L'écriture de soi dans le Japon des Tokugawa

L'écriture de soi dans le Japon des Tokugawa

L’effacement de l’individu japonais devant les logiques implacables du groupe est un cliché inlassablement ressassé sur la société de l’archipel, comme l’a fait remarquer Emmanuel Lozerand, professeur à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) dans un article récent de la revue EBISU. Son amusant florilège des discours sur la « dilution du sujet » japonais montre que ce préjugé sert bien souvent d’explication commode aux vertus ou aux tares prêtées à la nation japonaise. Pourtant, pour l’historien, le Japon constitue une mine de témoignages individuels d’une richesse exceptionnelle. Depuis des temps reculés, des Japonais ont en effet tenus des journaux (nikki), rédigés des essais (zuihitsu), et certaines des œuvres les plus anciennes et les plus célèbres des lettres japonaises, comme le Journal de Murasaki Shikibu ou les Notes de chevet de Sei Shônagon affichent une subjectivité de l’auteur, où, il est vrai, il est difficile de faire la part de la construction littéraire.


Sei Shônagon (c. 966–1017), poète et écrivain japonaise. 
(© 1872 / œuvre dans le domaine public)

L’usage de tenir un journal s’est répandu dans la population avec les progrès de la pratique de l’écriture, et à l’époque d’Edo, entre les XVIIe et XIXe siècles, c’était une habitude courante pour des hommes et des femmes de toutes conditions. Ces notes journalières font toutefois une place très variable à l’expression des sentiments intimes des rédacteurs, qui bien souvent, se contentent d’enregistrer des événements singuliers ou routiniers, sans trop de commentaires.

Un autre type de « document du for privé » peut sembler plus susceptible d’exprimer une présence plus affirmée de l’auteur : l’autobiographie. Cependant, tout comme en Europe, cette forme d’écriture demeure rare au Japon avant l’époque contemporaine. À partir de l’ère Meiji de nombreuses autobiographies y furent publiées, et l’influence occidentale dans ce phénomène éditorial est évidente. On en a écrit cependant bien avant l’ouverture des ports, si du moins, on ne restreint pas la définition de ce genre à un exhibitionnisme ou un narcissisme plus ou moins complaisant, comme le voudrait notre époque d’ « egolâtrie ». On peut même en trouver des préfigurations assez anciennes au Japon, mais là encore, c’est l’époque d’Edo qui nous fournit le plus d’exemples.

Il faut dire que sous les Tokugawa, les pouvoirs féodaux imposaient de justifier régulièrement les mérites individuels et familiaux par la production de sortes de curriculum vitae et de généalogies relatant les biographies des membres d’une maisonnée sur plusieurs générations. Quiconque souhaitait maintenir une position sociale et celle de sa famille, avait donc intérêt à conserver des traces de son existence. La transmission entre les générations est d’ailleurs un élément central des autobiographies au Japon, qui commencent fréquemment par un rappel des origines familiales. De plus le prétexte de l’écriture autobiographique réside communément dans l’éducation des générations postérieures. Quoiqu’il en soit du mobile réel, c’est une justification qu’on trouve aussi couramment alléguée dans l’Europe préindustrielle, par exemple par Blaise de Monluc ou Agrippa d’Aubigné.

En dehors de l’autobiographie stricto sensu, ce souci se manifeste plus volontiers au Japon dans les documents testamentaires et les diverses instructions léguées par les chefs de famille à leurs successeurs. Bien qu’en général assez avares de détails sur leur existence personnelle, les auteurs de ces textes les présentent comme des bilans de leur expérience, et y dispensent des conseils de réussite personnelle et professionnelle, fortement teintés de représentations collectives sur les statuts sociaux. Le richissime bourgeois de Hakata Shimai Sôshitsu, rédigea ainsi dès le début du XVIIe siècle un testament qui constitue un exposé détaillé de la mentalité d’un riche patron d’une maison de commerce, une catégorie sociale alors en pleine ascension. Un des premiers écrits explicitement autobiographiques de l’époque d’Edo, rédigé en 1675 par le confucéen et professeur d’art militaire Yamaga Sokô, emprunte lui aussi la forme d’un testament spirituel adressé à ses héritiers. Il y fait le bilan concis, mais assez satisfait, d’une existence dédiée à l’étude, et résume les grandes lignes de sa réflexion sur la place des samouraïs dans la société.

Les autobiographies les plus célèbres de l’époque d’Edo sont issues du milieu guerrier, hommes d’État ou intellectuels. Arai Hakuseki avec l’Oritaku shiba no ki, ou encore Matsudaira Sadanobu et son Uge no hitokoto, tous deux à la tête du gouvernement shogounal, respectivement au début et à la fin du XVIIIe siècle, nous livrent, comme on peut s’y attendre, des récits de vie qui sont aussi des mémoires politiques, rédigés dans la retraite de l’action publique, après une disgrâce. Plaidoyers pro domo mâtinés de règlements de compte, ces autobiographies ne font quasiment aucune place à la vie privée de leurs auteurs une fois parvenus aux responsabilités politiques. Ce sont peut-être ces limites imposées à l’exercice autobiographique de l’homme d’État qui ont poussé Matsudaira Sadanobu, à écrire une sorte d’essai, le shugyôroku, plus axé sur des règles de vie, et qui dessine son autoportrait idéalisé.

 
Arai Hakuseki (1657-1725), 
conseiller du shogun Tokugawa Ienobu 
(© œuvre dans le domaine public)
  Matsudaira Sadanobu (1759-1829), 
régent du shogun Tokugawa Ienari
(© œuvre dans le domaine public)

Les parties concernant la jeunesse dans ces écrits livrent éventuellement quelques discrets aperçus sur la personnalité des auteurs durant cette période. Celle-ci est bien évidemment liée au souvenir des parents, et donc du lignage ; comme les autobiographies qui nous sont parvenues ont été le plus souvent rédigées par des hommes, c’est alors le moment où l’entourage féminin (mère, servantes), est le plus présent. Mais cette aube de l’existence personnelle s’inscrit dans une sorte de schéma narratif stéréotypé, plus ou moins influencé par une conception confucéenne des âges de la vie. L’éducation, chargée d’inculquer à l’enfant les valeurs de son milieu, amène finalement chez l’adolescent la prise de conscience morale de la dette envers les parents et de ses responsabilités, étape décisive pour en faire un homme prêt à assumer son rôle dans la société. Et donc les auteurs d’autobiographies nous décrivent souvent leurs progrès dans leurs apprentissages, en l’émaillant de quelques erreurs de jeunesse.

La rareté des autobiographies avant l’ère Meiji prouve que sous les Tokugawa, prendre le déroulement de sa propre vie comme sujet d’écriture n’avait rien d’évident ou de banal. Le désir de l’homme d’État de témoigner face au jugement de la postérité, ou de l’intellectuel d’illustrer le lien entre sa vie et sa pensée, sont des motifs qui n’ont rien de déroutant. Mais pourquoi Enomoto Yazaemon, un marchand de sel de Kawagoe né en 1625, décida-t-il de raconter sa vie semblable à bien des autres, de sa troisième jusqu’à sa cinquante-sixième année ? Ce personnage était en réalité pleinement conscient d’avoir vécu des temps de profondes transformations sociales et économiques, et dans un tel contexte, il estimait avoir satisfait aux devoirs de piété filiale en faisant prospérer son affaire : c’est en réalité avec lui que la maison de commerce familiale peut entamer un véritable destin de lignée marchande.


Les premières pages de l'autobiographie d'Enomoto Yazaemon

Sa fierté est d’autant plus forte que ses relations avec sa famille ne furent pas toujours faciles, et, peut-être moins gêné qu’un guerrier sur ce point, son texte en porte la trace. Ces souvenirs sont aussi ceux d’un homme conscient de son déclin, et soucieux de laisser dans les mémoires de ses descendants l’image d’un marchand respecté et qui n’a jamais ménagé sa peine. Enomoto Yazaemon se présente donc comme un exemple de réussite et d’accomplissement personnel, dans le respect des valeurs de son milieu. Celles-ci, basée sur des conceptions patriarcales et paternalistes de la famille, se teintent en ce milieu de XVIIe siècle de confucianisme populaire. On a souvent voulu chercher dans l’idéologie confucéenne une des causes du prétendu manque d’individualité des Japonais ou même des « Asiatiques » : mais c’est oublier que, au Japon, ces enseignements ont souvent été interprétés comme une incitation à développer ses capacités personnelles pour donner le meilleur de soi à la société.

Un nombre limité de biographies sont donc recensées pour l’époque d’Edo, mais peut-être en reste-il encore à découvrir, en particulier dans la masse des archives du XIXe siècle. Car on connaît quelques écrits autobiographiques tout à fait surprenants datant de cette époque. Par exemple, à Kanazawa, celui de Watazuya Masaemon, tenancier de bordel et entrepreneur de spectacle, qui, nullement honteux de son milieu interlope, s’étend sur son rôle dans la ville au cours des années 1820-1830. Ou encore, le long récit picaresque de Katsu Kokichi, parfaite incarnation du vassal shogounal désœuvré, bagarreur, passant d’une combine louche à l’autre pour survivre, fils indigne, mauvais sujet, et chef de famille en dessous de tout. Aucun de ces personnages ne prétend naturellement à poser en parangons de vertus domestiques ou comme exemples à suivre. Pourtant leurs vies de marginaux leur ont semblé dignes d’être contées, un signe parmi d’autres que les valeurs et les identités collectives de la société des Tokugawa laissaient la place à de nouvelles représentations et aspirations des destins individuels. Il est fort possible que les archives innombrables des Japonais de la fin du shogounat recèlent encore de nombreux témoignages de ce genre. En tout cas les singularités de tels autoportraits suggèrent que la vogue autobiographique des ères Meiji et Taishô n’était pas qu’un symptôme de l’ « occidentalisation », et que les racines de nouvelles conceptions de l’écriture sur soi sont aussi à chercher dans le Japon d’Edo.

Guillaume Carré
Maître de conférences
CCJ-CRJ, EHESS

Bibliographie

« L’époque prémoderne », 494 p., in L'Histoire du Japon : des origines à nos jours, sous la direction de Francine Hérail., Paris, Hermann, 2010, 1490 p.

« Les marges statutaires dans le Japon prémoderne : enjeux et débats », Annales. Histoire, Sciences sociales, n° 4-2011, Dossier « Les statuts sociaux au Japon (XVIIe-XIXe siècle) », Paris, Éditions de l’EHESS, 2011, p. 955-976.

« Par delà le premier ancêtre – Les généalogies truquées dans le Japon prémoderne (XVIe-XIXe siècles) », Extrême-Orient, Extrême-Occident, n°32, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, octobre 2010, 27 p.

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