Montée de l'Asie dans l'Économie-Monde

Montée de l'Asie dans l'Économie-Monde

Les dirigeants de l'ASEAN, durant le 18ème Sommet de l'ASEAN à Jakarta (Indonésie), en mai 2011 (© 2011 / Peerapat Wimolrungkarat, sous une licence Creative Commons license)
Les dirigeants de l'ASEAN, durant le 18ème Sommet de l'ASEAN à Jakarta (Indonésie),
en mai 2011 (© 2011 / Peerapat Wimolrungkarat, sous une licence Creative Commons)

Qu'il y ait une montée de l'Asie dans l'économie-monde depuis au moins 1960 et surtout depuis 2000, personne n'en doute. Mais de quoi s'agit-il au fond ? Et qu'est-ce qui l'explique ? Les réponses qu'on nous offre sont des plus diverses, et même contradictoires. Certains disent que l'Asie (ou même seulement la Chine) a toujours été le centre des activités économiques du monde sauf pendant un bref intervalle entre 1800 et 1950. Pour ceux-là, la « montée » récente n'est que la reprise par l'Asie de sa position « historique » ou « naturelle ». Il y a ceux également qui considèrent que ce qui se passe maintenant est la relocalisation du « centre » de l'économie-monde, qui n'est qu'un phénomène plusieurs fois répété dans le système-monde moderne, et qui découle de la logique de fonctionnement d'un système capitaliste.

Il y a ceux aussi pour qui la « montée » actuelle de la Chine et de l'Asie est le point culminant d'un lent processus qui a couvert les cinq derniers siècles et qui reflète un autre genre de « modernisation » , différent de celui qui s'est développé en Occident. Il y a même ceux qui pensent que cette montée n'est que passagère et qu'elle disparaîtra (ou pourrait disparaître) très bientôt.

Évidemment, ces multiples arguments dérivent des sous-entendus (et des espérances) politiques et géopolitiques variés et opposés, qui trouvent ou cherchent à trouver un paravent intellectuel.

Essayons de distinguer les éléments de la discussion.

Les dirigeants des nations du G7 durant le 18ème Sommet du G7 en juillet 1992 à Munich (Allemagne), et les dirigeants du G20 durant le 2ème Sommet du G20 en avril 2009 à Londres (Royaume-Uni). La moitié des nouvelles nations viennent d'Asie ou du Pacifique. (les deux photographies, de 1992 et de 2009, ont été placées dans le domaine public par le Bureau exécutif du Président des États-Unis)
Les dirigeants des nations du G7 durant le 18ème Sommet du G7 en juillet 1992 à Munich (Allemagne),
et les dirigeants du G20 durant le 2ème Sommet du G20 en avril 2009 à Londres (Royaume-Uni). L
a moitié des nouvelles nations viennent d'Asie ou du Pacifique.
(les deux photographies, de 1992 et de 2009, ont été placées dans le domaine public
par le Bureau exécutif du Président des États-Unis)

Une question qui se pose est le déclin des États-Unis dans le système inter-étatique. J'ai prôné moi-même une telle thèse. Dans ce sens, il y a certainement une montée de l'Asie, mais pas de la seule Asie. Il y a également une montée de l'Amérique du Sud. Et il y a d'autres montées dans le sens qu'il existe aujourd'hui une plus grande distribution du pouvoir géopolitique dans le monde qu'il y a cinquante ans.

Il y a sûrement, à mon avis, une lente tendance à un repositionement du centre de l'économie-monde vers l'Asie du Nord-Est (Chine, Japon, Corée pris comme un ensemble). Il est vrai que c'est quelque chose de « normal » dans le sens qu'elle fait partie d'un des processus de base du fonctionnement de l'économie-monde capitaliste depuis quatre siècles. Mais il faut noter que ce processus est lent et que, dans le passé, il fallait cent à cent cinquante ans pour achever un tel virage géographique.

Il est vrai aussi que la croissance assez spectaculaire de la Chine, pendant ces dix à quinze dernières années, et d'autres croissances assez fortes, comme celle de l'Inde et du Brésil, ne vont pas durer très longtemps. De tels taux de croissance n'ont jamais duré très longtemps et, cette fois, le caractère mondial de la dépression rend encore plus difficile d'enrayer leur diminution.

Ce qui manque dans toutes ces analyses est l'essentiel. Le système-monde moderne est en crise structurelle, et cela depuis déjà cinquante ans. Il s'est trop éloigné de l'équilibre. Comme l'expliquent les thèses des sciences de la complexité, tout système arrive à ce type d'impasse et bifurque alors. La seule chose certaine est qu'il est impossible de préserver le système actuel. Mais il y a toujours deux solutions alternatives dans une bifurcation et il est impossible, intrinsèquement, de prévoir laquelle d'entre elles va prévaloir. Nous le saurons probablement d'ici vingt à quarante ans.

Les nations du G20, avec celles du G7 en bleu sombre, la Russie (G7+1) en bleu clair, l'Union européenne en rose et le reste du G20 en vert (carte par Exile824, placée dans le domaine public)
Les nations du G20, avec celles du G7 en bleu sombre,
la Russie (G7+1) en bleu clair, l'Union européenne en rose et le reste du G20 en vert
(carte par Exile824, placée dans le domaine public)

Quand on se trouve dans une crise structurelle, la grande majorité des gens continue à agir selon les normes du système défaillant, mais, en réalité, ceci intensifie la crise. C'est ce qui se passe actuellement. Par exemple, la « montée » de la Chine, ou de l'Asie du Nord-Est, ou des pays émergents, loin de résoudre la crise, la rend encore plus impossible à résoudre.

Prenons, par exemple, le fait que, en Chine (ou en Chine plus la Corée plus l'Inde plus le Brésil), on a pu augmenter le nombre de personnes qui, aujourd'hui, ont un revenu convenable (ou qui, dans le langage souvent utilisé, sont devenus membres des classes moyennes). Faisons le compte. Comme résultat, le nombre des personnes dans le système-monde qui profitent d'un tel niveau de revenu passe d'à peu près 5-10% (peut-être moins) à 20-30% (peut-être davantage). Pourtant, la plus-value globale reste plus ou moins la même, mais le groupe qui la partage devient beaucoup plus grand. Comme dit le proverbe, le jeu n'en vaut plus la chandelle. Ceci pousse non seulement les non-nantis à se rebeller mais, encore plus important, pousse les vrais nantis à chercher des solutions alternatives qui peuvent leur permettre de récupérer les taux que leur offrait jusqu'ici le système actuel.

Donc, on ne se trouve pas devant une simple relocalisation du centre de l'économie-monde, encore moins devant une restauration d'un centre historique multi-millénaire que certains pensent découvrir dans la Chine. On se trouve plutôt au sein d'une transition assez chaotique vers un futur tout à fait incertain, jusqu'à ce que notre planète décide de se pencher définitivement vers l'une des deux solutions alternatives qui sont devant nous.

Dans ce nouveau système-monde (si la planète reste socialement unifiée), quel sera le rôle de la Chine ? Y aura-t-il même dans ce nouveau système-monde des structures étatiques comparables aux nôtres ? Ou de grandes zones culturelles distinctes ? Qui pourrait le dire ? Un système différent du capitalisme reprendra-t-il les pires aspects du système capitaliste (hiérarchie, exploitation, polarisation) ou verrons-nous, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, un système relativement démocratique et relativement égalitaire (les deux choses allant ensemble) ? Qui pourrait le dire aujourd'hui ?

Tout ceci fait partie d'une grande lutte politique pour définir notre avenir à laquelle chacun de nous participe, nolens volens. Si c'est un système relativement démocratique et relativement égalitaire, les Chinois (je ne dis pas la Chine) auront une place semblable à celle des autres. Si c'est un système hiérarchique, fondé sur l'exploitation et la polarisation, on ne peut pas prévoir aujourd'hui où se trouveront sur l'échelle mondiale les Chinois, ou la Chine, si elle existe encore.

Immanuel Wallenstein
Senior Research Scholar (chercheur senior)
Sociologie
Université de Yale

Quartier d'affaires de Shinjuku, Tôkyô (Japon) (© 2010 / Jean-François Sabouret)
Quartier d'affaires de Shinjuku, Tôkyô (Japon) (© 2010 / Jean-François Sabouret)