Les peuples autochtones d'Asie septentrionale en contexte post-communiste

Les peuples autochtones d'Asie septentrionale en contexte post-communiste

À la différence d'autres régions du monde aujourd'hui, l'Asie septentrionale — le monde de la steppe, de la taïga et de la toundra — semble à l'abri des secousses. Prenons l'exemple des peuples autochtones de Sibérie : la disparition du régime soviétique et le passage à l'économie de marché se sont effectués dans une relative apathie (hormis des violences anti-russes à Touva). Cette vaste aire ne fait guère parler d'elle. Est-ce à dire qu'elle reste à l'écart de la mondialisation ? Loin s'en faut. Mais elle est demeurée si longtemps fermée et isolée que prévaut, pour qui y entre ou qui en sort, le sentiment de découverte. Même si le tourisme s'y développe, il est surtout le fait de journalistes, de militants écologistes ou de voyageurs New Age. Et même si le voyage à l'étranger est devenu possible pour ces peuples, seules certaines de leurs élites y ont accès, comme les troupes de chants et de danses invitées à faire des tournées par le monde. Cependant, une ceinture arctique s'est constituée : les 'petits peuples du nord' rendent visite sur le continent américain à ceux qu'ils tiennent pour leurs lointains cousins, pour apprendre comment défendre leurs droits territoriaux et revendiquer leur part des richesses naturelles. Leur actualité est faite d'un mélange complexe de 'retour aux traditions' et d'accès à la modernité en tant que peuples à part entière. Un mélange comparable s'observe dans les régions voisines, quelle que soit la situation politique : minorité nationale ou ethnie titulaire d'une république autonome en Fédération de Russie, ethnie titulaire d'une république devenue indépendante lors de la chute de l'Union soviétique ou État déjà formellement indépendant comme la Mongolie.

Le 'retour aux traditions' est, depuis 1990, un thème majeur chez tous ces peuples auxquels le contexte permet l'éveil ou le réveil avoué du nationalisme. Finies l'éradication des coutumes, la condamnation des religions, l'obligation de se conformer au modèle de l'Homo sovieticus, l'humiliation et la contrainte. Ils peuvent redevenir eux-mêmes. Car bien des idées et habitudes anciennes ont perduré sous le glacis imposé d'en haut par le régime : pour partie clandestines, pour partie altérées mais ressenties comme restées fidèles à elles-mêmes sous le flux des mots d'ordre successifs. Certaines resurgissent dès que s'ouvre la possibilité de les revendiquer, mais il s'avère vite que les souvenirs ne suffisent pas et le doute s'installe sur l'opportunité d'y revenir. Il en est ainsi sur tous les plans.

La disparition de l'économie collective et du salaire automatique pousse une partie de ces peuples à retrouver la vie nomade de chasseurs et d'éleveurs de leurs grands-pères. Mais l'organisation du travail dans les kolkhozes, sovkhozes et autres a entraîné la perte de certains savoir-faire qui permettaient une relative autarcie. Et l'éducation généralisée a offert aux femmes des formations professionnelles qui les dissuadent de retourner, elles et leurs enfants, à ce genre de vie. Une fracture se creuse entre zones rurales et urbaines, entre valeurs anciennes et nouvelles, entre hommes reprenant l'ancien mode de vie et femmes diplômées, entre deux revendications d'authenticité' — les intellectuels citadins se montrant les plus sensibles à la lettre des 'traditions'.

Les peuples sibériens, sans État propre avant la colonisation russe et l'intégration dans l'URSS, n'ont pas de modèle identitaire au niveau national. Ils se disaient naguère à la fois touva, koriak ou evenk et soviétiques ; un tel cumul n'est plus possible avec 'russes'. Il leur faut construire un modèle propre, en profitant de la liberté religieuse retrouvée. Or, anciennement chamanistes, ils ont été de plus ou moins longue date convertis au christianisme orthodoxe, au bouddhisme ou à l'islam, puis soumis à la propagande athéiste. Alors, quelle religion invoquer ? Face à ce problème, l'inventivité des élites est remarquable. Celles des peuples qui, tels les Bouriates ou les Yakoutes, sont titulaires de Républiques autonomes (sans y être majoritaires) sont les plus fortement incités à exercer leur créativité. En effet, ces Républiques, politiquement et démographiquement dominées par les Russes locaux, comptent chacune sur l'ethnie titulaire pour se forger une identité nationale nouvelle, sur base territoriale. Ainsi les intellectuels yakoutes ont d'abord cherché à instituer le chamanisme en religion nationale, élaborant une doctrine sur la base des descriptions d'observateurs russes de la fin du 19e siècle. En Bouriatie c'est le plus célèbre héros épique, Geser (comme Manas en Kirghizie devenue, elle, indépendante) qui a été érigé en emblème culturel au niveau national, grâce au soutien académique, à la création d'un département ministériel spécifique, d'institutions, de publications et de festivités à sa gloire. Cependant aucune de ces constructions symboliques n'a acquis une assise populaire. Aussi voit-on de nouvelles tentatives émerger, comme le tengrianstvo en Khakassie, Kirghizie, Yakoutie… Ce récent néologisme fait suite au classique tengrism, formé sur le mot turco-mongol tengri 'ciel'. Il reprend le concept de 'mandat du ciel' utilisé, à l'époque médiévale, par les empires des steppes pour fonder leur légitimité. Des historiens ont interprété ce 'ciel' comme une référence religieuse suprême, bien qu'il n'ait pas été conçu comme un dieu personnel et n'ait pas reçu de culte direct. L'appel fait de nos jours à ce concept ancien vise à doter l'unité politique d'un outil religieux de légitimation. Une forme de tengrianstvo vient de faire son apparition en Mongolie aussi, se superposant à la figure unificatrice de Gengis Khan, qui domine la vie symbolique de la nation depuis 1990, et jouit d'un culte où se mêlent éléments chamaniques et bouddhiques. On observe, dans la créativité déployée pour (re)construire l'identité ethnique ou nationale, des constantes qui rappellent les manières soviétiques, mais adaptées à d'autres idéaux : le caractère quasi expérimental des innovations qui favorise leur succession rapide, leur ritualisation poussée qui vise à les rendre familières, la pratique de la commémoration qui permet de reconstruire l'histoire. Il revient au chamanisme un rôle particulier dans cette articulation entre 'retour aux traditions' et modernisation. Donnant lieu, de la part d'Occidentaux, à un 'tourisme mystique' qui se répercute sur place sous diverses formes (néo-chamanismes à l'occidentale, chamanismes urbains à tendance nationaliste), il rejoint par les mécanismes qu'il met en œuvre le libéralisme fondé sur l'initiative privée et favorise ainsi l'émergence du sujet individuel dans ces sociétés.


Le présent ouvrage réunit des articles autour de la problématique de « la modalité ». Ce thème qui permet une grande liberté d'approche est à la fois moderne et traditionnel pour la linguistique japonaise. Il est moderne parce qu'il est intégré dans les réflexions de la linguistique générale problématisée depuis C. Bally, et il est traditionnel car il existe beaucoup de travaux au Japon même sur les parties des phrases exprimant la subjectivité. D'une certaine manière, le travail d'A. Bekes revisite les travaux traditionnels des Japonais dont la racine se trouve dans les études de poésies. On relève plusieurs démarches différentes dans les autres articles : celle de la logique occidentale considérant la modalité comme quelque chose qui modifie le contenu de la proposition (Takeuchi R.); une approche qui privilégie le rapport entre le locuteur et l'interlocuteur (Oshima H. et Higashi T.) ; une approche sémantique considérant la modalité comme partie intégrante du sens (F. Dhorne). Cette diversité dynamise la réflexion sur l'extension de ce concept dans le lexique, la syntaxique et la sémantique. Le présent ouvrage mettant à jour des phénomènes divers de la langue japonaise pourrait dans ce sens contribuer non seulement à la linguistique japonaise mais aussi à la linguistique générale.