L'expérience de la guerre en Asie orientale

L'expérience de la guerre en Asie orientale

Le spectacle de guerre annoncée auquel le monde assiste depuis plusieurs mois créé sans conteste un genre nouveau. Le traitement du conflit concerné n'est par contre pas sans rappeler certains épisodes de l'histoire récente en Asie. La première initiative de guerre de l'ONU remonte à 1950 et concerne la Corée : pour protester contre le maintien à la République de Chine (Taipeh) du siège chinois à New York, plutôt qu'à la République populaire (Pékin), l'URSS boycotte alors l'organisation, se privant d'utiliser le droit de véto dont elle disposait comme membre permanent du Conseil de sécurité. Quand les troupes de Pyong Yang franchirent le 38e parallèle, les Etats-Unis purent donc facilement décider ce dernier à intervenir, avec d'ailleurs pour l'essentiel leurs moyens militaires. La guerre allait durer trois ans.
Dans l'autre grand conflit asiatique de la période suivante, la guerre du Vietnam, les Etats-Unis se sont lancés seuls, mais un autre rapprochement s'impose : lorsque la France et l'Allemagne prennent aujourd'hui leurs distances avec la stratégie américaine, ils reproduisent d'une certaine manière ce que, dans les années 1960, de Gaulle avait réalisé, seul et de manière plus spectaculaire encore : dès 1964, dans le cadre de l'OTASE (Organisation du Traité de l'Asie du Sud-Est, maintenant dissoute) la France avait déjà exprimé de sérieuses réserves sur la politique des Etats-Unis en Asie du Sud-Est ; en 1966, de Phnom Penh, aux portes même d'un Vietnam en pleine guerre et alors qu'il avait déjà annoncé son retrait du commandement intégré de l'OTAN, de Gaulle y condamnait publiquement l'engagement américain. Quant à l'idée que le 11 septembre 2001 représenterait un « échec » des services secrets de Washington, c'est l'évidence, mais on ne disait pas autre chose au lendemain de l'offensive du Tet, le 31 janvier 1968 : par définition, les grands événements sont imprévus, sinon ils ne se produiraient pas.
La guerre est toujours une aventure : on sait comment elle commence, rarement comment elle se termine – c'est du moins l'enseignement du XXe siècle et, singulièrement, des conflits dont l'Asie a été le théâtre. La débauche d'armements utilisés en 1991 contre l'Irak pour qu'il se retire du Koweit est sans doute une leçon de l'expérience : la guerre du Vietnam, si elle se présentait aussi en 1965 sur le mode du « coup de poing », avait en effet commencé de façon plus mesurée. En lançant des raids aériens de représailles au nord du 17e parallèle et en débarquant des troupes au Sud, Washington voulait dissuader Hanoi de nourrir l'insurrection contre le régime de Saigon. On sait ce qu'il advint : le Nord-Vietnam, soutenu par le camp communiste, ne se laissa nullement impressionner, ce qui entraîna une montée en puissance progressive des combats et de l'intervention américaine – sans qu'il soit possible d'obtenir une décision sur le terrain. Huit ans plus tard, Washington signait avec les parties prenantes l'accord de Paris, qui lui permettait de se retirer mais ne réglait pas l'affaire sur le fond : encore deux ans (1975) et, la veille de l'entrée de l'armée populaire dans Saigon, les derniers Américains présents dans la ville s'en échappaient en catastrophe dans un tragique ballet d'hélicoptères, qui dura pratiquement une journée.
Une situation de conflit armé peut-elle s'installer aussi longtemps dans une région sans conséquences majeures ? Il n'est pas sûr qu'il y ait eu des causes économiques à cette guerre. Mais, dès lors qu'elle fut déclenchée, et d'autant plus qu'elle durait, elle devenait elle-même, comme toute guerre, une gigantesque entreprise, attirant les flux financiers ou les provoquant, générant des commandes industrielles d'une ampleur inédite, notamment en Asie orientale. La durée du conflit, comme auparavant celle de la guerre d'Indochine ou de la guerre de Corée, aura ainsi modifié la zone en profondeur et fortement contribué à façonner sa configuration – au-delà des millions de morts et des destructions qu'il a provoqués. Quelques années après la capitulation de Tokyo (1945), la guerre de Corée permettait déjà au Japon de retrouver son dynamisme industriel. Les « Nouveaux pays industriels » d'Asie – Corée du Sud, Taiwan, Hong Kong et Singapour – ont eux-mêmes amorcé leur décollage à la faveur de la guerre du Vietnam. Il n'y a pas, ainsi, deux histoires séparées, celle des conflits d'une part et celle de la croissance économique d'autre part : les décalages de développement qui caractérisent l'Asie orientale sont à mettre en relation, même s'ils n'expliquent pas tout, avec les affrontements qu'elle a connus.
Aujourd'hui, les risques de guerre n'y ont pas disparu. La course aux armements, rapide du nord au sud de l'Asie, comme la hausse spectaculaire de certains budgets militaires, laisse penser que tout cela pourrait servir un jour. Et ces moyens s'accumulent dans ou autour des lieux sensibles : détroit de Taiwan ou péninsule coréenne – où le président Bush a précisément localisé, en Corée du Nord, le principal élément asiatique de ce qu'il désigne comme l' « axe du Mal ». S'y ajoute, on le sait depuis attentat de Bali, l'émergence d'un terrorisme de type nouveau, qui invite les Etats à la vigilance – quoique si l'on peut légitimement lutter contre une méthode, et le terrorisme, fut-il de masse, en est une, il faudra bien un jour mettre un nom sur la – ou les – menace(s). En attendant, l'histoire récente a montré que l'Asie orientale ne peut rester insensible à l'onde de choc de conflits qui lui sont étrangers : la mondialisation financière s'ajoutant à la mondialisation stratégique, à l'œuvre depuis la seconde guerre mondiale, elle est devenue « solidaire » de tout ce qui se passe ailleurs.

Hugues Tertrais, agrégé et docteur en histoire enseigne à l'université de Paris I Panthéon-Sorbonne, et rattaché au Centre d'histoire des relations internationales contemporaines (Institut Pierre Renouvin)