Quel avenir pour Taiwan ? Unification ou « normalisation silencieuse » ?

Quel avenir pour Taiwan ? Unification ou « normalisation silencieuse » ?

Depuis l'élection du président Ma Ying-jeou et le retour du Kuomintang (KMT) au pouvoir en 2008, Taiwan est entrée dans une période de détente sans précédent avec la République populaire de Chine (RPC). Les contacts « officieux » entre les autorités de Taipei et de Pékin se sont multipliés ; une douzaine d'accords commerciaux et techniques ont été signés ; en juin 2010, un ambitieux accord cadre de coopération économique (Economic Cooperation Framework Agreement ou EFCA) a été conclu, approfondissant un peu plus une dépendance économique déjà stimulée par des échanges commerciaux chaque année plus intenses (120 milliards de dollars) ; le tourisme chinois à Taiwan se développe à vive allure (plus d'un million depuis 2009) ; un rapprochement entre le Parti nationaliste et le Parti communiste chinois est en train de prendre forme, réconciliant les anciens frères ennemis, ou plutôt ennemis jurés de la guerre civile ; et promouvant de manière quasi-militante sa « sinitude » et ayant jeté aux orties sa « taiwanitude », le gouvernement du KMT ose de moins en moins prendre des décisions susceptibles de contrarier Pékin (comme de rencontrer le Dailai Lama ou d'inviter Rebiya Kadeer). Bref, Taiwan vit de plus en plus sous l'influence de la République populaire.

Carte de l'Asie mettant en valeur la Chine et Taiwan © 2010 / Réseau Asie
Carte de l'Asie © 2010 / Réseau Asie

Pour autant, cette évolution favorise-t-elle le processus de réunification pacifique que Pékin appelle de ses vœux depuis 1979 ? Peut-elle précipiter une réintégration de Taiwan à la Chine, voire une absorption de la première par la seconde.

A l'évidence, beaucoup de facteurs semblent imposer cette voie à Taiwan.

Tout d'abord, la prospérité économique de l'île dépend de plus en plus largement de sa coopération et de la poursuite de son intégration économique avec la Chine. L'on estime que si l'ECFA est pleinement appliqué, les ventes à destination du continent passeront d'ici 2020 de 41 % à 62 % des exportations taiwanaises. Taiwan s'est montrée et restera probablement incapable de rééquilibrer ces échanges extérieurs, en faveur notamment de l'Asie du Sud-Est. Entre 1 et 2 millions de Taiwanais vivent en Chine, contribuant à modérer la vigueur de l'identité insulaire, à dominante minnan (du sud Fujian). L'avenir professionnel d'un nombre croissant de jeunes Taiwanais se trouve sur, ou passe par, le continent. Séduits par la démocratie et les libertés dont jouissent leurs « compatriotes taiwanais », les touristes de Chine populaire restent cependant attachés à l'idée nationaliste selon laquelle il n'y a qu'une seule Chine (la RPC) et Taiwan en constitue une partie « sacrée » et inaliénable.

Maquette du mémorial et de la place Chiang Kai-shek ("Place de la liberté" depuis 2007) à Taipei. / © 2010 - Stéphane Corcuff
Maquette du mémorial et de la place Chiang Kai-shek ("Place de la liberté" depuis 2007) à Taipei. / © 2010 - Stéphane Corcuff
Statue de Chiang Kai-shek dans son mausolée. Les papillons, oeuvre post-moderne et ironique ajoutée à la fin de la présidence de Chen Shui-bian, ont été retirés par le KMT, les jugeant trop irrespectueux. / © 2008 - J-P. Cabestan
Statue de Chiang Kai-shek dans son mausolée. Les papillons, oeuvre post-moderne et ironique ajoutée à la fin de la présidence de Chen Shui-bian, ont été retirés par le KMT, les jugeant trop irrespectueux. / © 2008 - J-P. Cabestan
Statue à la gloire du peuple devant le mausolée de Mao Ze-dong / © 2010 - J. Auriac
Statue à la gloire du peuple devant le mausolée de Mao Ze-dong / © 2010 - J. Auriac
Foule devant le mausolée de Mao Ze-dong / © 2010 - J. Auriac
Foule devant le mausolée de Mao Ze-dong / © 2010 - J. Auriac

Ensuite, l'évolution de la situation militaire dans le détroit de Formose est depuis 2005 clairement défavorable à Taiwan. Bien que l'île continue de recevoir d'importantes quantités d'armes des États-Unis, elle n'investit pas assez dans sa défense (2, 5 % de son PIB alors que Ma avait promis 3 %). Tandis que la menace de l'Armée populaire de libération (APL) devient chaque jour plus crédible, Taipei a aboli le service militaire, contribuant à distendre le lien armée – nation et à affaiblir un peu plus un esprit de défense déjà bien mis à mal par l'environnement d'après guerre froide et le profond hédonisme d'une société radicalement post-moderne.

Enfin, en dépit de la trêve diplomatique souhaitée par Ma et tacitement acceptée par Pékin, le statut international de la République de Chine (RDC), le nom officiel de Taiwan, ne s'est que très marginalement amélioré : elle occupe désormais un strapontin à l'Assemblée de l'Organisation mondiale de la santé et se console avec 23 alliés diplomatiques, pour la plupart des micro-États sans surface internationale, ni territoriale d'ailleurs.

En d'autres termes, l'on est en droit de se demander qui profite le plus de la détente actuelle. Si le gouvernement chinois a habilement accordé un certain nombre de concessions commerciales à son homologue taiwanais, en particulier dans le cadre de l'ECFA, sur le fond, il n'a pas bougé d'un iota : il menace Taiwan avec plus d'un millier de missiles, et surtout une marine et une aviation nettement plus capables qu'hier d'être projetées loin des côtes ; il affirme sa puissance aux quatre coins de la planète et tout particulièrement dans son environnement régional (mers de Chine orientale et méridionale), comme l'ont montré les incidents récents avec les États-Unis (l'Impeccable en mars 2009) ou avec le Japon autour des Diaoyu/Senkaku en septembre 2010 ; et par conséquent, il ne donne aucune chance à la RDC-Taiwan de réintégrer, même par la petite porte, la communauté internationale.

Les limites mêmes des résultats engrangés sont en fait de nature à renforcer la main de Taiwan, protégée par sa démocratie et, ne l'oublions pas, les États-Unis, et donc de maintenir un certain équilibre dans le détroit.

La menace des missiles chinois sur Taiwan / © 2005 - Fondation pour la Recherche Stratégique
La menace des missiles chinois sur Taiwan / © 2005 - Fondation pour la Recherche Stratégique

A l'évidence, le KMT et les milieux d'affaires insulaires jouent la carte de l'intégration. Cependant, celle-ci continuera d'être sévèrement contrôlée dans un certain nombre de domaines, jugés stratégiques à Taiwan, y compris pour le gouvernement de Ma Ying-jeou. Ainsi, l'île ne s'ouvrira que très progressivement et très partiellement aux investissements chinois, afin d'éviter toute « hongkongisation » de son appareil productif et de son secteur financier.

Par ailleurs, plus modérée et plurielle, l'identité (et la langue) taiwanaise a de beaux jours devant elle. L'identification entre Taiwan et l'entité politique démocratique appelée RDC la nourrit chaque jour, contraignant tous les candidats aux élections à s'y référer et à l'instrumentaliser. Et le fait démocratique restera, si toutefois il poursuit sa consolidation, l'un des meilleurs remparts contre tout accord susceptible de mettre en cause la souveraineté taiwanaise. Car, divisés sur leur avenir ou même la nature de leur identité, les Taiwanais sont tous unis pour considérer leur île comme un État-nation distinct de la RPC et en droit de développer des relations sur un pied d'égalité avec celle-ci.

Il est intéressant de noter que, depuis 2008, la multiplication des contacts entre les gouvernements taiwanais et chinois a favorisé ce que je serai tenté de qualifier de « normalisation silencieuse et rampante » entre les deux Chine. Il est clair que cette normalisation a de fortes chances de rester inassumée et incomplète tant que la Chine continentale restera autoritaire. Mais n'est-ce pas le sens profond du « développement pacifique des relations entre les deux rives » cher à Hu Jintao ?

Manifestation contre l'ECFA. Taipei, juin 2010 / © 2010 - Gwénaël Derian Manifestation contre l'ECFA. Taipei, juin 2010 / © 2010 - Gwénaël Derian Manifestation contre l'ECFA. Taipei, juin 2010 / © 2010 - Gwénaël Derian
Manifestation contre l'ECFA. Taipei, juin 2010 / © 2010 - Gwénaël Derian

Les autorités de Pékin le savent sans doute trop bien et c'est pour cela qu'elles maintiennent contre une île pourtant gouvernée par un KMT plus qu'accommodant une forte pression armée. Comme si elles ne croyaient pas complètement à la validité de leur stratégie de séduction par la dépendance. Comme si elles se défiaient de Taiwanais que la démocratie a décidément rendus imprévisibles – le retour du Parti démocrate progressiste (PDP) au pouvoir, de tendance indépendantiste et représentant aujourd'hui environ 45 % de l'électorat est de moins en moins exclu. Comme si l'intérêt du protecteur américain était justement de perpétuer la division de la Chine en deux États, un peu comme nous Français autrefois avec l'Allemagne…

Or, si l'on peut prêter au Japon cette intention, ce n'est pas le cas des États-Unis, qui sont toujours restés agnostiques quant à l'avenir de Taiwan, aussi longtemps que celui-ci n'est pas décidé sous la contrainte. L'on est ici au cœur du problème : que veulent les Taiwanais ? Nous l'avons déjà suggéré plus haut : réintégrer la communauté internationale dont, à leurs yeux, ils ont été injustement chassés en 1971 quand la RPC a remplacé la RDC à l'ONU, maintenir le statu quo dans le détroit et repousser tout choix décisif quant à leur relation avec le continent à des jours meilleurs. Certes, si demain, la RPC se démocratisait, ce bouleversement politique constituerait un véritable défi pour les Taiwanais et risquerait à nouveau de les diviser, et cette fois sur une question fondamentale : le KMT et les « bleus » pencheraient pour l'unification tandis que le PDP et les « verts » pour l'indépendance de jure.

En attendant que tombe cette bonne mais très hypothétique nouvelle, Taiwan continuera d'avoir besoin et de bénéficier de la protection stratégique des États-Unis et les Chinois le savent parfaitement. D'où les ambitions nouvelles de l'APL, qui ne s'efforce plus seulement d'être en mesure de rapidement détruire la plupart des installations militaires taiwanaises mais aussi, dans le cadre d'une stratégie asymétrique, de pouvoir neutraliser un porte-avions américain dépêché dans la zone. L'on peut évidemment se demander si un conflit armé entre deux puissances nucléaires reste aujourd'hui concevable. Néanmoins, force est de constater qu'à Pékin comme à Washington (et à Honolulu comme à Okinawa), l'on continue de se préparer au pire, afin de mieux peser sur le meilleur, c'est-à-dire une solution négociée.

Mais aujourd'hui, une telle solution est-elle envisageable ? La signature d'un accord de fin d'hostilités et, a fortiori, d'un accord de paix entre deux États qui ne se reconnaissent pas paraît difficile. D'autant plus que les Taiwanais restent divisés sur les frontières légales de la RDC : l'ensemble de la nation chinoise (les bleus) ou l'entité taiwanaise (les verts). Ce que l'on peut espérer, ce sont la mise en place, discrète mais réelle, de mesures militaires de construction de la confiance et la poursuite de cette « normalisation rampante » qui, faute de mieux, contribue à repousser un peu plus loin toute guerre éventuelle. Et il serait à mon sens bien présomptueux d'espérer plus de la détente actuelle.

Oui, Taiwan est de plus en plus contrainte à une forme d'accommodement avec la Chine. Mais, le jeu des possibles est loin d'être clos, tant l'île entend poursuivre son propre chemin démocratique et reste à la rencontre des intérêts et des responsabilités des grandes puissances de la région Asie-Pacifique. Une région où la puissance chinoise se fait chaque jour plus nettement sentir mais où les autres puissances, en particulier le Japon, la Russie et l'Inde, sont loin d'avoir capitulé : au contraire, à trop y affirmer sa puissance et à le faire de manière aussi « brouillonne », la Chine risque non seulement de contraindre les Etats-Unis à y renforcer leur rôle stratégique, mais aussi de liguer contre elle la plupart de ses voisins.

Assemblage régional et intervention américaine / © 2005 - Fondation pour la Recherche Stratégique
Assemblage régional et intervention américaine / © 2005 - Fondation pour la Recherche Stratégique

Jean-Pierre Cabestan, Directeur de recherche au CNRS, Professeur & Directeur, Département de science politique et d'études internationales, Université baptiste de Hong Kong, chercheur associé, Asia Centre at Science-Po, a récemment publié : (en collaboration avec Tanguy Le Pesant), L'esprit de défense de Taiwan face à la Chine. La jeunesse taiwanaise face à la tentation de la Chine, Paris, L'Harmattan, 2009 et La politique internationale de la Chine. Entre intégration et volonté de puissance, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 2010.