L’Inde et le Monde : Revisiter l’histoire de l’ordre global au vingtième siècle

L’Inde et le Monde : Revisiter l’histoire de l’ordre global au vingtième siècle

La croissance économique post-libéralisation de l’Inde, ses ambitions, et sa position stratégique l’ont fait monter au rang de pays majeur de la politique internationale du 21e siècle. Dans un contexte de rééquilibrage de pouvoir global au profit de l’Asie, ce pays de plus d’un milliard d’habitants est ainsi devenu plus visible politiquement pour les décideurs et experts occidentaux – même s’il l’est encore peu dans les médias. Cette nouvelle visibilité internationale s’incarne dans l’expression souvent utilisée de « puissance émergente ».

 

Mais depuis quand l’Inde est-elle émergente ? Ou ré-émergente ? Certains rappellent l’époque du premier chef d’État de l’Inde indépendante, Jawaharlal Nehru[1],qui a promu sur la scène internationale une politique ambitieuse pour un pays nouvellement décolonisé, souvent présentée par le terme englobant de « non-alignement ».  D’autres suggèrent qu’il faudrait plutôt se référer à la période précoloniale, où l’Inde prenait une part plus grande dans les échanges commerciaux internationaux que par la suite sous l’Empire britannique. Aussi utile qu’elle puisse être pour définir le pays aujourd’hui, l’expression « puissance émergente » a ainsi une dimension temporelle indéterminée qui amène incidemment au cœur d’un problème commun à beaucoup de pays non-occidentaux : elle se réfère à une époque antérieure que les historiens, et plus encore le public, connaissent mal.  Ainsi, l’Inde est-elle paradoxalement un géant politique moderne dont le passé, même récent, est obscur. Il reste donc à étayer des preuves historiques. En particulier, son rapport au monde au 20e siècle est un chantier en reconstruction.

 

Ce manque de connaissances s’explique par plusieurs facteurs. Tout d’abord, traditionnellement, les historiens indiens ont eu tendance à se concentrer sur la période de pré-indépendance, laissant aux politistes le soin d‘analyser les années suivant 1947. Ensuite, les archives n’ont été ouvertes que progressivement, de manière souvent fragmentaire, ce qui n’a permis de faire certaines recherches historiques,  plus poussées, que relativement récemment. Enfin, plus généralement, l’eurocentrisme caractérise encore largement le champ d’étude historique de l’ordre international du 20e siècle. Par eurocentrisme, nous nous référons ici à une tendance à se focaliser sur l’étude des acteurs occidentaux (Europe, États-Unis) et sur leurs perspectives, et à les mettre au centre des développements historiques majeurs, au détriment des acteurs non-occidentaux, souvent anciennement colonisés, et considérés comme étant à la périphérie du système international. Cet eurocentrisme  a eu pour conséquence de marginaliser l’étude de pays comme l’Inde. A un autre niveau, un eurocentrisme au niveau de la théorie des Relations Internationales (RI) a aussi amené à prendre pour acquis des visions erronées du système international. Ainsi, la perspective historique et globale du système international offerte par les RI mainstream propose un récit problématique de ce système, que les historiens et des chercheurs en RI critiques, remettent en cause. Selon l’École Anglaise, un système d’états européens se serait graduellement étendu en une « société internationale » que les nouveaux états décolonisés auraient rejoint à leur indépendance. Ces états auraient alors simplement incorporé des normes internationales occidentales préexistantes. Or, de nouvelles recherches montrent qu’il faut plutôt comprendre la formation de l’ordre international en termes de co-constitution des pays européens et de leurs colonies, et qu’il faut de manière plus générale reconsidérer le rôle joué par les pays non-occidentaux dans la société internationale durant le 20e siècle, leur compréhension des normes, et leurs visions du monde. Peu connue encore est la manière dont l’Inde dut concrètement négocier au travers de sa relation à la sphère internationale les problèmes survivant à l’Empire. L’enjeu est autant de mieux comprendre l’histoire de l’Inde que celle de l’ordre international.

 

Dans cette perspective, l’Inde est un acteur majeur à étudier. C’est non seulement l’un des plus grands espaces non-occidentaux, mais aussi l’espace colonial puis post-colonial par excellence, puisqu’il a été à tour de rôle ou simultanément la plus grande colonie de l’Empire britannique, un foyer de lutte nationaliste, puis enfin un fer de lance des revendications politiques des pays du tiers-monde. L’Inde a ainsi été très tôt dans le 20e siècle un espace extrêmement fertile pour le développement de nouvelles conceptions de l’ordre international ; très tôt, elle a pensé le monde et à la place qu’elle peut occuper à l’intérieur de celui-ci.

 

Suivant ce fil, mes recherches reconstruisent le rôle de l’Inde dans l’histoire globale du siècle dernier. Il s’avère que, contrairement à ce qui est souvent imaginé, dès les années 1920, une élite indienne s’est internationalisée et a réfléchi plus systématiquement à l’espace international comme enjeu politique, en lien avec ses revendications politiques internes. L’Inde coloniale s’est ainsi rapidement insérée dans les débats et forums internationaux. Signataire du traité de Versailles en 1919, c’est la seule colonie qui devint membre fondateur de la Société des Nations (SDN), où une délégation officielle la représentait. Ce statut exceptionnel marqua le début de sa participation dans l’ordre institutionnel international. La délégation était subordonnée au pouvoir britannique, mais trouva une marge de manœuvre qui lui donna l’opportunité d’articuler et de faire entendre certaines de ses positions et ses préférences normatives dans l’espace de lutte politique que représentait la SDN. Ainsi, il faut imaginer par exemple le Maharaja de Nawanagar[2],dans un discours en 1923, réitérer l’espoir que la SDN représente un ‘nouvel ordre’ qui peut être ‘la citadelle refuge des petites nations’[3]. Il faut imaginer Srinivasa Sastri[4],un politicien libéral reconnu, argumenter pour la protection des Indiens travaillant dans les « mandats C » comme l’Afrique du Sud-Ouest (actuellement Namibie). La discrimination forte dont cette population souffrait fut un sujet central de récrimination pour la délégation indienne.

 

Détail, The Signing of Peace in the Hall of Mirrors, Versailles, 28th June 1919, William Orpen
Détail, The Signing of Peace in the Hall of Mirrors, Versailles, 28th June 1919, William Orpen
© IWM (Art.IWM ART 2856)

 

Cette internationalisation de l’Inde dont sa délégation à la SDN est l’illustration s’explique en partie par les dynamiques de l’empire britannique qui lui permirent d’avoir un statut légal atypique pour une colonie, à cheval entre un niveau impérial et international. L’effort de guerre ayant requis une contribution indienne importante en termes d’hommes et de ressources, la Première Guerre Mondiale catalysa les demandes politiques des élites locales, et contribua ainsi de manière décisive à accélérer l’évolution du statut hybride de l’Inde dans le cadre institutionnel du 20e siècle. Ainsi, d’un côté, les princes réclamèrent plus de représentation dans l’Empire et poussèrent à l’institutionnalisation de la politique coloniale. De l’autre, des politiciens firent pression pour que l’Inde soit traitée comme les « Dominions » tels que le Canada et l’Australie, qui, en 1917, gagnèrent en autonomie dans le système impérial.

 

En parallèle, avec le développement de mouvements d’indépendance, de nouvelles idées internationalistes se diffusèrent en Asie, incluant l’Inde. Les idéologies internationalistes promues par la Russie soviétique et le libéralisme wilsonien, quoique très différentes, devinrent de plus en plus influentes dans le monde colonial dans les années 1920. Le Congrès Nationaliste Indien, parti jusqu’alors modéré, vit l’émergence d’une nouvelle génération de leaders nationalistes dont le nouvel objectif plus radical était l’indépendance complète et qui, pour certains, se montraient très réceptifs aux idées internationalistes naissantes et conscient de l’importance politique de la scène internationale. Des leaders nationalistes ainsi tentèrent aussi d’utiliser les opportunités qui semblaient s’offrir avec le nouvel ordre inauguré par la fin de la Première Guerre Mondiale ou s’internationalisèrent à travers des forums alternatifs. Par exemple, en mars 1919, le nationaliste Bal Gangadhar Tilak[5]écrivit au Premier Ministre français et président de la Conférence de Paix de Paris, Georges Clemenceau, pour demander que le principe d’auto-détermination soit aussi accordé à l’Inde. Dans l’entre-deux guerres, Jawaharlal Nehru s’impliqua dans ces débats et arènes de discussions parallèles et suivit le développement des réseaux internationaux anti-impérialistes. Il participa en février 1927 au Congrès des Nationalités Opprimées pour promouvoir l’indépendance de l’Inde.

 

Par conséquent, des années avant l’indépendance du pays, la période d’entre-deux guerre fut cruciale pour l’intégration de l’Inde dans la société internationale et pour son émergence comme acteur international. Dans ce cadre, la place de l’Inde dans le monde fut imaginée et articulée par et à travers une grande variété de voix. Le gouvernement de l’Inde coloniale, mais aussi les intellectuels et activistes nationalistes, les princes et les diplomates développèrent et promurent leur agenda et visions concurrentes du monde sur la scène internationale. Comme nous venons de le voir, au moins deux grandes constellations d’acteurs, institutionnels et  activistes, cherchèrent à transformer un ordre international favorable aux puissances coloniales en s’insérant dans les grands débats internationaux. Chacune le fit pour se positionner vis-à-vis, et souvent contester, les normes internationales et le statu quo impérial et/ou international à leur manière. Se faisant, ces acteurs développèrent une relation complexe à  l’idée de nationalisme. Ce contexte amena notamment Nehru à repenser ce concept, en partie décrédibilisé par la guerre, en le réarticulant avec un internationalisme fondé sur le double principe d’indépendance et de coopération.
 

Jawaharlal Nehru à l’Assemblée Générale des Nations Unies, New York, 1948, Nehru Memorial Museum and Library
Jawaharlal Nehru à l’Assemblée Générale des Nations Unies, New York, 1948, Nehru Memorial Museum and Library
©NMML


A la veille de l’indépendance en 1946, l’engagement de l’Inde et ses ambitions dans les forums internationaux s’intensifia. Le nouveau pays lutta pour promouvoir une vision politique distincte et obtenir un statut plus égalitaire dans le système international – une égalité que l’indépendance formelle ne lui donnait pas. Aux Nations Unies, où l’Inde est aussi un membre fondateur, les diplomates indiens soutinrent activement leurs propres conceptions des normes internationales. Ainsi, l’Inde fut le premier pays à porter une dispute devant les Nations Unies, en juin 1946. Elle accusa l’Afrique du Sud sur la question du traitement (très discriminés) des Indiens dans le pays. Menée par Vijaya Lakshmi Pandit, la sœur de Nehru[6],la délégation indienne essaya ainsi de transformer le rôle de l’organisation internationale, et obtint une première victoire: en décembre 1946, l’Assemblée Générale  adopta une résolution en sa faveur. Ce n’est qu’un épisode révélateur du rôle de l’Inde aux Nations Unies.

 

Si cette histoire semble en partie connue à travers le récit d’anciens diplomates, beaucoup reste à faire pour comprendre comment l’Inde a réellement contribué aux organisations internationales en général et, ce faisant, à leurs normes et leurs conceptions de l’ordre international en particulier. Une nouvelle génération d’historiens commence à analyser l’implication de l’Inde dans le monde, en se concentrant sur sa politique étrangère. Cette histoire globale de l’Inde, fondée sur du matériel d’archives éparpillé sur plusieurs continents, amène ainsi à reconsidérer à la fois la genèse de la politique étrangère de l’Inde, l’historiographie de la décolonisation, et la vie des organisations internationales. Par ailleurs, l‘expérience de l’Inde vis-à-vis de la définition des normes internationales permet de reconsidérer des concepts centraux des RI d’un point de vue non-occidental. Méthodologiquement, Histoire et RI se retrouvent complémentaires.

 

Raphaëlle Khan

Chercheuse Inde-Asie du Sud,

Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (IRSEM)

Raphaelle.khan@irsem.fr

                                                      

 

Bibliographie

 

Baghavan, Manu. 2013. The Peacemakers: India and the Quest for One World. Houndmills, Basingstoke: Palgrave Macmillan.

 

Khan, Raphaëlle. A paraître. « The Ambiguities of Human Rights: India and the United Nations, 1946-1950 » dans Roland Burke, Marco Duranti et A. Dirk Moses (dir.), Human Rights, Empires, and their Ends: The New History of Human Rights and Decolonization. Cambridge: Cambridge University Press.

 

Khan, Raphaëlle. 2017. « India as a Norm Claimer: Normative struggles and the Assertion of Sovereignty at the San Francisco Conference (1945) » dans Mischa Hansel, Raphaëlle Khan and Mélissa Levaillant (dir.), Theorizing Indian Foreign Policy. New York: Routledge.

 

Mazower, Mark. 2009. No Enchanted Palace : The End of Empire and the Ideological Origins of the United Nations. Princeton : Princeton University Press.

 

Raghavan, Srinath. 2017. India’s War : The Making of Modern South Asia, 1939-1945. London : Penguin Books.

 

Pour les nouvelles recherches historiques sur l’Inde dans le monde, voir aussi les travaux de Rakesh Ankit, Rudra Chaudhuri, Bérénice Guyot-Réchard, Harshan Humarasingham, Swapna Kona Nayudu, Claude Markovits, Pallavi Raghavan, Vineet Thakur…

 

Mots-clés

 

Politique étrangère de l’Inde ; histoire globale ; organisations internationales ; normes internationales ; visions non-occidentales de l’ordre international.


[1]Jawaharlal Nehru (1889-1964), leader du Indian Nationalist Congress; Premier Ministre de l’Inde, 1946-64.

[2]Ranjitsinhji Vibhaji (1872-1933), Maharaja Jam Saheb of Nawanagar, 1907-1933; officier dans l’armée britannique, 1914-1952; délégué indien à la SDN, 1920; Chancelier de la Chambre des Princes, 1932-1933.

3]SDN, compte rendu de la 4e assemblée, 11e réunion plénière, 22 Septembre 1923, p.64.

[4]Srinivasa Sastri (1869-1946), homme politique libéral et défenseur des droits des Indiens dans l’Empire britannique; Président de la Servants of India Society, 1915; élu au Central Legislative Council, 1916; Indian délégué à la SDN, 1921; fondateur et président de l’Indian Liberal Federation, 1922.

[5]Bal Gangadhar Tilak (1856-1920), leader nationaliste; fondateur de la Indian Home Rule League, 1914; fondateur du Congress Democratic Party, 1920.

[6]Vijaya Lakshmi Pandit (1900-1990), membre du Indian Nationalist Congress; leader de la délégation de l’Inde à l’ONU, 1946-48, 1952-53; ambassadeur en URRS, 1947-49; ambassadeur aux États-Unis, 1949-51; présidente de l’Assemblée Générale de l’ONU, 1953; Haut-Commissaire de l’Inde à Londres, 1954-1961.

 

 
© IWM (Art.IWM ART 2856)