Mars 2015 - La nouvelle campagne contre la corruption en Chine (2012-2014)

Mars 2015 - La nouvelle campagne contre la corruption en Chine (2012-2014)


Carte de l'indice de perception de la corruption 2014, selon Transparency Internation.
La Chine se place en 100° position des pays les moins corrompus, sur 174 pays.
En Asie-Pacifique, elle est est 16° pays le moins corrompu, sur 28 pays.
(© 2014 / Transparency International)

La corruption a toujours existé dans la Chine communiste, mais à l'époque maoïste, puritaine et égalitariste, elle ne s'étalait guère en public et était moins massive. Après la mort de Mao Zedong et le lancement de la réforme économique, elle a pris un nouvel essor favorisé par l'introduction du marché, l'intensification de la circulation monétaire, la réapparition d'entrepreneurs privés et le développement du consumérisme. Elle se manifeste dans les provinces comme à Pékin, à tous les étages de la société civile comme de la bureaucratie. Les collusions entre cadres et entrepreneurs entretiennent une étroite imbrication entre pouvoir et argent. Les pots de vin, les trafics d'influences, les détournements de fonds, les abus de biens sociaux se chiffrent en millions et milliards de yuans. Au tournant du XXIème siècle, les progrès de la mondialisation étendent encore le champ et l'échelle de cette corruption.

Conscients des dangers que de telles dérives font courir à l'économie, à la société comme au régime, les dirigeants de Pékin n'ont cessé depuis les années 1980 de lancer de grandes campagnes de lutte contre les corrupteurs et les corrompus. La chute spectaculaire de quelques grands entrepreneurs privés et de responsables haut placés - tels Chen Xitong, maire de Pékin, en 1998 ou Chen Liangyu, secrétaire du comité municipal du parti de Shanghai, en 2008 - , ont frappé l'opinion mais n'ont pas suffi à enrayer l'extension de la corruption car les cadres étaient eux-mêmes trop impliqués dans les divers trafics : difficile d'arrêter le voleur quand il ne fait qu'un avec le gendarme.

Dès son élection comme secrétaire général du parti au XVIIIe congrès, en novembre 2012, et sans même attendre sa prise de pouvoir comme Président de la République en mars 2013, Xi Jinping a fait de la lutte contre la corruption son objectif prioritaire, indissociable de la réforme économique dont il a proclamé l'urgente nécessité. Cette campagne- là a-t-elle plus de succès que les précédentes ?

Une campagne à la Mao, menée avec détermination.

La nouvelle campagne suit le schéma des campagnes maoïstes : slogans, désignation de cibles par le parti, isolement des présumés coupables chassés de leur emploi, attaques contre leur entourage et leurs réseaux, enquête interne menée par la Commission de discipline du Comité central. La culpabilité reconnue, aggravée le plus souvent par une déconsidération morale de l'individu accusé d'inconduite sexuelle, on en arrive à l'exclusion du parti et au renvoi de l'accusé devant les tribunaux. Dans cette procédure, dont les diverses étapes peuvent s'étaler sur de longs mois, le rôle principal revient au parti et à sa Commission de discipline, qui engage les poursuites et dont le verdict précède et dicte celui des tribunaux. Si cette campagne ne s'accompagne pas, comme si souvent sous le règne de Mao, d'une terreur de masse, elle n'en fait pas moins appel à une violence qui s'exerce contre les individus : au cours de l'enquête interne menée par le parti dans le plus grand secret et en dehors de toute procédure légale, tous les moyens sont bons, y compris la torture, pour obtenir des aveux.

Classique dans son déroulement, cette campagne se distingue par la détermination du pouvoir, l'ampleur du mouvement et la mise à mal des barrières qui jusqu'ici protégeaient les dirigeants les plus haut placés.

Annoncée dès le XVIIIe congrès, en novembre 2012, la volonté de Xi Jinping de « faire la chasse aux tigres et aux mouches » (aux grands et petits criminels) n'a cessé d'être réaffirmée. En août 2013 le Bureau politique a approuvé un plan quinquennal (2013-2017) de prévention et répression contre la corruption. Interdiction a été faite à tous les cadres de recevoir des cadeaux en argent ou en nature, d'utiliser des fonds publics pour financer des dépenses somptuaires : banquets extravagants, voyages à l'étranger, achat de voitures de luxe pour les services, etc. Ces dispositions s'appliquent aux cadres militaires aussi bien que civils. Pour mettre en œuvre cette politique Xi Jinping a placé à la tête de la Commission de discipline un dirigeant de haut vol, l'un des sept membres du comité permanent du Bureau politique : Wang Qishan, réputé pour son énergie, ses compétences financières et sa rigueur morale.

Une campagne efficace

Les résultats ne se sont pas fait attendre. Dés 2013 le nombre des cadres punis s'élève à 180 000 (13,8% de plus que l'année précédente). Le mouvement atteint tous les milieux : compagnies d'État (pétrolières et charbonnières en particulier), spéculateurs immobiliers, hauts fonctionnaires, cadres provinciaux, cercles militaires, milieu de la télévision, de l'université. Autant que la quantité, la qualité des personnalités sanctionnées témoigne du caractère radical de la campagne. La liste des victimes est un véritable gotha de la fonction publique : Jiang Jiemin, ex-chef de la commission de gestion des actifs publics, Liu Tienan, ex-vice-président de la commission de développement et de réforme (qui dirige l'ensemble de la politique économique), Li Dongsheng, ex-vice-ministre de la Sécurité, le général Xu Caihou, ex-vice président de la commission centrale des Affaires militaires dont dépendent les forces armées. Et bien d'autres.

Le cas le plus remarquable est celui de Zhou Yongkang qui fut jusqu'au XVIIIe Congrès l'un des hommes les plus puissants de Chine : membre du comité permanent du Bureau politique, chargé des problèmes de sécurité. Son pouvoir s'enracinait dans la riche province du Sichuan, ainsi que dans les réseaux de l'industrie pétrolière et les services de police et du renseignement. Jamais jusqu'ici le parti n'avait accepté que soit mis en accusation un membre du directoire suprême que représente le comité permanent du Bureau politique. La condamnation de Zhou Yongkang a donc fait tomber un véritable tabou.

Apeurés, les cadres sont revenus dans leur ensemble à un genre de vie plus sobre, comme en témoigne la chute des importations de produits de luxe. Des résistances cependant persistent : celles des groupes d'intérêts locaux, de grandes compagnies publiques hostiles à toute mesure visant à réduire l'opacité de leur gestion et l'importance de leurs profits, celles enfin de hauts dirigeants du parti se sentant menacés à terme. Ces résistances ont été en partie surmontées et seront peut-être être vaincues si, comme prévu, la campagne se poursuit pendant plusieurs années.


Le réseau d'influence de Zhou Yongkang : sa famille,
le Service de sécurité publique, l'administration
du Sichuan et l'industrie pétrolière.
(© 2014 / Shwangtianyuan, sous licence Creative Commons)
 
Un journal de Hong Kong nomme et présente
les secrétaires de Zhou Yongkang
(© 2014 / versé dans le domaine public 
par The voice of America)

Les limites de la campagne

Elles découlent de son caractère même. Et tout d'abord du rôle prédominant joué par le parti et la discipline de parti au détriment de toute participation citoyenne et de l'appareil judiciaire. Bien que le Bureau politique ait déclaré en août 2014 vouloir mettre en place un quadruple contrôle sur la corruption (par le parti, la population, l'appareil judiciaire, les médias) et même si les dénonciations par voie de presse ou des réseaux sociaux jouent leur rôle, c'est au parti et à lui seul que revient la décision ultime de lancer ou non des poursuites. Le mouvement des Nouveaux citoyens qui reprenait à son compte le programme officiel de la lutte anti-corruption a été réprimé et ses activistes traduits en justice pour troubles à l'ordre public en janvier 2014. Seul le parti est habilité à faire la police du parti.

D'où naît le soupçon d'instrumentalisation de la lutte anti-corruption. Aujourd'hui comme hier, celle-ci ne servirait-elle pas aussi, et peut-être surtout, à écarter les cliques rivales qui gênent les hommes au pouvoir ? Les partisans de l'ancien président Jiang Zemin ? Et surtout ceux de Bo Xilai, l'ex-secrétaire municipal du parti à Chongqing (Sichuan), soupçonné d'avoir voulu ravir la direction suprême à Xi Jinping à la veille du XVIIIe Congrès. Si Zhou Yongkang a fini par être mis en examen n'est-ce pas avant tout à cause des liens qui unissaient l'ancien chef de la Sécurité à Bo Xilai ?Les soupçons d'une campagne biaisée s'accroissent du fait que tous les tabous ne sont pas tombés et que la caste des « Princes rouges » (issue des familles de dirigeants) - dont relève Xi Jinping lui-même - demeure hors d'atteinte. Sur les quarante-huit « tigres » poursuivis entre 2012 et 2014 on ne compte aucun de ces « princes ». Ils ne sont pourtant pas les derniers à profiter de leur situation privilégiée pour faire fortune. Mais il a fallu les enquêtes de journalistes américains et les fuites concernant les capitaux mis à l'abri dans les paradis fiscaux des Iles vierges ou des Caïmans (China Leaks) en janvier 2014 pour que soit révélé le montant de leurs fortunes, révélation qui n'a pas jusqu'ici entraîné de sanctions mais a provoqué des mesures de rétorsion contre certains journalistes et organes de presse étrangers.

 
Captures d'écran de deux articles de journaux chinois sur le procès de Bo Xilai.
(© 2013 / Huánqiú Shíbào/Global Times et Ta Kung Pao)

Un bilan mitigé

Les biais imposés à la lutte contre la corruption nourrissent un certain scepticisme dans une opinion pourtant généralement favorable au mouvement. La bureaucratie apeurée se réfugie dans l'apathie. Le ralentissement de la croissance freine la synergie avec la réforme économique. Pourtant, conduite sans faiblir depuis deux ans, la campagne lancée par Xi Jinping n'en a pas moins acquis une certaine crédibilité. Destinée à moraliser la vie publique et lutter contre le mécontentement social, elle a aussi servi à renforcer le pouvoir du parti et surtout celui de son chef. Son efficacité comme ses limites découlent de l'autoritarisme qui caractérise le régime chinois et posent encore une fois le problème de savoir si le maintien de ce régime est compatible avec la poursuite de la croissance économique et du développement social.

Marie-Claire Bergère
Historienne, spécialiste de la Chine moderne et contemporaine
Professeur émérite à l'INALCO et ancien directeur d'études à l'EHESS,
Marie-Claire Bergère a dirigé le Centre Chine de cet établissement.
Elle a publié de nombreux articles et ouvrages
sur l'histoire économique et sociale de la Chine aux XIXe et XXe siècles.

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