ces projets seraient positifs s'ils n'entraient pas en contradiction avec la Loi sur les Terres Ancestrales (Ancestral Domain Law) votée en Décembre 1998, dont la finalité est en principe de protéger ce territoire pour les communautés nationales, Palawan, en l'occurrence, et la tentative de développement de la production agricole à des fins de consommation internes et externes.

Alors que les Palawan des premiers contreforts et des collines s'impliquent depuis des années dans un effort de transformation des techniques agraires et l'essor d' artisanats et autres ‘cottage industries', à la demande du Gouvernement, des ONG, des commerçants et des administrateurs locaux, n'y a-t-il pas une politique paradoxale à tenter d'ouvrir, sur ce qui leur reste de territoire forestier, des carrières et d'implanter des industries lourdes?

Ce sont précisément les communautés des petites sociétés de forêt ou des nomades marins qui détiennent des savoirs encyclopédiques sur la nature très originaux, des savoirs empiriques et des patrimoines immatériels d'une richesse insoupçonnée (littératures orale et musiques).

Le travail de recueil et de sauvegarde est déjà mis en oeuvre: les institutions nationales, nombre de ONG, les programmes bilatéraux du gouvernement avec les pays de la communauté européenne ont entrepris la constitution d'une banque de données à Puerto-Princesa City; des archéologues, des préhistoriens, des naturalistes, des ethnologues, des linguistes, des ethnomusicologues philippins, américains, français, italiens et allemands ont travaillé depuis quarante ans et publié de nombreux travaux.

En ce début de XXI siècle, c'est une belle perspective que de sauvegarder l‘enseignement des Ancêtres, tout en le projetant dans ce monde de modernité afin que ces communautés nationales y aient leur place. L‘enjeu n‘est autre que de ‘vivre ensemble'.

Nicole REVEL