Novembre 2006 - Chine 2006 : un rendez-vous manqué avec l'Histoire

Novembre 2006 - Chine 2006 : un rendez-vous manqué avec l'Histoire

L'année 2006 aurait dû être une année commémorative importante pour la Chine : quarantième anniversaire du lancement de la Révolution culturelle, puis trentième anniversaire de la mort de Mao et de l'arrestation de la Bande des Quatre qui a ouvert la voie à une nouvelle ère, celle des réformes et de l'ouverture. Il s'agit là d'événements de première importance, qui ont bouleversé non seulement l'histoire du pays, mais également la vie de très nombreux Chinois d'aujourd'hui, y compris de responsables politiques, d'intellectuels, d'écrivains et d'artistes, toutes personnes généralement amenées à réfléchir sur l'histoire et à donner forme à la mémoire collective. Par ailleurs, les temps ont suffisamment changé, semble-t-il, pour que l'on dispose du recul historique nécessaire. L'époque où Mao tentait de relancer l'utopie communiste et de maintenir « la politique au poste de commandement » paraît bien loin à l'heure de l'intégration de la Chine à l'OMC et à la mondialisation capitaliste. Le passé maoïste, y compris celui de la Révolution culturelle, ne pourrait-il pas enfin se transformer en Histoire, en une histoire authentique, raisonnée, permettant aux plaies de commencer à se refermer et aux faits d'être transmis aux jeunes générations ?

Force est de constater que ce n'est pas l'estimation faite par les responsables politiques chinois, qui se montrent toujours très embarrassés par l'histoire du régime dont ils sont issus. En ce qui concerne le quarantième anniversaire du lancement de la Révolution culturelle (que l'on date généralement de la Circulaire du 16 mai 1966), les autorités ont non seulement maintenu le silence, mais ont émis des directives très strictes pour qu'aucun média n'en parle. Toute activité académique sur le sujet a même été interdite, si bien que la grande conférence en langue chinoise commémorant cet événement a eu lieu à New York du 12 au 14 mai 2006, organisée par des chercheurs d'origine chinoise travaillant aux États-Unis. J'y ai moi-même participé, mais la dizaine d'historiens vivant en Chine qui étaient invités n'ont pas été autorisés à le faire. Certains ont cependant réussi à organiser à Pékin, du 24 au 26 mars, une conférence clandestine dont un compte-rendu a été lu à New York. Les actes du colloque américain, dont le titre anglais était « Historical Truth and Collective Memory : International Conference for the 40th Anniversary of the Cultural Revolution », sont en cours d'impression à Hong Kong.

L'arrestation des proches de Mao (connus aujourd'hui sous le nom de Bande des Quatre), le 6 octobre 1976, n'a pas non plus été commémorée, bien qu'elle ait été à l'époque très largement soutenue par la population. Cela tient évidemment à la volonté des autorités chinoises de préserver une image positive de Mao, toujours considéré comme un élément indispensable de la légitimité du Parti communiste chinois, même si la politique menée par les dirigeants actuels n'a plus rien à voir avec celle que défendait le Grand Timonier. Le trentième anniversaire de sa mort, le 9 septembre, n'a donné lieu à aucune analyse ou réflexion dans la presse, mais une soirée de spectacles en son honneur a été organisée. En effet, si la réalité historique du maoïsme (et notamment ses aspects les plus sombres) restent tabous, le mythe du père fondateur est en revanche exalté.

Ce désir d'entretenir un mythe historique ainsi que la volonté de maintenir un monopole politique de l'interprétation de l'histoire sont incompatibles avec le développement d'une histoire critique. C'est ce qu'a montré l'affaire Bingdian. Ce supplément très apprécié du Journal de la jeunesse chinoise a été fermé temporairement début 2006 par les autorités et son rédacteur en chef a été renvoyé pour avoir publié un long article dans lequel un historien, Yuan Weishi, critiquait, en donnant des exemples précis, l'image partiale et déformée de l'histoire qui est donnée dans les manuels scolaires chinois. La colère officielle avait sans doute été attisée par la référence explicite de l'auteur aux remontrances que les autorités chinoises adressaient alors au gouvernement japonais à propos de l'image adoucie que certains manuels d'histoire japonais donnaient de l'invasion de la Chine par les troupes de l'empire nippon.

L'attitude critique de Yuan Weishi est partagée par un certain nombre d'historiens et d'intellectuels qui constatent avec inquiétude le caractère systématique et l'efficacité du contrôle de l'histoire par les autorités chinoises. C'est notamment le cas de membres de la génération de la Révolution culturelle ou « génération perdue 1» , anciens gardes rouges et « jeunes instruits » envoyés à la campagne, qui sont effrayés par l'ignorance ou, pis, la méconnaissance dont font preuve les générations suivantes à propos de cette période si importante de l'histoire contemporaine de la Chine. L'un d'eux, Xu Youyu, constate avec angoisse que cette méconnaissance conduit de jeunes intellectuels à souhaiter le retour de la Révolution culturelle. Il est pour lui grand temps de « faire face à l'Histoire » (titre d'un de ses ouvrages) et de « sauver l'histoire de la Révolution culturelle » (titre d'une conférence qu'il a donnée à Paris en juin 2006). Comme d'autres intellectuels de cette génération, il a recours à l'histoire orale pour compenser la difficulté d'accès aux documents historiques, jalousement gardés par les autorités. Le désir d'un grand nombre de chercheurs et d'éditeurs est de permettre l'apparition d'une « mémoire du peuple » (minjian), afin de résister à l'amnésie officielle. Grâce à leurs efforts, un nombre non négligeable de documents, de témoignages et d'analyses ont pu être publiés en chinois, surtout à Hong Kong, à Taiwan ou aux États-Unis, mais aussi en République populaire de Chine.

Cependant, les forces de ces intellectuels sont limitées. Si les autorités politiques n'ont plus les moyens d'étouffer totalement la production de travaux historiques critiques ni l'expression d'une mémoire non autorisée, il faut bien reconnaître que, dans l'état actuel du rapport entre État-Parti et société, les chances de voir se développer en Chine même une véritable connaissance historique du XXe siècle dépendent d'un changement d'attitude du pouvoir. Certes, on n'en décèle pas aujourd'hui de signe, mais un jour pourrait venir où une évolution apparaîtrait comme nécessaire, compte tenu des problèmes que la situation actuelle pose aux autorités.

En effet, la manipulation de l'Histoire peut se retourner contre ses auteurs. Ainsi, la préservation du mythe de Mao, et notamment l'occultation de l'histoire de la Révolution culturelle ont pour effet de fournir à la population une image idéale du passé révolutionnaire que l'on oppose à celle de la corruption et des inégalités caractérisant la Chine d'aujourd'hui. Lors d'une réunion informelle avec des étudiants de l'Université de Pékin, j'ai été récemment surpris de constater à quel point l'idéologie maoïste pouvait conserver pour eux sa charge critique. Ignorants des réalités du maoïsme, ils se retrouvent en quelque sorte dans la situation des étudiants occidentaux des années 1960, enthousiasmés par le Petit Livre rouge.

Le refus de regarder le passé entraîne un autre risque, celui de perdre tout repère, notamment moral. Depuis le début des réformes, et notamment depuis les événements de Tian'anmen en 1989, les autorités ont encouragé le peuple à se concentrer sur l'avenir et sur l'amélioration de leurs conditions de vie. La sagesse populaire a résumé cette politique par un jeu de mots : xiang qian kan, qui signifie au départ « regarder vers l'avenir », mais peut également vouloir dire « regarder vers l'argent », l'homophonie entre les deux termes étant parfaite en chinois. De fait, en refusant à la société la possibilité de regarder vers le passé, on l'empêche également de regarder vers d'autres valeurs que l'argent. Un peuple sans mémoire risque bien d'être un peuple sans valeurs. Le pouvoir en est aujourd'hui conscient, d'où certains encouragements à une résurgence du confucianisme et donc du passé, mais d'un passé très contrôlé et refaçonné dans un but utilitaire.

Enfin, en refusant une mise à nu et un débat concernant la Révolution culturelle, on s'interdit de panser les innombrables plaies dont elle est responsable, comme de trouver un remède à leurs causes profondes. Le numéro 1 actuel, Hu Jintao, est conscient des tensions très vives qui déchirent le tissu social chinois, d'où son insistance, répétée au récent Sixième plenum du Comité central, sur la nécessité d'établir une « société harmonieuse ». Mais peut-on fonder une société harmonieuse sur l'oubli organisé des conflits, des erreurs et des injustices du passé ? L'Histoire le dira.


1.Michel Bonnin, Génération perdue – Le mouvement d'envoi des jeunes instruits à la campagne en Chine, 1968-1980, Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 2004.

Mao pendant la Révolution culturelle