Nouvelles perspectives sur le vieillissement en Chine contemporaine… et au-delà

Nouvelles perspectives sur le vieillissement en Chine contemporaine… et au-delà

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Article de Justine Rochot

Mots clés : Chine, retraite, vieillissement, génération, inégalités, troisième âge

Le vieillissement de la population chinoise est aujourd’hui un sujet régulièrement abordé dans la presse et la littérature scientifique, en Chine comme à l’étranger. Conséquence couplée de l’allongement de l’espérance de vie, de la transition démographique et des politiques de planification des naissance instaurées pour la plus importante en 1979, les plus de 60 ans représentaient 18,1 % de la population (253 millions de personnes) en 2020 contre seulement 7 % en 2000, et les projections estiment qu’ils constitueront jusqu’à 28 % de la population en 2030.

Si les recherches existantes se sont essentiellement intéressées aux enjeux institutionnels entourant les demandes croissantes de prise en charge du vieil âge dépendant, elles se penchent en revanche peu sur les expériences intimes du vieillissement des personnes concernées et considèrent souvent les personnes âgées comme une catégorie homogène de récipiendaires passifs du soutien de leur famille ou des politiques publiques. En outre, les analyses demeurent souvent empreintes d’un culturalisme plus ou moins déguisé, entretenu pour une part par les autorités chinoises, considérant les personnes âgées chinoises comme nécessairement plus respectées que leurs pairs occidentaux du fait d’un principe de piété filiale qui irriguerait les rapports sociaux depuis des millénaires.

À rebours de ces prismes dominants, je montrerai ici que le seuil statistique des « plus de 60 ans », généralement considérée comme une catégorie naturelle et évidente, reflète pourtant mal la diversité des expériences, des identités et des attentes formulées par les personnes âgées dans le contexte chinois. En orientant notre regard vers la nouvelle génération de retraités chinois qui, depuis une dizaine d’années, façonnent de nouvelles manières de concevoir la retraite et le vieillissement, il s’agira ainsi de pointer du doigt combien les expériences du vieillissement et les comportements qui lui sont associées sont en réalité aussi divers que façonnés par des facteurs multiples.

Un groupe hétérogène marqué par des inégalités

Les politiques de la retraite, héritées en partie de la période maoïste, conditionnent aujourd’hui de profondes inégalités entre les personnes âgées actuelles, lesquelles ont d’importantes implications notamment sur leur autonomie financière et l’état des liens entre générations.

Les ruraux âgés demeurent largement exclus des politiques de retraite et des filets de protection sociale accessibles à la majorité de leur contrepartie urbaine, et ce malgré l’instauration récente de maigres assurances retraites rurales : en 2010, 78 % des urbains de plus de 60 ans disposaient ainsi de leur propre revenu (essentiellement des pensions) tandis que 88 % des ruraux demeuraient dépendants d’un travail ou de soutien financier familial.

Au sein même de la population âgée urbaine, de fortes inégalités continuent également de séparer différentes catégories de retraités, l’âge de la retraite et les bénéfices sociaux accordés variant à la fois sur la base du genre (les femmes pouvant prendre leur retraite en moyenne 5 ans plus tôt que les hommes, parfois dès 50 ans), de la profession (les ouvriers prenant également leur retraite plus tôt que les « cadres ») et de la nature des unités de travail (opposant ici les employés retraités de l’administration publique, des entreprises privées ou publiques et les cadres qualifiés du Parti et de l’administration).

En 2014, l’âge moyen d’entrée en retraite en Chine était estimé à 54 ans environ, soit près de 10 ans de moins que la moyenne mondiale – un fait imputable à la fois aux seuils extrêmement bas de la retraite chez certaines catégories de retraités urbains mais aussi aux politiques massives de mise en retraite anticipée instaurées dès la fin des années 1990 dans les entreprises d’État.

L’invention chinoise du troisième âge

Facteurs d’inégalités, les politiques de la vieillesse participent aussi, à l’échelle des discours, à faire évoluer la manière dont différentes cohortes de retraités chinois conçoivent leur vieillissement et ce moment de transition important dans le parcours de vie qu’est l’entrée en retraite. Les politiques de mise à la retraite des « cadres révolutionnaires » (jusqu’alors non-soumis à une retraite obligatoire) au début des années 1980 ont constitué ici un moment historiquement charnière, poussant l’État-Parti à dépeindre la retraite non comme un « retrait » de la société mais comme une continuité de l’activité révolutionnaire, une nouvelle étape dans la carrière des individus, compatible avec une forme d’utilité sociale. Ces réformes ont en outre coïncidé avec la participation de la Chine à l’Assemblée Mondiale sur le Vieillissement, organisé par l’ONU en 1982 – un évènement qui a sensibilisé les autorités aussi bien aux enjeux à venir du vieillissement de sa population qu’à l’importance de la contribution, sur les plans spirituels, culturels et socio-économiques, des personnes âgées elles-mêmes.

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figure 1 : couverture de l’un des premiers exemplaires de la revue Elderly Chinese (Zhongguo laonian 中国老年), créée en 1983, initialement à destination des cadres retraités.
Source : collection personnelle Justine Rochot.

Depuis les années 1990, l’État-Parti, comme les nouveaux acteurs du marché (qui ont vu dans le vieillissement de la population une opportunité financière séduisante) ont ainsi participé à façonner l’émergence d’un nouveau « troisième âge » de la vie, essentiellement urbain et prenant des colorations propres au contexte chinois. De nouvelles expressions traduisant l’émergence de sous-catégories d’âge intermédiaires se sont ainsi diffusées: les « personnes moyennement âgées » (zhonglao nian ren 中老年人), le « clan des retraités » (tuixiu zu 退休族) ou « des cheveux d’argent » (yinfa zu 银发族) ou encore les « jeunes vieux » (xiao laoren 小老人). Tout un pan d’initiatives se sont également développées à destination de cette nouvelle classe d’âge – allant des universités pour personnes âgées aux revues papiers pour retraités, en passant par des groupes WeChat en ligne, des agences de voyage et centres vacances, des centres d’activités de quartier, des entreprises de santé ou des programmes de bénévolat – leur promettant de nouvelles perspectives pour appréhender leur retraite, désormais dépeinte comme un « second printemps » dans les parcours de vie.

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figure 2 : si 2 % des plus de 60 ans fréquentent une université pour personnes âgées en Chine (2,9 % en ville et 0,9 % à la campagne) d’après le recensement de 2015, ce sont plus de 20 % des plus de 60 ans qui aimeraient en réalité pouvoir intégrer de telles structures, témoignant d’un fort écart entre l’offre et la demande. Ici, les candidats à l'université pour personnes âgées de la ville de Hefei, dans l'Anhui, font la queue pour les inscriptions, pourtant réparties sur trois journées.
 Source : https://new.qq.com/omn/20180831/20180831A11DL9.html#p=1 (consulté le 27 octobre 2021)

La retraite de la « génération Mao »

Les formes prises aujourd’hui par le troisième âge chinois ne peuvent toutefois être séparées des cohortes qui s’approprient aujourd’hui ces initiatives avec une ferveur sans précédent, et auprès de qui le « vieillissement activiste » (jiji yanglao 积极养老 traduction locale quelque peu distordue mais révélatrice du concept de « vieillissement actif ») promu par l’État-Parti trouve une résonance toute particulière. Depuis la fin des années 2000, une nouvelle génération d’urbains, nés entre la fin des années 1940 et le début des années 1960, est en effet entrée progressivement à l’âge de la retraite : premières générations à avoir grandi sous le maoïsme, ils ont vu leur scolarité secondaire interrompue durant la Révolution culturelle et ont, pour une part d’entre eux, été envoyés se « faire rééduquer auprès des paysans pauvres » lors du Mouvement d’envoi des Jeunes instruits à la campagne (1968-1980) ; entrés sur le marché du travail au moment de l’ouverture économique, et dans la conjugalité à l’heure de la planification des naissances, ils constituent aujourd’hui les premières cohortes de parents d’enfants uniques à prendre leur retraite.

Leur expérience du vieillissement et leur comportement en retraite se distinguent à ce titre de ceux de leurs aînés. Bénéficiant certes plus largement d’accès à des pensions et à la propriété foncière, leur conscience marquée d’appartenir à un ensemble générationnel distinct, sacrifié de manière successive à tous les moments charnières de leurs parcours de vie, n’en est pas moins renforcée aujourd’hui. Craignant de peser financièrement sur leur enfant unique en cas de maladie du fait du coup croissant de la santé, ils sont particulièrement demandeurs d’activités leurs permettant de repousser l’âge de l’entrée dans la dépendance, et ce d’autant que certains s’occupent activement de leurs propres parents âgés. La santé prend également une importance particulière face à l’augmentation du coût et à la réduction du nombre d’institutions de prise en charge de la petite enfance, contraignant les enfants uniques aujourd’hui sur le marché du travail à déléguer en masse la charge de leur enfant en bas âge à leurs parents retraités (un phénomène renforcé depuis la relaxe progressive des limitations sur les naissances depuis 2013) : en 2014, on estimait ainsi à 60-70 % la part des enfants de moins de deux ans principalement élevés par leurs grands-parents, un fait souvent vécu comme pesant par ces nouvelles générations de retraités qui se considèrent une nouvelle fois sacrifiés à un moment important de leurs parcours de vie.

L’intensification des rassemblements de jeunes retraités (souvent symbolisée par la « fièvre des danses de place » – guangchangwu re  广场舞热 – qui a marqué les espaces publics urbains durant les années 2010) ainsi que leurs mobilités nationales et internationales depuis près d’une décennie, s’inscrivent donc dans ce contexte complexe, mêlant à la fois l’émergence récente de nouveaux espaces à destination des « jeunes vieux », la circulation et réappropriation de nouvelles normes de la retraite, et le vieillissement d’une génération de parents d’enfants uniques socialisés en période collectiviste. Ces derniers trouvent en effet dans ces sociabilités des formes d’effervescences collectives qui ne sont pas sans leur rappeler leur propre jeunesse, mais aussi des lieux où échanger et apprendre à négocier le temps nouveau de la retraite (marquée par un désarroi d’autant plus fort que le travail a constitué pour eux une part centrale de leur identité sociale), à mettre à distance les pressions pesant sur eux en tant que parents vieillissant d’enfant unique, ou encore à « rattraper le temps perdu » par l’arrêt précoce de leur scolarité et continuer à se sentir en prise avec un monde changeant.

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figure 3: une séance de danse de place au parc Ditan de Pékin, réunissant une centaine de personnes, principalement des femmes retraités.
Source : Justine Rochot, 14 août 2014


Bouleversant les représentations dominantes de « la » vieillesse chinoise, le troisième âge de la génération Mao se révèle ainsi un point d’entrée particulièrement heuristique pour complexifier les approches du vieillissement : interrogeant sur les attentes et pratiques qui seront celles des jeunes retraités chinois actuels au fur et à mesure de leur avancée vers le grand âge, ces constats invitent aussi plus largement à déconstruire l’image monolithique de la vieillesse en Asie orientale, souvent réduite au seul prisme de la piété filiale, et à intégrer dans les analyses le rôle joué par les cultures politiques, les modèles d’État-providence, les circulations de savoirs et les socialisations générationnelles dans le façonnement d’expériences et de représentations sans cesse changeantes du vieillissement.
 

Justine Rochot
Docteure en sociologie de l’EHESS, Justine Rochot est actuellement post-doctorante de la Fondation Chiang Ching-Kuo au CECMC (EHESS) et chercheuse associée au CEFC (Taipei). Sa thèse de doctorat, portant sur les espaces de sociabilité de jeunes retraités en Chine urbaine contemporaine, a été récompensée par trois prix de thèse. Actuellement basée à Taïwan, elle étend son intérêt pour l’étude de la retraite et du vieillissement à d’autres espaces du monde sinophone.

 

Bibliographie

Rochot Justine, « "Un parc à soi": les parcs, territoires de la vieillesse en Chine urbaine contemporaine », Lien social et Politiques, no 79, 2017, pp. 193–214. URL : https://www.erudit.org/fr/revues/lsp/2017-n79-lsp03241/1041739ar.pdf

Rochot Justine, « Vieillir ensemble. Ethnographie d’une expérience collective de la retraite au sein d’un groupe de vieux "jeunes instruits" chinois », Études Chinoises, vol. XXXVI, no 1, 2017, pp. 105-138.

Frazier Mark W., Socialist Insecurity. Pensions and the Politics of Uneven Development in China, Ithaca, New York, Cornell University Press, 2010.

Lenoir Rémi, « L’invention du "troisième âge" », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 26-27, 1979, pp. 57-82.

Manion Melanie, Retirement of Revolutionaries in China: Public Policies, Social Norms, Private Interests, Princeton, New Jersey, Princeton University Press, 2014.

Zhang Hong, « The New Realities of Aging in Contemporary China: Coping with the Decline in Family Care », in Jay Sokolovsky (éd.), The Cultural Context of Aging. Worldwide Perspectives, Westport, Praeger, 2009, pp. 196-215.

couverture de l’un des premiers exemplaires de la revue Elderly Chinese (Zhongguo laonian中国老年), créée en 1983, initialement à destination des cadres retraités.