Mars 2005 - Le tsunami à Sumatra : questionnements au sein de l'islam indonésien

Mars 2005 - Le tsunami à Sumatra : questionnements au sein de l'islam indonésien

Plus de deux mois après la catastrophe du 26 décembre dernier, rajouter des mots sur le tsunami et ses 200 000 morts en Asie du Sud-est peut paraître dérisoire tant le sujet a donné images et écrits. L'on sait à ce jour qu'un élan de solidarité inégalé a conduit à une promesse d'aide de 8 à 9 milliards de dollars aux régions touchées, de la Thaïlande à la Somalie. Certains responsables d'ONGs affirment que le tsunami aurait changé les mentalités en Europe notamment. Les aurait-il changées ailleurs?

Pour les chercheurs sur place en Asie, ces derniers mois ont permis une multitude d'observations sur les réactions des sociétés touchées de près ou de loin par la catastrophe, dans leur vie parfois, mais aussi dans leur perception du monde, de la mort, de la vie, de Dieu ou du néant. Qu'elles soient en Inde, en Thaïlande, en Afrique ou Indonésie, les familles ont vécu un drame semblable, mais chaque société a traversé l'épreuve différemment.

Pour l'Indonésie, ce drame est survenu dans une période de grandes interrogations, six ans après la chute de Suharto et la trop longue crise économique qui l'a accompagnée, suivie d'une réforme démocratique et d'une décentralisation aux conséquences encore incertaines. L'Indonésie venait tout juste, en juillet puis en octobre, de vivre ses premières élections démocratiques depuis la mise en place du nouveau système politique. Les présidentielles avaient écarté Megawati, la fille de Soekarno et porte-drapeau du changement démocratique depuis le début des années 1990, au profit d'un général « démocrate », Susilo Bambang Yudhoyono. En décembre, l'Indonésie était donc plutôt confiante, observant attentivement les tout premiers pas de sa nouvelle idole Susilo aussi nommé SBY, dont les partisans avaient ignoré les candidats des partis politiques établis avec une audace surprenante. La presse, impatiente de voir enfin le « vrai réformateur » à l'œuvre, avait donné cent jours à Susilo pour prouver que le peuple (rakyat, la bannière adoptée par sa coalition, kerakyatan) avait eu raison de lui accorder sa confiance. Le 26 décembre, ces cent jours n'étaient pas encore écoulés.

Pendant cette période d'épreuve, la confiance presque exubérante du petit peuple avait curieusement cohabité avec une angoisse croissante au sein des plus hautes sphères du pouvoir. Le 16 décembre, le Président Susilo avait invité 70 personnes à des prières exceptionnelles pendant quatre heures à la mosquée du palais, sous la direction d'un imam de renom d'origine arabe, Abdul Rachman Al-Habsyi. On y avait demandé une protection divine. Certains de ses collaborateurs suggéraient que Susilo souffrait de nuits troublées. Depuis son déménagement au palais après sa prise de fonctions le 20 octobre, les mauvais augures se multipliaient : un avion de la Lion Air s'était écrasé fin octobre à Solo (23 morts), le convoi du Président avait fait six morts et des dizaines de blessés en bloquant la circulation sur l'autoroute, deux hélicoptères militaires s'étaient écrasés (13 et 6 morts) et un tremblement de terre avait gravement secoué la Papouasie.

Dans une Indonésie à la recherche d'elle-même après 32 ans de régime Suharto, où les facteurs religieux et politique sont inextricablement liés depuis les années 1990, le tsunami ne pouvait guère être perçu comme une simple catastrophe naturelle. Les esprits furent troublés bien au-delà des terres dévastées et les intellectuels de tous bords se posèrent des questions dans la presse et sur internet : quel message voulait donc nous envoyer Dieu (Tuhan, Allah) avec ce tsunami déferlant sur Aceh, la « véranda de la Mecque » (serambi Mekka), l'une des terres les plus anciennement islamisées, ce sultanat qui fut le plus tenace dans sa résistance au colonisateur hollandais, ancien point de départ des pèlerins vers la péninsule arabe ?

De la grande mosquée de Banda Aceh, dans un prêche qu'il donna un vendredi, début janvier, le secrétaire général du Conseil des Oulémas, Din Syamsuddin, déclara : « peut-être cette catastrophe est-elle survenue car nous avons oublié Allah et ses enseignements et manqué d'appliquer la Loi islamique (charia) ». Le « peut-être » de Din Syamsuddin devint une affirmation péremptoire au Conseil des Moujahidins d'Indonésie, dirigé par Abu Bakar Ba'asyir (encore en prison), dont le porte-parole déclara que c'était le péché (kemaksiatan, vice) qui était la source de toute catastrophe, « le péché effrayant qui sévit dans le pays, tel le refus de l'application de la charia dans le gouvernement, qui conduit à une corruption généralisée, aux meurtres, aux viols, à la consommation de drogues, la prostitution, les jeux d'argent, la consommation d'alcool, l'apostasie, le terrorisme et l'anarchisme ». Aceh, pourtant, venait de se doter de lois encore uniques en Indonésie : des qanun votées par le parlement local d'Aceh en 2002 à la faveur de l'autonomie régionale imposaient, entre autres, aux hommes la prière obligatoire le vendredi à la mosquée et aux femmes le port du voile. Ces opinions extrêmes sur les péchés des Acihais et des Indonésiens en général restèrent très minoritaires et elles firent même bondir bon nombre d'intellectuels qui lancèrent en retour des appels à la raison.

Un jeune intellectuel musulman libéral venu me présenter son dernier livre s'amusa à deviner les interprétations que l'on continuerait à donner de l'événement : le tsunami est-il dû à une mauvaise application de la sharia ou bien au contraire à la décision justement d'y appliquer la sharia ? L'audace de sa propre question, faite sur un ton de mi-plaisanterie, l'avait un peu effrayé lui-même.

Bien plus répandue que cette idée d'une punition pour faute de dévotion fut celle que j'entendis le soir du 31 décembre en javanais chez un vieux dalang [montreur de marionnettes] à Yogyakarta. Il fit dire à Semar, incarnation divine dans le théâtre d'ombres javanais, vieux sage aux allures de clown, que les Acihais avaient été punis pour une autre faute : ils avaient trop tardé à entendre la voix de la raison – celle de la nécessité de l'unité du pays -- et persisté dans le séparatisme. D'une voix grave d'homme sage, Semar expliqua sur l'écran blanc éclairé dans la nuit que Megawati avait envoyé ses troupes, puis Susilo, mais rien n'y faisant, Dieu avait perdu patience.

Dans l'avion qui m'amenait à Yogyakarta, un homme d'affaires batak musulman d'une cinquantaine d'années, éduqué et particulièrement dynamique, me raconta que, selon les quotidiens, un python géant avait surgi des eaux juste à temps pour sauver une femme et son enfant. Dieu existe « peut-être quand même », me glissa-t-il, hésitant un peu devant le raisonnement facile -- mais si peu choquant dans un pays où le surnaturel fait partie du discours au quotidien. C'est avant tout la résistance au raz-de-marée des bâtiments des mosquées qui a rassuré les croyants, peu enclins à prêter l'oreille aux explications rationnelles des architectes selon lesquels les grandes ouvertures propres à ces constructions auraient fait toute la différence avec les habitations.

Haidar Bagir, un intellectuel musulman très influent responsable de la plus grande maison d'édition islamique Mizan, proposa dans le plus grand quotidien Kompas une explication du tsunami sous forme de syllogisme: 1. Dieu existe 2. Dieu est bon. 3. Dieu est tout-puissant 4. Dieu est omniscient, donc 5. Le monde est empli de méchanceté et de mal. Le nouveau magazine Syir'ah, proche de l'islam libéral, publia la réponse d'un jeune ouléma de réputation plutôt modérée, Saïd Agil Siraj, selon lequel le tsunami était indubitablement une manifestation d'Allah, mais qu'il ne nous incombait pas de juger si c'était un bien ou un mal.

La question de la responsabilité de Dieu et celle du péché des hommes risquent de continuer de faire couler beaucoup d'encre. Le débat pourrait-il renforcer le poids des conservateurs qui cherchent à inclure davantage d'éléments de la Loi islamique dans le droit positif ailleurs en Indonésie ? Les milices islamistes que l'on a vues à l'œuvre pendant le mois du Ramadan, cassant quelques cafés et billards le soir à Jakarta, pourraient-elles y trouver un message d'encouragement divin ? Ce qui est certain, c'est que le Conseil des oulémas a fait preuve d'une autorité inégalée jusqu'ici, s'opposant à l'incinération des corps contre l'avis de l'ex-Président Wahid, un homme encore vénéré comme un saint vivant (wali hidup) dans les campagnes de Java-est.

Pour les Indonésiens, ce furent deux mois où chacun était rivé à son téléviseur. En moins d'une semaine, la chaîne de télévision Metro TV capta une audience énorme en diffusant ses images-choc et en tentant de rassembler les familles : les retrouvailles toujours dramatiques étaient passées en direct. Rediffusions, pleurs, prières, chants composés pour les victimes et aucune censure pour les enfants. Face à ses parents en demande d'images fortes, une petite voisine de quatre ans ferma à clé la porte de la salle de TV et la garda dans sa poche, accusant ses parents de péché (dosa).

Mais l'Indonésie a aussi redécouvert Aceh, cette province de la pointe nord de Sumatra, plus proche de la Malaisie que de Jakarta, une région peu connue des 220 millions d'Indonésiens, excepté de l'armée (les pourparlers avec le GAM, le mouvement sécessionniste, ont repris après le tsunami). Un grand mouvement de solidarité a émergé, de jeunes volontaires sont partis de Java vers la pointe de Sumatra, en voiture, en camion, avec des vivres, pour plus de 2000 km de route difficile.

Les vivres collectés commencèrent à pourrir la première semaine jusqu'à l'arrivée – fort rapide − des hélicoptères américains (puis français) qui amenèrent sourires, pleurs de gratitude et images de vieilles femmes acihaises effondrées dans les bras des soldats mais qui firent naître aussi, déjà, les signes d'une xénophobie latente depuis la perte du Timor Oriental en 1999, nourrie par la peur de la « christianisation » depuis les années 1920. La méfiance était semée, aussi inconcevable fût-elle pour les quelque 2000 étrangers sur place. L'arrivée de quelques missionnaires protestants américains, notamment ceux de Wordhelp annonçant avec candeur un projet de prise en charge de 300 orphelins (projet abandonné), n'a pu que favoriser la paranoïa qui nourrit la presse islamiste depuis 1998.

Le tsunami est donc devenu un thème de débat philosophique et religieux d'autant plus perturbant que les autorités religieuses anciennes ont été remplacées en partie, et sans bruit, par de nouveaux acteurs dont certains étaient inconnus il y a cinq ans à peine. Un vieil ouléma de 80 ans qui vit aux fins fonds de Java-est, l'un des plus anciens élèves de la fameuse école coranique de Tebuireng, devenu un ami au fil des quinze dernières années, me confia par téléphone portable : « Il est certain que Dieu a voulu nous dire quelque chose, mais nous ne savons pas quoi. Ceux qui affirment le savoir se substituent à Dieu, en quelque sorte, puisqu'ils parlent en son nom. C'est en effet devenu leur spécialité ».

L'islamisme, il faut le dire, concerne une minorité qui n'est pas représentative de l'opinion publique indonésienne. Une autre question préoccupe désormais davantage les Indonésiens et les étrangers réunis, c'est le sort de l'aide nationale et internationale qui afflue dans la province, en partie directement au bureau du vice-gouverneur. Le gouverneur en titre, A. Puteh, a été mis en examen pour corruption, l'une des « actions des cent jours» du Président réformateur. L'administration a été décimée par le tsunami : il convient désormais de se demander si ceux qui restent sauront faire face à une situation aussi exceptionnelle et à l'exigence de transparence qui vient aussi, maintenant, des donateurs étrangers.


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