Les montagnes du Nord, un autre versant de l'histoire vietnamienne

Les montagnes du Nord, un autre versant de l'histoire vietnamienne

Les aires montagneuses du nord du Vietnam s'adossent aux frontières laotienne et chinoise et enserrent le delta du fleuve Rouge. Longtemps difficile d'accès, cet espace stratégique sous peuplé, que caractérise une grande diversité ethnique, fut longtemps laissé en lisière du développement économique national. Il enregistre désormais une croissance inédite et suscite un intérêt croissant. Partout visible, l'exploitation systématique du potentiel hydroélectrique s'apprécie au nombre de coupes rougeâtres qui dénaturent le paysage. Soucieux de ne plus dépendre des importations chinoises, le Vietnam a entrepris depuis une dizaine d'années l'érection de centaines de barrages, petits et grands, permettant d'atteindre l'autonomie énergétique à l'heure où ses besoins croissent de 20% par an. Dans le même temps, une industrie touristique en plein essor met en valeur un autre Vietnam, dont les pics dentelés aux versants crénelés de rizières en terrasses procurent une alternative plaisante à la platitude des rizières qui caractérise les aires deltaïques. L'intégration économique des confins montagnards, tout autant que l'arrivée de migrants venus des plaines surpeuplées, prélude à une lente assimilation des populations autochtones.

Nord du Vietnam (© versée dans le domaine public par son auteur)
Nord du Vietnam (© versée dans le domaine public par son auteur)

Ce faisant, on constate une large méconnaissance de l'histoire et de la culture propres à ces provinces des confins. Les ancienne dynasties concevaient la marche frontière comme une zone large, couverte de forêts, hérissée de monts, dont les populations aux mœurs étranges pouvaient seules résister aux eaux empoisonnées. Ces provinces figuraient sur les cartes, certes, mais on se dispensait de les administrer directement, tant il est vrai que leur intérêt économique semblait mineur. Nourrie d'une longue tradition impériale, la relation des évènements passés confiée aux scribes de la capitale s'est longtemps contentée d'envisager le rôle des régions excentrées comme un appendice d'une histoire politique nationale avant tout impulsée par la majorité Kinh (ou Việt) établie dans la plaine.

Il faut attendre le XIXe siècle pour que ces régions donnent lieu aux premières descriptions détaillées. Des mandarins vietnamiens, puis des officiers français, livrèrent des monographies régionales décrivant les us et coutumes des peuples formant un archipel linguistique complexe. Les groupes ethniques se répartissent le vaste territoire selon une savante stratigraphie ethnique où le dernier arrivé s'installait sur les terres vacantes des hauts versants. Certains sont implantés depuis fort longtemps (Lo Lo, Tầy, Thái, Giấy, Khmu …), d'autres issus de vagues migratoires plus récentes (Yao, Hmong). Nombre de ces groupes ne disposaient pas de système d'écriture ; et pour les autres, les Thái et les Yao notamment, la documentation en langue vernaculaire est limitée et pauvrement répertorié.

De prime abord, le chercheur en quête de sources primaires, manuscrits et inscriptions, ou même de ces traces physiques que laisse le passé, se trouve démuni et ne peut compter sur la présence de monuments, lieux de culte et de bâtiments anciens, lesquels sont peu nombreux. Parcourant les dépôts d'archives, les bibliothèques provinciales et les chantiers de fouilles, il lui faut organiser lui-même la constitution d'un corpus très diversifié. Puisque la trace écrite est rare concernant les périodes anciennes, toute source alternative est la bienvenue.

Connus depuis 1925, les énigmatiques pétroglyphes de Sapa, dans la province de Lào-Cai, donnent à voir des modèles originaux de cartographie sur pierre. Dénués d'écriture, les graveurs nous ont néanmoins laissé une description fine de leur monde. Les réseaux de rizières en terrasses gravés dans la roche, l'entrelacs des aménagements hydrauliques ou la figuration des villages permet l'étude de leur morphologie et renseigne sur l'évolution des implantations humaines dans les hautes vallées. Désormais répertoriés, ces pétroglyphes se prêtent à un travail d'interprétation qui offre une perspective nouvelle sur le mode de vie des peuples qui se sont succédé sur un même territoire.

Dans les vallées environnantes, les manuscrits anciens conservés dans les foyers Yao semblaient en déshérence car, si les locuteurs du Yao ne manquent pas, la graphie ancienne avait été délaissée pendant quelques décades au profit de l'école vietnamienne aux vertus assimilatrices. Rédigés en caractères chinois, mais lus en langue Yao, ces textes très divers – canon taoïste, ouvrages de pharmacopée traditionnelle, épopées, chants etc. – menaçaient d'être vendus aux touristes. Un recensement organisé au niveau provincial permit d'en recenser 14000 et d'en numériser un millier. En parallèle, des écoles de caractères confiées à des lettrés furent établies dans les villages. Elles permettent de familiariser la jeune génération avec ces textes et de renforcer la conscience communautaire. Le vaste travail de collation des sources et de sauvegarde patrimonial n'en est qu'à ses prémices, mais il est prometteur. Pour ces deux projets, le partenariat entre l'EFEO et les autorités locales de Lào-Cai fut combiné au mécénat afin de mener à bien, en quelques années, un travail de collecte et de recensement.

Estampage d'une roche gravée de Sapa, (© 1925 / V. Goloubew)
Estampage d'une roche gravée de Sapa, (© 1925 / V. Goloubew)

Formant un gisement archivistique de plus grande ampleur, les documents datant de l'époque coloniale, mais aussi ceux postérieurs à l'accession à l'indépendance, conservés tant en France qu'au Vietnam, permettent quant à eux une approche circonstanciée des bouleversements enregistrés dans les zones de montagnes. Une étude particulière de l'évolution des formes de pouvoir dans le bassin de la rivière Noire (Sông Ðà), soit un espace grand comme la Belgique à la jointure des frontières laotienne et chinoise, permet d'envisager sa progressive intégration au cadre national entre 1885 et 1975.

Jadis constellée de principautés tributaires placées sous la coupe de chefs héréditaires, la région releva après la conquête française d'un territoire militaire. Les hiérarques locaux composèrent avec la poignée de fonctionnaires français qui contrôlait alors la province. On y entreprit de brider les prérogatives que conférait aux grands clans le droit coutumier. Au début de la guerre d'Indochine, lorsque le Vietminh commença d'établir ses retranchements dans l'arrière-pays, la région redevint l'apanage du clan Đèo de Lai-Châu puis, en 1948, fut érigée en confédération Thái, dépendance de la couronne vietnamienne, donc alliée des Français.

Village Tai sur le cours de la Nam Na (© 2005 / Philippe Le Failler)
Village Tai sur le cours de la Nam Na
(© 2005 / Philippe Le Failler)

Et c'est là, dans la vallée de Điện-Biên-Phủ, que les Français établirent leur camp retranché en décembre 1953 et que se joua le destin de la colonisation française en Indochine. Leur défaite précipita la fin de la guerre et, localement, entérina la déchéance d'un clan comme la prédominance de son ethnie. La région fut ensuite élevée en zone autonome en 1955, puis, après 1975, intégra le cadre administratif commun. C'en était fini de son autonomie. De nos jours, l'ancienne bourgade Lai-Châu repose sous les eaux de la retenue du barrage de Sơn-La. Quant à Điện-Biên-Phủ, chef-lieu de la province éponyme, c'est une ville vietnamienne florissante posée en territoire Thái, l'architecture des bâtiments de brique se substituant aux maisons sur pilotis en témoigne. Plus que tout autre, cet exemple illustre un processus séquencé de réduction des particularismes régionaux.

Outre l'histoire politique et militaire, les documents d'archives nous permettent aussi d'envisager par le menu le quotidien des populations, de les différencier entre-elles puis de situer l'état d'un rapport inter-ethnique parfois conflictuel. On y découvre une Haute région vietnamienne située à des semaines de pirogue, terre de bagnes coloniaux, pâtissant d'une malaria endémique, de carence en iode et d'illettrisme. Sa frêle économie au long cours reposait alors sur le commerce du sel, le transit du thé chinois ou le trafic d'opium. Les historiens s'appliquent désormais à dresser la carte des réseaux marchands et à quantifier les circuits d'échanges. Nous serons ainsi à même de déterminer la nature et l'ampleur des liens transfrontaliers dans une aire géographique qui fut profondément bouleversée par la création de frontières abornées survenue il y a plus d'un siècle, c'est-à-dire fort récemment.

Philippe Le Failler
Historien
Maître de conférences
École française d'Extrême-Orient

Tir à la corde à Điện Biên Phủ, cérémonie annuelle à Hoàng Công Chất (© 2005 / Philippe Le Failler)
Tir à la corde à Điện Biên Phủ,
cérémonie annuelle à Hoàng Công Chất
(© 2005 / Philippe Le Failler)