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Littérature et SHS du Japon : placer la traduction au cœur d’une globalisation vertueuse ?

Littérature et SHS du Japon : placer la traduction au cœur d’une globalisation vertueuse ?

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Article de Cécile Sakai

Mots clés : Traduction, Japon, littérature, sciences humaines et sociales, globalisation

L’évolution considérable qu’a connu la traduction littéraire d’œuvres japonaises en français depuis la fin du XIXe siècle contraste avec des difficultés persistantes de cette même traduction dans le domaine des sciences humaines et sociales. Comment, pourquoi et quelles sont les pistes à explorer ? Pour comprendre les enjeux de cette disparité, il faut tenir compte de la place de la traduction dans les sciences humaines et sociales (SHS), mais aussi élargir la réflexion pour inscrire l’ensemble dans un réseau de relations bilatérales et circulaires.

La traduction, une opération transformatrice – l’exemple des mangas

Comme l’indique Roger Chartier dans son tout récent ouvrage, Éditer et traduire : « La traduction et son envers, l’intraduisible, sont devenus des thèmes essentiels de l’histoire de la philosophie et de la littérature, de la sociologie et de l’histoire culturelle. Les raisons d’un tel intérêt sont à la fois historiques et méthodologiques. L’étude des traductions, qui furent l’une des premières modalités de la professionnalisation de l’écriture, est un instrument essentiel de la géographie littéraire comme des histoires connectées. Elle permet de dissiper les illusions anachroniques qui oublient la très grande inégalité entre les langues traduites et les langues qui traduisent. » (p. 14-15).

Depuis les années 2000, et grâce au renouveau des approches théoriques, la « traduction » est un sujet majeur des sciences humaines et sociales. Au sein des recherches postcoloniales post-Saïdiennes, dans la critique politique d’une vision universaliste, dans la résistance à la violence du globish langue (de communication) scientifique exclusive, ou, sur un autre registre, dans l’accélération des technologies de la traduction automatique, nombreux sont les travaux qui renouvellent le champ. Et certains phénomènes éditoriaux illustrent ces évolutions.

Ainsi, la traduction des mangas – qu’on ne présentera pas ici – connaît depuis trois décennies un essor sans précédent (Figure 1) et sort particulièrement renforcée de cette dernière année de crise sanitaire. Le numéro de juin 2021 de la revue professionnelle Livres Hebdo titrait ainsi : « Mangas : la grande euphorie », indiquant qu’entre 2013 et 2020, le marché avait grossi de 80 %, et encore de 80 % au premier trimestre 2021, par rapport à 2020. D’ailleurs le bilan annuel des traductions en français, publié par le même Livres Hebdo au printemps, confirme cette tendance : pour 2020, après l’anglais qui couvre 58 % du secteur, c’est le japonais qui se hisse à la seconde place (depuis une dizaine d’années) avec 15, 4 % de titres traduits, laissant derrière l’italien et l’allemand tous deux à 4, 7 % du marché, puis l’espagnol à 3, 4 % et nettement plus loin les autres langues.

Est-ce à dire que l’influence japonaise est devenue dominante ? La réponse est affirmative dans le champ précis et limité de la bande dessinée, ensemble de plusieurs genres d’expression culturelle qui associent le texte à l’image. Ce sont bien des effets structurels sur le 9ème art, qui démontrent que la traduction n’est pas seulement un moyen de diffusion, mais aussi un outil de transformation à portée transnationale. En témoignent les manhwa, manhua, manfra… En 2018, Radiant, manga français (manfra) de Tony Valente, n’a-t-il pas été publié directement au Japon et adapté avec succès en série télévisée de dessin animé ? 

mediathèque

figure 1 : Rayon des mangas à la médiathèque de Bayeux Les 7 Lieux
© Source : Wikimedia Commons / ActuaLitté, 2019

Littérature japonaise en France – de l’exotisme à la culture alternative

Quatre phases peuvent être distinguées dans l’évolution historique de la littérature japonaise en France.

À partir de l’année 1871, qui voit paraître L’Anthologie japonaise, poésies anciennes et modernes des insulaires du Nippon, traduite par Léon de Rosny (figure 2), titulaire de la première chaire d’études japonaises à l’École impériale des langues orientales vivantes (future INALCO), les œuvres japonaises vont peu à peu être introduites en français, au rythme lent de deux ou trois titres par an en moyenne – alors même que le japonisme est en vogue dans les arts occidentaux. Un paradoxe, qui durera jusque dans les années 1960.

Une deuxième période s’ouvre alors : d’une part les principaux éditeurs entreprennent la présentation systématique des grands auteurs du XXe siècle, principalement Tanizaki, Kawabata puis Mishima, convaincus de leur singularité esthétique. D’autre part, c’est à l’université que la littérature classique se voit largement traduite par René Sieffert, dépassant le cercle des initiés. C’est ainsi que le Roman du Genji, chef-d’œuvre du 11e siècle, mais aussi les haikus de Bashô, ou encore une bonne partie des répertoires des théâtres nô, bunraku et kabuki vont devenir accessibles. Cette dynamique d’une reconnaissance internationale est marquée par le premier prix Nobel d’un écrivain japonais : Kawabata Yasunari en 1968.

Une troisième phase commence au milieu des années 1980, avec la multiplication d’éditeurs et traducteurs engagés dans la diffusion de la littérature japonaise face à un lectorat diversifié. La période est marquée par une convergence d’intérêts : le Japon, alors deuxième puissance économique, suscite une curiosité culturelle auquel il répond par le financement de divers réseaux de soft power, pendant que du côté de la réception on se lasse des paradigmes de la tradition pour découvrir le monde contemporain.

Anthologie japonaise

figure 2 : Anthologie japonaise : poésies anciennes et modernes des insulaires du Nippon,
traduites en français et publiées avec le texte original par Léon de Rosny, éd. Maisonneuve et Cie, 1871
© Source gallica.bnf.fr / BnF

L’œuvre phare est celle de Murakami Haruki, qui commence à être traduite en France à partir de 1990, et dont plusieurs titres, notamment Kafka sur le rivage (2002), sont des best-sellers ici (Belfond, 2006). Entre temps, un deuxième prix Nobel est attribué en 1994 à Ôe Kenzaburô, grande figure intellectuelle et critique qui vient clore ce chapitre.

Quatrième phase enfin : la multiplication devient fragmentation et segmentation, au plus près de la production contemporaine japonaise, entre romans policiers et feel good books, dont un grand nombre sont écrits par des autrices – autre phénomène notable dans les lettres japonaises. Les mangas dominent le marché de la traduction, mais donnent une visibilité inédite à cette scène culturelle.

Les SHS japonaises : une barrière et ses interstices

En contraste avec la traduction d’œuvres littéraires, l’histoire des SHS japonaises en traduction est pauvre. Clairement et malgré bien des efforts, aucune dynamique véritable n’a pu voir le jour. Alain Delissen en explicite le contexte général dans « La patience de l’Autre : Asie, sciences sociales, traduction », un article du remarquable numéro « Traduire et introduire les sciences sociales d’Asie orientale » de la Revue Tracés, 2017.

Une bibliographie limitée au Japon permet néanmoins de distinguer ici deux grandes séquences : la première, depuis les années 1950, qui concerne les religions, la philosophie ou l’esthétique, autour de paradigmes dont le premier critère est la différence ou, si l’on veut, l’originalité. Que l’on pense aux traductions des traités du zen, aux théories du lieu (ba) ou de l’intervalle (ma). La seconde séquence, depuis les années 1990, relève de l’implication universitaire à faire connaître les travaux des spécialistes japonais dans les domaines principaux de l’histoire, de la sociologie, de la psychologie, du droit. Mais la circulation reste étroite, cantonnée aux revues spécialisées (Ebisu, Cipango, numéros spéciaux des Annales, de Critique…) et chez des éditeurs engagés (Picquier, Les Belles Lettres, CNRS éditions, etc.). La fragilité de l’édition des SHS liée à la volatilité croissante de son public impacte aussi le système.

Ces deux séquences se rejoignent par la recherche d’un autre discours, d’une altérité qui permette le décentrement, et au retour de ce détour par une vision élargie du monde, qu’elle porte d’abord sur l’être humain et son contexte, ou qu’elle porte par la suite sur le développement des SHS, en zone de contact avec d’autres socles et modalités réflexives. C’est aussi le lieu des tensions entre études aréales et approches disciplinaires. Il faut se garder de toute caricature néanmoins : les sources japonaises sont elles-mêmes innervées par des formations plurielles incluant les influences occidentales, en sorte que la singularité n’est jamais absolue. Le décentrement est dans la nuance.

Pour une autre littérature mondiale

figure 3 : Couverture de l’ouvrage Pour une autre littérature mondiale : la traduction franco-japonaise en perspective,
dirigé par Cécile Sakai et Nao Sawada, éd. Philippe Picquier, 2021

Une histoire connectée de la traduction : pour l’hybridité

Ce bref panorama compare deux évolutions incomparables en soi, mais qui montrent des points communs dans la recherche d’un exotisme devenu défamiliarisation. Pour mieux évaluer les positions des traductions des œuvres japonaises en Français, cette échelle de valeurs doit elle-même être comparée avec sa réciproque, soit l’histoire de la réception japonaise des œuvres françaises toutes catégories confondues, appréhendées sous le régime de la domination symbolique occidentale comme des modèles - peu à peu assimilés, suscitant de multiples contre-propositions hybrides, donc originales et susceptibles d’être modélisées à leur tour.

Cette trajectoire entre la France et le Japon peut être élargie à l’ensemble des rapports de force qui s’inscrivent, schématiquement, entre l’Europe, ancien empire, l’Amérique pôle dominant du XXe siècle, et la région Asie, qui n’est plus une périphérie, mais bien la nouvelle arène de conquête des pouvoirs. La traduction joue un rôle essentiel dans cette circulation forcément asymétrique, qui tire sa dynamique des tensions mêmes qu’elle suscite.

En tant que force transformatrice, la traduction est centrale pour un devenir plus hybride et plus équitable des cultures et des savoirs plurilingues. Elle nécessite donc d’être valorisée comme activité scientifique, essentielle et éthique. Ou, du moins, tel serait l’objectif politique à poursuivre dans le cadre d’une globalisation plurielle qu’il nous incombe de rendre vertueuse.

Cécile Sakai, Professeure, UFR LCAO, Université de Paris, et CRCAO (UMR 8155). cecile.sakai@u-paris.fr

Bibliographie succincte

Casanova Pascale, La langue mondiale. Traduction et domination, Seuil, 2015.

Cassin, Barbara, Éloge de la traduction – Compliquer l’universel, coll. Ouvertures, Fayard, 2016.

Chartier, Roger, Éditer et traduire – Mobilité et matérialité des textes (XVIème-XVIIIème siècles), coll. Hautes Études, Seuil, 2021.

Coll., Histoire des Traductions en Langue Française (HTLF), XVème-XXème siècles en 4 volumes, Verdier, 2012-2019.

Sakai, Cécile et Sawada, Nao (co-dir.), Pour une autre littérature mondiale – la traduction franco-japonaise en perspective, Arles, Picquier, 2021.

Sapiro, Gisèle (dir.), Translatio – le marché de la traduction en France à l’heure de la mondialisation, CNRS éditions, 2008.

Tracés. Revue de sciences humaines « Traduire et introduire les sciences sociales d’Asie Orientale », Olivier Allard et Christelle Rabier (co-dir.), Hors Série, 2017. (OpenEdition)

 

 

 

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