Le nouvel asiatisme coréen

Le nouvel asiatisme coréen


Les représentants de l'Asean et de la Corée du Sud à l'occasion
du sommet Asean/République de Corée en octobre 2010
(© 2010 / Ministère des affaires étrangères coréen - Bureau ASEAN)

Pour la Banque mondiale et le Fonds monétaire international la Corée du Sud était en 2010 la 15e économie mondiale et devrait atteindre le 13e rang en 2011. Bénéficiant d'un effet de rattrapage et grâce à son dynamisme, la diplomatie économique et culturelle sud-coréenne engrange depuis quelques années de nombreux succès. Certains se sont fait au détriment de la France, comme à Abou Dhabi en 2009 où un consortium dirigé par Kepco a emporté un contrat de plus de 20 milliards de dollars pour la construction de quatre réacteurs nucléaires. La Corée du sud revendique aujourd'hui le statut de puissance moyenne et affirme sa volonté de peser dans les affaires internationales. La politique étrangère sud-coréenne est restée longtemps au service des intérêts des conglomérats nationaux. Elle tente dorénavant de s'émanciper et présenter le pays comme un porte-parole des économies moins avancées d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine, comme un leader de l'intégration entre l'Asie du Nord-Est et du Sud-Est et comme le moteur du rapprochement des économies nord-est asiatiques.


Signature de l'accord Asean-République de Corée en 2007
(© 2007 / Ministère des affaires étrangères coréen - Bureau ASEAN)

L'Asie du Sud-Est terre de conquête

En 2007 la Corée du Sud et l'Asean ont signé un accord de libre échange complété par un accord sur les investissements en 2009. La même année a été marquée par la création à Séoul du Centre Asean-Corée dont le but est de promouvoir les relations économiques et la coopération socio-culturelle. En 2010 en marge du sommet de l'Asean d'Hanoi une déclaration conjointe Asean/République de Corée pour un partenariat stratégique a été adoptée. Cette dernière s'accompagne d'un plan d'action concret sur la période 2011-2015 couvrant le développement des liens économiques et culturels tout en renforçant le dialogue et les partenariats en matière de sécurité. Dans la foulée, le président sud-coréen a proposé de créer une structure permettant aux ministres de l'économie des cinq pays riverains du Mékong (Birmanie, Cambodge, Laos, Thaïlande et Viêt Nam) et à leur homologue coréen de se réunir régulièrement pour mettre en place des programmes de coopération. Cela s'inscrit dans le cadre de la stratégie coréenne lancée en mars 2009 et appelée Nouvelle initiative asiatique dont l'objectif est de développer les relations du pays au delà de son périmètre habituel (Etats-Unis, Union Européenne et Asie du Nord-Est).

L'accord de libre échange entre la Corée et l'Asean a permis d'accélérer les échanges entre les deux entités. Un an après sa mise en œuvre les échanges entre la Corée et l‘Asean avait déjà augmenté de 23%. C'est le Viêt Nam qui a le mieux tiré son épingle du jeu. Ses exportations à destination de la Corée du Sud ont fait un bond de 16,3% en 2009 et de 35,2% en 2010. Le Viêt Nam et l'Indonésie négocient bilatéralement des accords de libre-échange complémentaires de celui signé  avec l'Asean avec l'objectif d'encore accroître encore leurs échanges avec la Corée.

Aujourd'hui l'Asean est la 3e destination des investissements sud-coréens et depuis 2010 le 2e partenaire économique du pays pour le montant des échanges (environ 100 milliards de dollars). Entre 1990 et 2007 ces échanges ont augmenté de 5,5 fois. L'Asean représentait en 2010 plus de 11% de l'ensemble des échanges de la Corée avec le reste du monde. L'augmentation du coût du travail en Chine et la détérioration des relations sino-coréennes depuis la prise de fonction du Président Lee Myung-bak devraient contribuer à augmenter la part de l'Asean dans les échanges de la Corée du Sud.


Cérémonie pour le sommet de Hanoi coréo-vietnamien
(© 2010 / Ministère des affaires étrangères coréen - Bureau ASEAN)

De l'économique au politique

Les investisseurs ciblent des pays prioritaires pour y établir des bases solides avant de partir à la conquête des marchés voisins. Ainsi 98% des investissements se concentrent dans six pays : l'Indonésie, le Viêt Nam, la Thaïlande, les Philippines, la Malaisie et Singapour. Avec 29,5 % du total l'Indonésie est la destination favorite des investissements directs coréens cumulés dans l'Asean. L'archipel est suivi par le Viêt Nam avec 23,5 %. La part du Viêt Nam dans les exportations coréennes a presque doublé entre 1995 et 2010 passant de 7,6% à 12,5%

En Indonésie, la présence coréenne s'est renforcée en 2010 avec l'engagement pris par la firme Posco d'investir 2,7 milliards de dollars pour la construction d'une aciérie. Le fabricant de pneus Hankook a annoncé vouloir investir 1,2 milliards de dollars dans la construction d'une usine. Le constructeur automobile Huyndai est en négociation pour la construction d'une usine. Le volume des échanges avec l'Indonésie a doublé en cinq ans passant de 10 milliards en 2004 à près de 20 milliards en 2009. Parallèlement les deux pays ont renforcé leurs partenariats dans le domaine de la défense. En juillet 2010 ils ont signé un Memorandum of Understanding pour le développement d'un avion de chasse de cinquième génération (KF-X). En 2006 ils avaient déjà signé un accord de partenariat stratégique en 32 points couvrant les questions de dialogue politique, de défense, de coopération scientifique et de transfert de technologies complété par un nouvel accord au niveau ministériel signé en mai 2011. La Corée a déjà fourni 2 navires Makassar à la marine indonésienne ainsi que 10 navires amphibies et modernisé 2 sous-marins Cakra. L'armée Indonésienne a également prévu d'acheter 16 avions d'entraînement T-50.


Plaque commémorative de la construction de la 'Route de l'amitié coréo-cambodgienne'
(© 2010 / KOICA [Korean International Cooperation Agency])

Porte-parole des économies moins avancées

La Corée tente de se positionner comme un nouveau porte-parole et comme un modèle pour les pays en voie de développement. En 2009, le pays est devenu membre du Comité d'aide au développement de l'Organisation pour la coopération et le développement économique signifiant son entrée au premier rang des pays donateurs. Le président Lee Myung-bak s'est engagé à tripler l'Aide publique au développement coréenne (APD) d'ici 2015, faisant passer cette dernière de 0,09 % à 0,25 % du Produit intérieur brut. Plus de 40 % de l'APD est destinée à l'Asie du Sud-Est et de l'Asie Centrale, les deux zones prioritaires de la Nouvelle initiative asiatique. L'accent est mis sur la fourniture d'équipements coréens avec l'objectif d'ouvrir de nouveaux débouchés pour les entreprises. La Korean Overseas International Cooperation Agency collabore également avec de nombreuses Organisations non gouvernementales notamment par le biais du KOICA – NGO program. Ces dernières font remonter une expérience de terrain précieuse et peuvent apporter des conseils aux entreprises présentes sur la zone.

L'intérêt porté à l'Asie du Sud-Est ne se limite pas à l'APD, aux investissements, aux échanges commerciaux et culturels. Ces derniers se sont  fortement accrus sous l'impulsion de la Korean Foundation et des retombées de la vague coréenne (musique, cinéma, séries). Les échanges humains vont également en s'accroissant. Entre 2003 et 2009 le nombre d'expatriés coréens a plus que triplé passant de 94 840 à 286 330.

Confrontée au vieillissement de sa population la Corée fait de plus en plus appel à une main d'œuvre étrangère pour venir travailler dans ses usines. En 2010 le nombre d'ouvriers étrangers était d'environ 550 000, essentiellement originaires d'Indonésie, du Viêt Nam, des Philippines et de Chine. Voulant éviter de suivre l'exemple japonais, la Corée fait le pari de l'ouverture et de l'accueil de travailleurs immigrés. Dans une société peu habituée à être en contact avec des étrangers et encore terre d'émigration cette ouverture soulève de nombreux débats mais ne semble pas devoir être remise en cause.


Arrivée au Vietnam de Lee Myung-bak, président de la Corée du Sud,
à l'occasion du sommet de Hanoi
(© 2010 / Ministère des affaires étrangères coréen - Bureau ASEAN) 

Un pas vers le reste du monde

L'Asie du Sud-Est joue plus que jamais sa fonction d'interface entre les grands pôles asiatiques. La question pour la Corée du Sud est de savoir quel rôle elle peut y tenir. C'est en Asie du Sud-Est qu'elle bénéficie des plus larges marges de manœuvres pour expérimenter ses nouveaux instruments de puissance. Mais, elle n'est pas la seule. La Chine fait face à une possible transition politique et économique dont elle ne détient pas encore l'ensemble des tenants ni des aboutissants. L'Inde cherche à rejoindre les institutions régionales Asiatiques tout en poursuivant son émergence comme puissance économique, démographique et politique. Le Japon se retrouve marginalisé mais tente d'affirmer son autonomie stratégique au delà de son alliance avec Washington. La question de l'évolution  du japon est d'autant plus importante que le pays a les capacités de faire des choix potentiellement déstabilisants pour la zone. Après s'être désintéressé de la région pendant une dizaine d'années les Etats-Unis essaient de nouveau d'y peser. Si les capacités américaines se sont réduites elles restent cependant conséquentes. En 2009 la passe d'arme sino-américaine en mer de Chine et l'attitude ambiguë de Pékin vis-à-vis de la Corée du Nord ont conduit à un renforcement de l'alliance entre les Etats-Unis, le Japon et la Corée. La Russie manifeste aussi l'envie de reprendre pied dans une région où elle a quasiment disparue après la dislocation de l'URSS. Avec environ 35% du total des flux entrants d'investissements le poids économique de l'Union Européenne dans la région est loin d'être négligeable.

Elément clé de la stratégie Coréenne, l'Asie du Sud-Est sert encore de laboratoire de puissance au gouvernement ainsi qu'aux entreprises sud-coréennes dans leur volonté de peser dans les affaires mondiales. Les mécanismes mis en place dans la région se reproduisent déjà en Amérique Latine et en Afrique. Inquiète de la montée en puissance de la Chine, la Corée du Sud cherche à établir un réseau d'amis ayant les mêmes inquiétudes et avec qui renforcer ses relations, non seulement au niveau économique mais aussi au niveau politique et stratégique.


Investissements directs coréens cumulés dans les pays de l'Asean

Pays Nombre d'entreprises implantées Montant cumulés (1968/2009) en million d'USD
Birmanie / Myanmar 53 96,8
Brunei 7 2
Cambodge 475 1 319,8
Indonésie 1 132 3 240,8
Laos 47 110,2
Malaisie 474 1 241,4
Philippines 1 072 1 112,9
Singapour 358 2 536,6
Thaïlande 534 1 057,3
Viêt Nam 1 728 4 867,6
TOTAL ASEAN 5 880 15 685,5

Source : Korea Eximbank

Arnaud Leveau

Ancien responsable du département Asie de l'Institut de coopération sociale internationale (Icosi), Arnaud Leveau a également cofondé l'association Asie Pacifique Recherche. Il a été correspondant de presse à Hong Kong et Bangkok de 2001 à 2006 pour plusieurs titres français et internationaux avant de devenir le directeur adjoint de l'Institut de recherche sur l'Asie du Sud-Est contemporaine de 2006 à 2010.
Il est aujourd'hui à Séoul où finalise une thèse de doctorat (Institut d'Asie Orientale - Ecole Normale Supérieure de Lyon) sur les relations entre la Corée du Sud et l'Asie du Sud-Est avec une bourse de terrain de la Korean Foundation et le soutien d'EADS.


Sommet de Hanoi - Intervention du président de la Corée du Sud
(© 2010 / Ministère des affaires étrangères coréen - Bureau ASEAN)