Production & circulation des savoirs sur le genre au Sud

Production & circulation des savoirs sur le genre au Sud

Ces journées d’étude proposent d’analyser les conditions de production des savoirs sur le genre, en partant des pays dits du Sud. Il s’agit d’une part de mettre en évidence les dynamiques locales, régionales et globales, de production et de circulation de ces savoirs sur le genre et d’autre part de s’intéresser au contenu de ces savoirs et d’en souligner les spécificités (ou non) sur les plans théorique et épistémologique.

L’objectif premier de ces journées est d’éclairer la fabrique des savoirs sur les femmes et le genre dans les pays du Sud, et non pas au sujet de ces pays. En effet, les études sur les femmes, féministes et de genre, leurs histoires, idées et concepts clés, commencent à être bien documentés dans les cas de l’Europe et des États-Unis (Lagrave 1990; Brown 1997; Bereni et al. 2008; Clair & Heinen 2013). Ceci est moins vrai pour les pays dits du Sud, le plus souvent envisagés comme terrains d’étude et réceptacles de concepts élaborés par les espaces savants du Nord (Mohanty 1984 ; Naples et Desai, 2002 ; Desai, 2005 ; Spivak 2009). En s’intéressant aux savoirs tels qu’ils sont élaborés et théorisés dans les pays dits du Sud, ces journées visent donc à questionner les rapports de pouvoir qui sous-tendent le discours scientifique et savant – y compris les études de genre, et notamment, mais pas exclusivement, les rapports Nord-Sud (Bhaskaran 2004; Dutoya 2016).

Cependant, il ne s’agit pas d’envisager la fabrique des savoirs uniquement par le prisme de la relation Nord-Sud. En effet, sans nier l’émergence première du concept de genre en Amérique du nord, le paradigme de la diffusion et de la dépendance théorique n’est pas toujours pertinent (John 2014a). Si l’on prend l’exemple de l’Inde, les études sur les femmes s’y sont développées dès les années 1970, et on compte aujourd’hui plus d’une centaine de centres d’études sur les femmes. Malgré l’importance et la richesse de la littérature produite à ce sujet par les actrices de ce processus (Rege 1997; Bhagwat & Rege 2002; John 2014b), cette histoire et ses débats sont peu connus au-delà du sous-continent. De même, l’apport théorique des travaux sur le genre en Afrique demeure encore trop souvent négligé (Amadiume, 1987 ; Oyewumi, 1997 ; 2003 ; Imam, Mama et Sow, 2004 ; Cornwall, 2005 ; Sow, 2009).

Dans ce contexte, l’objectif de ces journées d’étude est de comprendre comment sont élaborés les savoirs sur le genre, par qui, et avec quels contenus. La production des savoirs sur le genre sera envisagée de façon décloisonnée et décentrée,     afin de tenir compte de la diversité des sites de production de ces savoirs, et de la pluralité des choix épistémiques et théoriques. Pour cela, trois axes d’analyse ont été retenus :

1/Sites et conditions de production des savoirs sur le genre

Le premier axe s’intéressera aux conditions de production des savoirs sur le genre, en privilégiant les approches sociologiques, attentives aux propriétés des actrices et des acteurs, et à l’historicité des processus étudiés (Cîrstocea, 2010b).

Quelles sont les propriétés et les trajectoires sociales des acteurs et actrices impliqué.e.s ? Quelles sont leurs ressources et capitaux ? Quels sont leurs parcours universitaires et professionnels ? Par ailleurs, quelles sont les conditions institutionnelles, tant locales que globales, de production de ces savoirs ? Les communications pourront également s’intéresser aux conditions matérielles de la fabrique des savoirs, aux financements en particulier, qui peuvent être locaux ou internationaux (Hatton 1994), publics ou privés. Traiter ces questions implique une attention particulière aux différents espaces de production des savoirs sur le genre qui ne se limitent pas au contexte universitaire ou aux organisations féministes et peuvent inclure des organisations non-gouvernementales, les institutions internationales, les think tanks.

2/La production globalisée des savoirs et leur circulation

Le deuxième axe analysera les dynamiques de diffusion, de réception et d’appropriation de ces savoirs (Marques-Pereira et al. 2010; Cîrstocea 2010a). S’il est possible d’aborder directement ces questions au travers des acteurs et des institutions internationaux (Tickner et Sjoberg, 2011 ; Caglar, Prügl et Zwingel, 2013; Bustelo, Ferguson et Forest, 2016), dans le cadre de ces journées d’étude, la focale sera mise sur les acteurs locaux avec l’objectif de rendre compte d’un triple travail : travail de sélection (quels savoirs, concepts, auteur.e.s sont lus et diffusés ?), de marquage (qui sont les passeur.e.s et comment marquent-ils les savoirs ?) et de lecture (comment sont interprétés les savoirs ?) (Bourdieu 2009; Cîrstocea 2010b).

Les communications pourront ainsi porter sur les institutions, les réseaux et les individu.e.s qui permettent la diffusion internationale des savoirs. Quel est par exemple le rôle des organisations internationales (Saiget, 2015 ; 2017) ou encore des institutions scientifiques internationales (Heilbron, Guilhot et Jeanpierre, 2009) ? Comment les carrières et les institutions s’internationalisent et quels sont les liens entre la globalisation des savoirs sur le genre et celle du féminisme ? Quel est le rôle des échanges Sud-Sud et constituent-ils ou non des alternatives à la domination des pays du Nord (Valdés 2014) ? On pourra également s’intéresser aux dynamiques d’inclusion et d’exclusion qui caractérisent ces processus d’élaboration des savoirs et construisent un entre soi (Fuest 2010). La perception des « migrations intellectuelles » (Heilbron, Guilhot et Jeanpierre, 2009, p. 129) des universitaires et intellectuels mérite à ce titre d’être interrogée. En quoi l’internationalisation peut-elle constituer une ressource, mais aussi une faiblesse, dans un contexte postcolonial où l’ « authenticité » et l’enracinement peuvent être des atouts ?

3/ Le genre au Sud : épistémologie et usages

On s’intéressera enfin au contenu des savoirs sur le genre et à leurs usages. En premier lieu, il serait utile de s’interroger sur les stratégies de traduction (Kaplan, Keates et Scott, 1997) du genre, c’est-à-dire aux opérations de réinterprétation et d’ajustement de ces concepts afin de permettre l’émergence d’un « idiome commun entre les différentes sources de production de savoirs de genre » (Stoffel, 2011 : 134). Comment le concept de genre est-il traduit, et avec quelles définitions ? Dans le contexte universitaire, quelles disciplines se montrent les plus ouvertes à ce concept, et pourquoi ?

Un enjeu récurrent est celui de la dénomination choisie : faut-il parler des études sur les femmes, féministes, de genre, queer, et dans quelle langue ? Cette question se retrouve en Amérique du nord ou en Europe (Lagrave 1990; Richardson & Robinson 1994), mais les arguments mobilisés au Sud mettent souvent en avant la spécificité des pays du Sud en opposition à « l’Occident » (que les pratiques et concepts qui lui sont attribués soient fondés ou non). Ainsi, les choix épistémologiques sont souvent inscrits, sans s’y limiter, dans des débats plus larges sur l’impérialisme, la domination du Nord ou l’imposition des normes internationales. À cet égard, la mise en commun et la comparaison des usages du concept de genre et des définitions qui en sont données permettra de discuter l’hypothèse de la dilution du potentiel critique de ce concept, au profit d’un usage institutionnel essentiellement descriptif des inégalités entre les hommes et les femmes (Cîrstocea, 2010a). Il sera également possible d’engager une réflexion critique sur les approches postcoloniales du genre (Rao 2014). Quelles reformulations du genre proposent-elles, et en quoi ces reformulations reposent-elles sur des traditions intellectuelles locales (John 2014a) ? Quelle est la réception de ces approches dans les pays du Sud, et sont-elles toujours perçues comme émancipatrices ?

La mise en dialogue des trois axes permettra d’engager une réflexion sur la fabrique et la circulation des savoirs sur le genre au Sud, en s’intéressant aussi bien aux processus concrets qu’aux productions théoriques. Pour ce faire, les communications reposant sur des données empiriques (observations, entretiens notamment prosopographiques, analyse documentaire de type socio-historique) seront privilégiées et les approches ethnographiques seront appréciées. Les jeunes chercheur.e.s ainsi que les chercheur.e.s basé.e.s dans les pays dits du Sud sont particulièrement invité.e.s à proposer un papier. Les frais liés à la participation du colloque pourront être pris en charge.

Les propositions de communication devront être envoyées en anglais ou en français aux organisatrices avant le 10/09/2018. Les propositions d’une à deux pages devront inclure un titre, un résumé mettant en évidence une question de recherche, la méthodologie et les données mobilisées, ainsi que l’axe dans lequel s’inscrit la communication. Les propositions retenues seront annoncées le 20/09/2018. Afin de faciliter le dialogue et les échanges durant la journée, il sera demandé aux participant.e.s d’envoyer le texte de leur communication avant le 01/12/2018. Les langues de travail seront le français et l’anglais.

Les journées sont prévues le 17 et 18 décembre 2018, au Centre d’Etude de l’Inde et de l’Asie du Sud, à l’EHESS, Paris, avec le soutien du GIS Institut du Genre. Il est attendu des participant.e.s qu’elles assistent à l’ensemble des journées d’étude, dans la mesure où ces journées visent à mettre en place un réseau de recherche dont les activités pourraient continuer après les journées et prendre des formes diverses.

Contact des organisatrices :

Emmanuelle Bouilly : emmanuelle.bouilly@yahoo.fr

Virginie Dutoya : virginiedutoya@gmail.com

Marie Saiget : saiget.marie@gmail.com

Bibliographie indicative 

Amadiume, I. (1987). Male daughters, female husbets: gender et sex in an African society. Londres : Emecheta, Buchi

Bereni, L., Chauvin, S., Jaunait, A. et Revillard, A. (2008) Introduction aux Gender Studies: Manuel des études sur le genre. Bruxelles: De Boeck.

Bhagwat, V. et Rege, S. (2002) Our Story: Twenty Years of LAWS. Pune: IAWS.

Bhaskaran, S. (2004) Made in India: Decolinizations, Queer Sexualities, Trans/national Projects. Basingstoke: Palgrave Macmillan.

Bourdieu, P. (2009) ‘Les conditions sociales de la circulation internationale des idées’, in Shapiro, G. (ed.) L’espace intellectuel en Europe. Paris: La Découverte, pp. 27–39.

Brown, W. (1997) ‘The Impossibility of Women’s Studies’, Differences: A Journal of Feminist Cultural Studies, 9(3), pp. 79–101.

Bustelo, M., Ferguson, L., et Forest, M. (eds) The Politics of Feminist Knowledge Transfer: Gender Training and Gender Expertise. Basingstoke: Palgrave Macmillan.

Caglar, G., Prügl, E. et Zwingel, S. (eds) (2013) Feminist Strategies in International Governance. Abingdon: Routledge.

Chaudhuri, M. (2012) ‘Feminism in India: The Tale et its Telling’, Revue Tiers Monde, (209), pp. 19–36.

Cîrstocea, I. (2010a) ‘Du “genre” critique au “genre” neutre : effets de circulation’, in Marques-Pereira, B., Meier, P., et Paternotte, D. (eds) Au-delà et en deça de l’État. Le genre entre dynamiques transnationales et multi-niveaux. Louvain: Academia Bruylant, pp. 183–196.

Cîrstocea, I. (2010b) ‘Eléments pour une sociologie des études féministes en Europe centrale et orientale’, International Review of Sociology, 20(2), pp. 321–346.

Clair, I. et Heinen, J. (2013) ‘Le genre et les études féministes françaises : une histoire ancienne’, Cahiers du genre, (54), pp. 9–19.

Cornwall, A. (dir.) (2005) Readings in Gender in Africa. Bloomington : Indiana University Press, 2005.

Crenshaw, K. (1991) ‘Mapping the Margins : Intersectionality , Identity Politics, and Violence Against Women of Color’, Stanford Law Review, 43(6), pp. 1241–1299.

Desai M. (2005) ‘Le transnationalisme : nouveau visage de la politique féministe depuis Beijing’, Revue internationale des sciences sociales, 2(184) pp. 349-361.

Dutoya, V. (2016) ‘Defining the “queers” in India: The politics of academic representation’, India Review, 15(2), pp. 241–271.

Fuest, V. (2010) ‘Contested Inclusions: Pitfalls of NGO Peace-Building Activities in Liberia’, Africa Spectrum, 45(2), pp. 3–33.

Hatton, E. (1994) ‘The Future of Women’s Studies: A Ford Foundation Workshop Report’, Women’s Studies Quarterly, 22(3/4), pp. 256–264.

Heilbron, J., Guilhot, N. et Jeanpierre, L. (2009) ‘Vers une histoire transnationale des sciences sociales’, Sociétés contemporaines, (73), pp. 121–145.

Imam, A. M. T., Mama, A., Sow, F. (dir.) (2004) Sexe, genre et société : engendrer les sciences sociales africaines. Paris : Éd. Karthala ; Dakar : CODESRIA.

Jarry, A., Marteu, E., Lacombe, D., Naji, M., Farhan, M. et Mann, C. (2006) ‘Quelques réflexions sur le rapport de jeunes chercheuses féministes à leur terrain’, Terrains & Travaux, (10), pp. 177–193.

John, M. E. (2014a) ‘Feminist Vocabularies in Time and Space’, in Keim, W., Celik, E., Ersche, C., et Wöhrer, V. (eds) Global Knowledge Production in the Social Sciences: Made in Circulation. Farnham: Ashgate, pp. 23–38.

John, M. E. (2014b) Women’s Studies in India: A Reader. Edited by M. E. John. New Delhi: Penguin Books (2008).

Kaplan, C., Keates, D., Scott, J. W. (1997) Transitions, environments, translations: feminisms in international politics. New York : Routledge.

Lacombe, D., Marteu, E., Frotiée, B. et Jarry-Omarova, A. (2011) ‘Le Genre globalisé : Cadres d’actions et mobilisations en débats’, Cultures & Conflits, (83), pp. 7–13.

Lagrave, R. (1990) ‘Recherches féministes ou recherches sur les femmes ?’, Actes de la recherche en sciences sociales, 83, pp. 27–39.

Lewin, E. et Leap, W. L. (eds) (1996) Out in the Field: Reflections of Lesbian et Gay Anthropologists. Urbana: University of Illinois press.

Marques-Pereira, B., Meier, P. et Paternotte, D. (eds) (2010) Au-delà et en deçà de l’État : Le genre entre dynamiques transnationales et multi-niveaux. Louvain: Bruylant Academia.

Menon, N. (2009) ‘Sexuality, Caste, Governmentality: Contests over “Gender” in India’, Feminist Review, (91), pp. 94–112.

Mohanty, C. T. (1984) ‘Under Western Eyes: Feminist Scholarship and Colonial Discourses’, Boundary 2, 12/13(3), pp. 333–358.

Naples, N. A., Desai, M. (ed.) (2002) Women’s Activism et Globalization : Linking Local Struggles et Transnational Politics. New York : Routledge.

Oyewumi, O. (1997) The invention of women : making an African sense of Western gender discourses. Minneapolis : University of Minnesota Press.

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Richardson, D. et Robinson, V. (1994) ‘Theorizing Women’s Studies, Gender Studies and Masculinity: The Politics of Naming’, European Journal of Women’s Studies, 1(1), pp. 11–27.

Saiget, M. (2015), ‘UNIFEM/ONU Femmes et les bonnes pratiques de la participation’, in Klein, A., Laporte, C., Saiget, M. (dir.) Les bonnes pratiques des organisations internationales. Paris : Les Presses de Sciences Po, pp. 113129.

Saiget, M. (2017) Programmes internationaux et politisation de l’action collective des femmes dans l’entre-guerres : une sociologie des interventions sur le genre et les femmes au Burundi (1993-2015), Thèse pour le doctorat en science politique, Paris : IEP de Paris.

Sow, F. (dir.) (2009) La recherche féministe francophone : langue, identités et enjeux. Paris : Karthala.

Spivak, G. C. (2009) En d’autres mondes, en d’autres mot : Essais de politique culturelle. Paris: Payot.

Stoffel, S. (2011), « La question des savoirs dans la reconnaissance des organisations féministes », in Damay, L., Denis, B., Duez D. (dir.), Savoirs experts et profanes dans la construction des problèmes publics, Bruxelles, Facultés universitaires de Saint-Louis, p. 115-135.

Tickner, J. A., Sjoberg, L. (dir.) (2011) Feminism and international relations: conversations about the past, present, et future. Londres : Routledge.

Valdés, T. (2014) ‘Social Movements and South-South Academic Cooperation: Gender et Sexualities Studies from Latin America, in Keim, W., Celik, E., Ersche, C. et Wöhrer, V. (eds) (2014) Global Knowledge Production in the Social Sciences: Made in Circulation. Farnham : Ashgate, pp. 137-152.