Le capitalisme asiatique dans la crise : zoom sur la Malaisie

Le capitalisme asiatique dans la crise : zoom sur la Malaisie

Petit pays prospère de 27 millions d'habitants et 330 000 km2, situé entre l'Inde et la Chine, la Malaisie comprend deux zones distinctes séparées par un bras de mer : sa partie péninsulaire longe le Détroit de Malacca, tandis que les Etats de Sabah et Sarawak appartiennent à l'île de Bornéo. La Malaisie se trouve donc au carrefour de l'Asie du Sud-est, au nord de l'archipel indonésien. Sur le plan économique, elle fait partie de cette nouvelle génération de pays émergents, les « Tigres », qui, avec la Thaïlande, les Philippines, l'Indonésie, ont participé au « miracle asiatique » dans le sillage des quatre Dragons (la Corée, Taiwan, HongKong et Singapour). Par son niveau de vie et le dynamisme de son économie, la Malaisie se situe nettement en tête des « Tigres » de l'ASEAN. Au cœur du monde malais de longue tradition musulmane, elle est aussi, par sa population multiethnique et son pluralisme religieux, à l'image de ce carrefour d'Asie où se côtoient et se mélangent langues, civilisations et influences.

Carte de la Malaisie (© 2009 - IRASEC)
Carte de la Malaisie © 2009 - IRASEC

Le port très convoité de Malacca fut livré à partir du XVIe siècle aux vagues successives de la conquête coloniale européenne (portugaise, hollandaise, anglaise) dans une visée avant tout commerciale. Avec Penang, puis Singapour, Malacca fit partie des Etablissements du Détroit d'administration britannique au XIXe. Mais la logique mercantiliste du commerce portuaire fut bientôt supplantée par l'exploitation des ressources naturelles locales : à partir de 1874, la Grande-Bretagne étendait la gestion coloniale directe des ports stratégiques à celle des Etats producteurs d'étain de la péninsule. Bien qu'incomplète et inachevée, la colonisation a ainsi entraîné la Malaisie dans une première mondialisation à l'aube du XXe siècle, générant un mouvement d'ouverture inédit de l'économie locale. Plusieurs flux sont à distinguer, qui ont structuré durablement l'économie et la démographie de Malaisie : flux de marchandises tout d'abord, dans la continuité des échanges plus anciens, flux de capitaux étrangers destinés à financer la mise en valeur du territoire, flux de main d'œuvre immigrée, en partie servile, de Chine et surtout d'Inde pour réaliser le surcroît de travail imposé par cette mise en valeur. Les échanges commerciaux s'accélérèrent fortement à partir de 1910 et jusqu'à la grande dépression des années trente, lorsque la Péninsule se mit à produire, pour le compte d'entreprises capitalistes européennes mais aussi américaines, le caoutchouc et l'étain destinés à alimenter la demande mondiale.

Cette vulnérabilité initiale de la Malaisie moderne aux cycles économiques mondiaux, à travers la dépendance à une demande commerciale extérieure ainsi qu'aux capitaux étrangers et aux technologies importées, demeure un trait caractéristique de son économie. Historiquement, à partir des années soixante, la Malaisie[i] a entamé une conversion progressive de son agriculture d'exportation vers une industrialisation plus diversifiée, sur les recommandations de la BIRD et avec l'aide de capitaux européens pour l'essentiel. Cependant, depuis l'arrivée du capitalisme en Malaisie et quelle que soit la période considérée, les fleurons de l'industrie malaisienne ont toujours été initiés, portés et dominés quantitativement par des capitaux étrangers et largement destinés à l'exportation [ii].

Visite des établissements scientifiques d'Agropolis par le Ministre de l'Agriculture de Malaisie, © 2005 - IRD
Visite des établissements scientifiques d'Agropolis par le Ministre de l'Agriculture de Malaisie, © 2005 - IRD

Résultat de la reconversion réussie, et moteur de sa croissance économique, l'industrie électronique a hissé le pays au rang de premier exportateur mondial dans ce domaine depuis plus d'une dizaine d'années. Mais les entreprises phares, concentrées pour la plupart dans le cluster industriel de Penang où les ont accueillies l'administration locale à partir de 1972, en sont les multinationales américaines et japonaises, ou plus récemment taiwanaises, lesquelles appliquent des technologies élaborées dans les maisons-mères. Cette concentration n'a pas permis de faire émerger des entreprises nationales capables de rivaliser avec les géants mondiaux de l'électronique. Employant près d'un cinquième de la population active industrielle, l'électronique compte pour près de 40% des exportations malaisiennes, devant les autres recettes d'exportation issues principalement des ressources naturelles dont le pays reste richement doté (gaz naturel, pétrole brut, huile de palme, produits pétroliers, bois exotique). 

Petite économie très ouverte - le commerce extérieur représente plus de deux fois son PIB, les investissements directs étrangers affluent depuis la fin des années 1980 et le marché des capitaux a été libéralisé-, la Malaisie est donc structurellement sensible aux chocs extérieurs. Pour cette raison, elle a d'abord été ébranlée par la crise financière des années 1997-1998, puis par l'éclatement de la bulle internet en 2000, qui a secoué très fortement l'industrie électronique mondiale. Les limites de l'extraversion et la vertu d'une forme de souveraineté économique sont alors clairement apparues à l'échelle régionale. Cette souveraineté a pu s'exercer à de nombreuses reprises dans l'histoire économique malaisienne, la plus fameuse restant sans doute le refus par le Premier Ministre Mahathir de l'aide du FMI en 1998, tandis qu'il rétablissait un contrôle des mouvements de capitaux pour isoler le pays de la chute en cascade des économies émergentes. Plus discret, mais tout aussi notable, l'investissement public a durablement pris le relais d'une demande intérieure affaiblie par les effets de la crise et d'une demande extérieure ralentie par l'inflexion du cycle mondial de l'électronique. Au milieu de la décennie 2000, l'Etat joue le premier rôle dans l'accumulation du capital : plus de 60% en 2001-2004, ce qui a permis à l'économie malaisienne de se relancer dans de meilleures conditions. Ce poids de l'investissement public était encore de 54% en 2007. Singulière, cette souveraineté économique s'inscrit dans la continuité des mesures prises par la Nouvelle Politique Economique (NEP, 1971-1991), avec toute leur ambiguïté : pour parvenir à ses objectifs de développement, le gouvernement a créé un véritable capitalisme d'Etat, liant étroitement la politique et les milieux d'affaires. D'autre part, malgré un tissu économique local caractérisé par la vitalité des petites et moyennes entreprises chinoises et le poids d'une bourgeoisie d'affaire chinoise implantée de longue date en Malaisie, la politique économique s'est trouvée plus souvent encline à favoriser les intérêts étrangers qu'à soutenir l'activité des entrepreneurs locaux sino-malaisiens. Or les Chinois de Malaisie représentent environ un quart de la population nationale, et possèdent les deux-tiers des PME locales. Suite aux deux ralentissements de 1998 et 2000-2001, le pays a aussi entrepris de diversifier son économie en soutenant les secteurs tournés vers la demande intérieure (en particulier en développant les secteurs dits « islamiques »), en cherchant à affaiblir à la fois le poids structurel de l'électronique et la dépendance aux commandes américaines.

La crise financière internationale qui, depuis l'automne 2008, se transforme progressivement en crise économique mondiale, a un moment semblé épargner les pays émergents d'Asie, et en particulier ceux d'Asie du Sud-est. On pouvait encore penser, avec Zeti Akhtar Aziz, gouverneur de la Bank Negara, que « les changements intervenus depuis la crise (de 1997) ont fait de l'Asie un pôle de dynamisme et de solidité au sein de l'économie mondiale »[iii]. Le FMI, dans son panorama de l'économie mondiale publié en novembre 2008 considérait que le ralentissement pour le PIB asiatique serait minime, la région résistant assez bien aux turbulences financières de 2008 pour avoir tiré les leçons de la crise asiatique. Pour la Malaisie, les experts annonçaient une croissance de 5,7% en 2008 et 4,8% en 2009.

Mais les prévisions de croissance globale ont déjà dû être révisées à la baisse : l'économie mondiale entre en récession (-1% pour 2009) et de manière plus marquée pour les économies développées. Mais en raison de sa participation au commerce mondial, la région asiatique n'échappe pas à la crise.

Convoyage des régimes de palmier à huile à maturité, © IRD
Convoyage des régimes de palmier à huile à maturité, © IRD

En février 2009, les données actualisées du FMI prévoient pour l'Asie en développement une croissance de 5,5% seulement pour 2009 (contre près de 8% en 2008), et un taux de croissance divisé par deux pour les cinq pays de l'ASEAN (2,7% en 2009 contre 5,4% pour 2008). Plus surprenante est la situation des Dragons d'Asie qui devraient connaître une violente récession avec un recul du PIB de -3,9%. La Malaisie connaît un dernier trimestre 2008 avec une croissance quasi nulle (+ 0,5%), ce qui réduit déjà à 4,6% sa croissance annuelle sur 2008 au lieu des 5,7% prévus. Ses échanges commerciaux semblent accuser, en fin d'année 2008 début-2009 un net ralentissement[iv]. En effet, les premiers partenaires commerciaux de la Malaisie que sont le Japon, Singapour et les Etats-Unis voient leur économie régresser, et entraînent dans leur récession ce petit partenaire commercial.

Ainsi, l'année 2009 commence-t-elle bien mal avec un recul absolu de la production industrielle en raison directe de la dépendance de la Malaisie à ses exportations. L'industrie manufacturière enregistre une baisse de 22% des ventes en janvier 2009, par rapport à janvier 2008. Employant près d'un million de salariés, le secteur industriel a perdu en un an un dixième de ses effectifs. Or les secteurs les plus fortement frappés par cette baisse sont les grands secteurs exportateurs : ainsi, dans le domaine informatique, la vente d'ordinateurs et périphériques a-t-elle chuté de moitié (- 48,5%) par rapport à l'année précédente, celle de semi-conducteurs, de 35%. Ces deux branches expliquent à elles seules 40% du recul des ventes industrielles constatées. Vu sous l'angle de l'évolution des exportations, l'analyse se confirme : les exportations malaisiennes ont reculé d'un quart entre janvier 2008 et janvier 2009, en raison du poids déterminant des exportations électroniques qui ont perdu plus d'un tiers de leur valeur. Fragile contre-tendance, la demande intérieure reste pour le moment plus soutenue que lors des chocs précédents, à la fois en raison d'un relatif maintien de la croissance de la consommation privée assortie d'un vigoureux soutien de la demande publique.

On peut aujourd'hui s'attendre à l'approfondissement de la crise à l'échelle mondiale en 2009, et ce malgré les plans de relance budgétaire annoncés. Si ce scénario se confirmait, la Malaisie serait rattrapée par la crise, malgré ses qualités intrinsèques et son volontarisme politique, son insertion réussie dans la mondialisation à travers le commerce international faisant aussi sa vulnérabilité.

Références :

Elsa Lafaye de Micheaux, Un tigre dans la mondialisation. Malaisie : un développement souverain ? 2009 (à paraître).

FMI, World Economic Outlook 2008, Nov. 2008.

FMI, World Economic Outlook UPDATE, Jan. 2009.

FMI, G20, Global Economic Policies and Prospects, mars 2009.

Bank Negara Malaysia, Economic and financial developments in Malaysia, 4rth Quarter of 2008, Fév. 2009.

Bégonia pavonina, © 1995 - CNRS Photothèque / BLANC Patrick
Bégonia pavonina, une espèce endémique du Pahang (état n°8 sur la carte), © 1995 - CNRS Photothèque / BLANC Patrick



[i] En 1963, la Fédération de Malaisie accueille les états de Sabah et Sarawak (Bornéo). Singapour s'en détache en 1965. Depuis, la Malaisie est une fédération de 13 Etats sur deux entités géographiques distinctes, séparées par un bras de la Mer de Chine méridionale.

[ii] La courte tentative de promotion des importations, accompagnée d'une affirmation nationaliste dans les années soixante-dix n'a pas signifié pour autant l'abandon de la politique de promotion des exportations. 

[iii] Zeti Akhtar Aziz, « Asie, une décennie de transformations », FMI, Finances et développement, juin 2007, p. 27.

[iv] Mais la Malaisie resterait commercialement excédentaire, pour la 11e année consécutive.