Les fantômes de la secte Aum

Les fantômes de la secte Aum

Shôko Asahara (de son vrai nom Chizuo Matsumoto), gourou de la secte Aum, ainsi que douze de ses adeptes, ont été exécutés en juillet 2018 par les autorités japonaises. L’épuisement des derniers recours pour les anciens membres de la secte condamnés à la peine capitale, couplé au désir d’en finir avec cette affaire avant l’abdication de l’empereur et la fin de l’ère Heisei durant laquelle elle avait défrayé la chronique, auraient constitué les motifs déterminants de cette décision.

 

Le bruit médiatique assourdissant généré par « l’affaire Aum » dans la seconde moitié des années 1990 démontre paradoxalement l’impuissance à l’expliquer efficacement selon les cadres de référence existants alors. Les interprétations furent innombrables, les analyses parfois convaincantes, mais aucune n’a permis de répondre de manière définitive à l’ensemble des questions soulevées. Or, comme le regrette le sociologue Shinji Miyadai, l’exécution d’Asahara et des principaux cadres de la secte qui avaient contribué à traduire dans la réalité ses « enseignements » risque de porter un coup fatal à la nécessaire recherche de la vérité ainsi que des leçons qui restent à tirer de ce cas si particulier d’émergence d’un mouvement religieux extrémiste.

 

L’une des approches privilégiées pour penser le phénomène Aum s’est concentrée sur l’évolution du rapport entre réalité et fiction dans la perception de son environnement signifiant par l’individu japonais dans un contexte de changement de paradigme qui est celui du passage à la postmodernité (cf. S. Miyadai, Masachi Ôsawa, Eiji Ôtsuka, Hiroki Azuma, etc.). Cette question du rapport à la fiction m’intéresse particulièrement en tant que chercheur en littérature dans la mesure où le phénomène Aum semble avoir eu un impact considérable sur de nombreux créateurs de fiction japonais contemporains, au point d’infléchir la trajectoire prise par leur œuvre à compter des événements cités plus bas.

 

Pour évoquer cette question, je rappellerai d’abord les circonstances de l’affaire, et présenterai ensuite à titre d’exemple la réaction de trois auteurs de fiction de différentes générations. Ces artistes japonais, producteurs de récits tout comme a pu l’être, dans un registre différent, la secte Aum, ont ressenti envers elle une forme de proximité inconfortable qui les a poussés à se confronter de manière critique au miroir déformant qu’elle leur tendait.

 

Tout d’abord, revenons brièvement sur la formation et les activités de la secte Aum. Fondée en 1984 comme un groupe de méditation et de yoga tantrique, la secte avait pris en 1987 le nom Aum shinrikyô (Aum Vérité Suprême). Asahara s’y révèle un gourou charismatique qui séduit ses premiers adeptes par sa maîtrise des techniques de yoga, puis recrute de nouveaux fidèles attirés par la spiritualité voire la perspective de pouvoirs surnaturels qu’il n’hésite pas à mettre en scène pour les magazines New Age qui viennent l’interviewer. Prônant un « retour au bouddhisme originel » mettant l’accent sur des pratiques d’ascèse rigoureuses, à la limite de la mortification, il séduit de nombreux jeunes gens attirés par une perspective de développement personnel dont la méthode, par sa difficulté, semble plus convaincante que les pratiques plus « douces » en vogue dans la plupart des nouveaux mouvements religieux qui se développent à cette période. Asahara développe une théologie personnelle basée sur des concepts bouddhiques, mais versant progressivement vers une forme de millénarisme messianique en vertu duquel les membres de la secte, à commencer par leur gourou, doivent empêcher une apocalypse imminente. Son enseignement mettant l’accent sur le développement spirituel individuel, encourageant à l’abandon des attachements matériels, fait mouche dans le Japon des années 1980, celui de l’économie spéculative et de la consommation à outrance, tandis que le grand récit apocalyptique construit par la secte est également en phase avec la sensation diffuse de « fin d’une époque » qui s’empare du Japon à l’orée de la « décennie perdue » qui conclura le siècle.

Mais, à la suite notamment de l’échec retentissant de sa campagne aux élections législatives de 1990, le mouvement entame une fuite en avant paranoïaque. Asahara multiplie les théories du complot et lance une opération de recrutement tous azimuts, encourageant les adeptes à « renoncer au monde » pour vivre au sein de la secte après lui avoir légué leurs biens. Il a de plus en plus recours à la violence, n’hésitant pas à éliminer ses opposants, y compris au sein du mouvement. Et tandis que la plupart des adeptes poursuivent leur « développement spirituel » ignorants de ces dérives, certains cadres laissent libre cours à leurs visions fantasques d’apocalypse imminente, avec la bénédiction du gourou. Ainsi, des expérimentations sur des armes chimiques et bactériologiques débutent dès 1989. Des composés sont « testés » de manière ciblée sur certains opposants, voire sur les populations voisines considérées comme hostiles à la secte, comme à Matsumoto en juin 1994. L’escalade culmine avec l’attaque au gaz sarin dans le métro de Tokyo, conçue dans l’urgence comme une tentative désespérée de semer la confusion et de retarder les enquêtes policières en cours. Malgré l’amateurisme dont ont (heureusement) fait preuve ses responsables, l’attaque perpétrée au matin du 20 mars 1995 cause 13 morts et plus de 6000 blessés. Asahara est arrêté le 16 mai, son procès débute l’année suivante et s’achève en 2004 sur sa condamnation à mort. La secte Aum poursuit depuis ses activités sous un autre nom, Aleph, faisant l’objet d’une surveillance active de la part des autorités.

 

Le premier auteur que je souhaiterais évoquer est Kenzaburô Ôé (1935-). En mars 1995, Ôé achève sa carrière de romancier avec le dernier volume de sa trilogie L’arbre vert flamboyant (Moeagari midori no ki, non traduit). Du moins a-t-il ainsi annoncé sa retraite à la presse l’année précédente, peu avant de se voir attribuer le prix Nobel de littérature. Pur produit de la « démocratie d’après-guerre », défenseur acharné de la constitution de 1947, Ôé est une voix qui depuis la fin des années 1950 parle pour la périphérie, les marges et les marginaux, contre la centralité du pouvoir. Son œuvre de romancier et d’essayiste est un témoignage de son long combat pour défendre un idéal de société fondé sur les valeurs démocratiques « importées » au Japon par les Américains au lendemain de la guerre, et les contradictions que cette greffe n’a pas manqué de susciter. Alors que les combats politiques les plus violents autour de la question s’achèvent au début des années 1970 et se détournent peu à peu sur des enjeux plus individuels, l’œuvre romanesque d’Ôé suit la même voie, et en parallèle à la question du vivre ensemble, amorce une recherche de sens qui prend peu à peu les contours d’une méditation spirituelle, voire mystique au fil des années 1980. Comme si l’écrivain, formé dans un contexte d’opposition frontale de grands récits structurants, décontenancé par le visage offert par le Japon de la haute croissance puis de la bulle économique, cherchait à sauter une étape pour parvenir au « grand récit » ultime, absolu, celui de la foi. Ainsi s’interrogent les personnages de sa trilogie, fondateurs d’une secte religieuse qui, certes moins excentrique et exigeante pour ses disciples qu’Aum, n’en présente pas moins sa doctrine sous la même apparence de palimpseste intertextuel, et n’en verse pas moins dans la violence.

Ôé avait justifié sa décision de cesser l’écriture romanesque parce qu’il considérait son œuvre parvenue à son terme et refusait de se répéter, préférant désormais s’effacer devant la carrière de musicien de son fils handicapé. Mais en 1996, suite au décès de son ami compositeur Tôru Takemitsu, il déclare reprendre l’écriture romanesque, et publie en 1999 avec Saut périlleux (Chûgaeri, traduit en anglais sous le titre Somersault) une variation sur sa trilogie précédente dans lequel les responsables de la secte décident cette fois de la saborder, posant un ultime pied de nez à leurs fidèles, pour éviter qu’elle ne « finisse comme Aum ». La tentation religieuse s’était manifestée chez Ôé comme un désir de retrouver une forme de transcendance alors que les paradigmes idéologiques qui surdéterminaient la société japonaise jusqu’ici s’épuisaient progressivement, à commencer par celui de la Guerre froide dont il admettra que le dénouement l’aura laissé « totalement désemparé ». Le roman aura permis à Ôé de modéliser une doctrine religieuse conçue (à l’instar de celle d’Aum) comme un assemblage de fragments hétéroclites, tirés ici de la culture encyclopédique de son auteur, mais cette modélisation tourne « à blanc » : frère Gî, le messie d’Ôé, ne croit pas, et se trouve constamment dépassé par l’empressement de ses disciples à faire de lui un « gourou ». L’affaire Aum contribue à détourner Ôé de ce qu’il nommera ensuite sa « dérive mystique », et après le mea culpa de Saut périlleux, son œuvre romanesque se recentre vers une réflexion sur la figure du romancier et la valeur de sa contribution possible à la collectivité.
 

Kenzaburô Ôé
Kenzaburô Ôé en mai 2015
 

Le deuxième auteur, Haruki Murakami (1949-) est souvent présenté comme une sorte d’anti-Ôé. Ce dernier a d’ailleurs critiqué l’"inconséquence" de son œuvre avant de se résigner face à son succès international. Les premiers écrits de Murakami sont d’une facture typiquement postmoderniste : le récit y est un jeu, l’Histoire une pile de gravats d’où l’on pioche de temps à autres une brique pour colorer une intrigue, sans plus de valeur que la citation d’une chanson pop ou d’une marque de parfum. Un jeu doux-amer cependant, puisque si Murakami n’étale pas ses convictions politiques et n’esquisse aucun projet de société, ses personnages de jeunes célibataires sont tout de même circonspects face au Japon de la « classe moyenne intégrale » dont ils font eux-mêmes partie. En somme, la piscine de signes divertit, mais on peine à y flotter…

Pour Murakami, qui séjourne alors à l’étranger et découvre la secte Aum via les actualités télévisées et lors de brefs passages au Japon, le phénomène est typiquement postmoderne : si sur le fond, il se rapproche du constat d’Ôé en évoquant dans son recueil Underground la recherche d’un « récit unique » qui a pu attirer les adeptes, c’est surtout sa forme qui le questionne. Le « bric à brac » de signes déhiérarchisés assemblé par Asahara l’interpelle d’autant plus qu’il semble n’avoir rien à envier au modus operandi de ses propres œuvres romanesques. Ces réflexions conduisent Murakami à réaliser, de retour au Japon, un recueil d’entretiens avec des victimes puis des membres de la secte, et à s’interroger sur la prolifération et la teneur des récits qui parsèment la société japonaise, et sur le type de récit susceptible de « structurer » celle-ci et de donner du sens à l’existence individuelle, à même de contrer le « récit puéril » d’Aum. Murakami n’ayant pas à sa disposition le cadre socio-politique sur lequel avait pu s’étayer le système de valeurs d’un Ôé, il propose en réponse à Aum un modèle que d’aucuns pourraient qualifier de « populiste » : l’idéalisation du lien interpersonnel le plus étroit, hors de tout projet politique ou social. Présente de manière intermittente dès les premiers romans de Murakami, puis systématique à partir de Chroniques de l’oiseau à ressort, cette quête de lien vient structurer des récits autrement toujours conçus comme des agrégats de signes déhiérarchisés, dans lesquels le spectre d’Asahara vient parfois passer une tête (ainsi dans 1Q84), mais l’auteur semble considérer que l’ancrage de la cellule familiale comme horizon d’attente ultime suffit à l’exorciser.

 

Plus jeune que Murakami, le troisième auteur, Hideaki Anno (1960-), est membre éminent de la « première génération otaku », biberonnée aux manga, aux films et séries télévisées d’animation et d’effets spéciaux. Il se fait un nom au début des années 1980 en réalisant, pour des conventions de science-fiction, des courts-métrages d’animation amateurs qui lui ouvrent les portes des studios : intermittent pour Hayao Miyazaki et Hisao Takahata, son nom est aussi au générique de certaines des productions les plus révérées de cette culture otaku que les médias découvrent, mi craintifs mi moqueurs, au cours des années 1980. Consommateurs acharnés de signes de caractère fictionnel au détriment, selon les médias, d’une réalité dont ils parviendraient mal à prendre la mesure, les jeunes otaku sont comparativement nombreux au sein de la secte Aum, dont le discours est flatteur à l’égard des œuvres et genres qu’ils affectionnent : selon Asahara, les auteurs de manga et de films d’animation seraient ainsi les « prophètes de notre temps », et il n’hésite pas à leur emprunter concepts et vocabulaire. En 1993, alors qu’Aum a déjà fait plusieurs fois les gros titres pour ses frasques politico-judiciaires, Anno entame la préparation de sa série d’animation Neon Genesis Evangelion. Diffusée à partir de septembre 1995, son scénario aux contours encore bien vagues au début du projet semble intégrer au fil de la production les révélations sur la secte et sa doctrine qui saturent l’espace médiatique après les attaques de mars. Fondée sur les « éléments d’attraction » fédérateurs du public otaku (robots géants, jeunes filles sémillantes, jargon scientifique…), la série s’infléchit cependant en cours de diffusion vers une forme d’introspection psychanalytique alors qu’Anno réalise ce qui le rapproche, ainsi que son public, de la secte : la propension à privilégier des constructions sémiotiques séduisantes à un réel ainsi esquivé. Anno se défend certes de traiter d’Aum, invoquant au sujet des nombreux parallèles entre son œuvre et la secte la coïncidence « d’attaques terroristes simultanées » (sic). Mais il s’éloigne ensuite pour un temps de l’animation, réalise plusieurs films en prises de vues réelles, et finit par livrer en 2016 sa conclusion sur la question du rapport entre fiction et réalité en faisant appel au genre le plus visuellement « factice » qui soit, le film de monstres à effets spéciaux (tokusatsu), pour commenter avec acuité la réalité du Japon post-Fukushima dans Shin Godzilla (Godzilla : resurgence).

 

Dans le contexte de nos sociétés postmodernes qui voient une progression toujours plus rapide vers un état d’équivalence généralisée dans la valeur perçue des informations (quel que soit leur origine ou leur statut), profitant de l’affaiblissement continu des instances traditionnelles de légitimation, la secte Aum s’est efforcée d’imposer sa fiction à la réalité, d’actualiser « le désir appelé utopie » (F. Jameson), aussi aberrante soit la forme qu’elle s’est choisie pour ce faire. Mais dans la mesure où ce contexte est plus que jamais le nôtre aujourd’hui – et les artistes susnommés ne s’y sont pas trompés, à l’image de Murakami affirmant avoir été interpellé par Aum « avant tout en tant que romancier » –, c’est la responsabilité de tous les créateurs de récits qui se trouve désormais constamment mise à l’épreuve. Qu’ils soient romanciers, cinéastes, journalistes, leaders religieux, ou dirigeants politiques.

 

 

Antonin Bechler

Maître de conférences

Département d’études japonaises / Groupe d’Etudes Orientales (EA1340)

Université de Strasbourg

 

Mots-clefs : Aum shinrikyô, religions, fiction, littérature, animation, Kenzaburô Ôé, Haruki Murakami, Hideaki Anno.

 

Bibliographie :

 

Bechler Antonin, Ôé Kenzaburô, Une économie de la violence, Presses Universitaires de Strasbourg, 2016.

Murakami Haruki, Underground, Belfond, 2013.

Ôé Kenzaburô, Œuvres, Gallimard, collection Quarto, 2016.

Reader Ian, Religious violence in contemporary Japan : the case of Aum Shinrikyô, University of Hawaï Press, 2000.

Suvilay Bounthavy, “Neon Genesis Evangelion ou la déconstruction du robot anime”, in ReS Futurae n°9, 2017.

Lignes de métro à Shibuya, Tokyo.