Qui sommes - « nous » ? Une philosophie de la rencontre par KUKI Shûzô (1888-1941)

Qui sommes - « nous » ? Une philosophie de la rencontre par KUKI Shûzô (1888-1941)

La philosophie japonaise moderne n’est ni une simple réception passive de la philosophie occidentale, ni un simple reflet exotique de traditions « spécifiquement japonaises » ou « orientales » exprimées au moyen de concepts occidentaux. Elle a plutôt été constituée par un dialogue constant et patient que des philosophes ont entretenu avec des communautés philosophiques concrètes, celles du Japon et de l’Europe. Étant donné les intenses échanges entre les philosophes japonais modernes et l’Europe philosophique, l’histoire de la philosophie japonaise est un domaine d’étude fécond qui vise un champ de tension entre d’une part, la prétention de la philosophie, notamment d’individus-philosophes, à l’universalité conceptuelle et, d’autre part, les contacts entre des communautés nationales auxquelles ces individus appartiennent et qui sont caractérisées par des langues et des histoires dynamiques. Il s’agit autrement dit d’un champ de tension entre individus, nations et universel.

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Kuki en 1923. Archives Tôeisha, Ittôen, Kyôto

De ce point de vue, le cas de Kuki Shûzô est passionnant. Ayant étudié au Japon à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, mais aussi en Europe pendant sept ans (1921-1928), il a évolué entre différentes communautés nationales (ses langues d’écriture, le japonais, l’allemand et le français, expriment sa dimension inter-nationale). Il a revendiqué une certaine spécificité japonaise dans La structure de l’iki (1930), mais aussi une universalité conceptuelle dans Le problème de la contingence (1935). Il ne s’est pas contenté d’assister à des cours de philosophes européens ou de dialoguer avec certains d’entre eux, notamment Bergson, Koyré, Sartre, Husserl et Heidegger (qui se remémorera ses souvenirs de Kuki dans « D’un entretien de la parole »). Kuki était également bien intégré au monde intellectuel européen. Il est intervenu en 1928 à la Décade de Pontigny, qui incarnait à l’époque une sorte de République des Lettres. Il a même publié la même année en français un recueil de ses interventions à Pontigny, les Propos sur le temps.

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En août 1928, à Pontigny. En haut, de gauche à droite : Dominique Parodi, Kuki Shûzô, Alexandre Koyré, Vladimir Jankélévitch.
En bas, de gauche à droite : Émile Namer, Raymond

Propos sur le temps
L’édition originale des Propos sur le temps

Dans un contexte de crise de l’universalisme occidental après la Grande Guerre, Kuki adopte une attitude d’« ironie » par rapport à l’idée d’« universel ». Celle-ci avait été mise en avant par deux courants influents dans ses années de jeunesse : la théorie néokantienne de la connaissance dans le monde philosophique et ce qu’on pourrait appeler l’« individualisme universaliste », présent plus largement chez les jeunes écrivains et intellectuels, selon lequel un moi originellement isolé se connecte directement à un universel abstrait (appelé Vie, Cosmos ou Humanité). Influencé par la « méthode d’intuition » qu’il considère comme le point commun entre le bergsonisme et la phénoménologie, et qui abolit la distinction abstraite posée par le néokantisme entre sujet et objet, Kuki va adopter un état d’esprit intuitionniste qui s’efforce de saisir « ce qui est concrètement donné » à la conscience. Ce donné se retrouve dans son œuvre sous différentes figures du « nous », du commun, plus « concret » que l’individu isolé et l’universel abstrait. Premièrement, on peut y déceler le « nous » au sens de communauté culturelle du peuple (minzoku), différent des autres « nous » (notamment européens), et dont la signification est exprimée par la langue nationale. Deuxièmement, on peut identifier le « nous » dual, coexistence intersubjective de l’iki, idéal éthique et esthétique né à Edo à la fin du XVIIIe siècle. Kuki présente cet idéal comme spécifiquement japonais, dont il est aussi possible de donner une interprétation universaliste : son analyse de l’iki comme champ d’attraction et de distance entre une femme et un homme, fait simultanément et paradoxalement de « séduction » (bitai), de « bravade » (ikiji) et de « résignation » (akirame), élucide avec éclat la tension duale du phénomène érotique, ou le « fait d’être deux », comme le disait Levinas. Troisièmement, on peut percevoir le « nous » comme rencontre contingente entre individus.

Approfondissons cette troisième figure du « nous » – le cœur de la philosophie de Kuki – en prenant le cas concret de la traduction kukienne du « principe des principes » husserlien (Ideen I, § 24), où apparaît la « méthode d’intuition ». Le syntagme husserlien gebende Anschauung est rendu par ataerareru chokkan. Alors que gebende, dérivant du participe présent du verbe geben (donner), est souvent traduit en un sens actif, que ce soit par Paul Ricœur (« intuition donatrice ») ou les traducteurs japonais récents (ataeru hataraki o suru chokkan), Kuki a fait le choix de l’interpréter dans le sens de la spontanéité, avec la terminaison -rareru, qui joue à peu près le rôle du verbe pronominal dans les langues européennes. Sa traduction signifie alors « intuition qui se donne » ou « intuition se donnant ». Dans le « principe des principes », la caractéristique gebende de l’intuition désigne l’aspect pronominal de ce qui « s’offre » (sich darbietet) ou « se donne » (sich gibt) à la conscience qui elle-même le reçoit en même temps. Par l’intuition du donné qui se donne, la conscience est à la fois patient et agent : patient, au sens où elle laisse se donner ce qui se donne ; agent, au sens où elle le reçoit en lui donnant un sens (une conscience complètement passive est incapable de recevoir quoi que ce soit).

Or, en tant qu’elle désigne le phénomène qui se phénoménalise lui-même sans acte délibéré d’un sujet-agent, la spontanéité est proche de la fonction du verbe pronominal qui désigne aussi bien la passivité que l’activité du sujet grammatical. Le choix de Kuki pour ataerareru en tant que spontanéité exprime en même temps la passivité et l’activité de l’intuition, alors que ataeru, pour lequel les traducteurs récents ont opté, ne comporte aucune connotation de passivité. La spontanéité de la forme -rareru a permis à Kuki de désigner un phénomène qui n’est ni le phénomène (néo)kantien ou objet constitué par le sujet de la connaissance, ni un objet antérieur à un sujet passif qui lui serait simplement soumis (réalisme naïf), mais – ici nulle antériorité de l’un par rapport à l’autre – un phénomène où un donné et une conscience se rencontrent toujours spontanément dans l’intuition : la spontanéité grammaticale exprime la spontanéité phénoménologique. En tant qu’originaire, cette rencontre est antérieure à la distinction entre sujet et objet, dont dérive l’idée d’objet constitué par le sujet.

Nous pouvons dès lors affirmer que la troisième figure du « nous », la rencontre contingente, est ce phénomène originaire de l’intuition. La rencontre fortuite, qui est le « sens nodal » de la contingence selon Kuki, n’est pas constituée par le sujet, mais se donne elle-même originairement. Remarquons qu’une rencontre est par définition contingente, fortuite, elle ne peut être prévue par les lois de la causalité ou constituée par les hommes. Si elle était prévue, il ne s’agirait plus d’une rencontre, mais d’un rendez-vous ou d’un mariage arrangé, constitué par des sujets. La rencontre n’est pas constituée, mais toujours se donneLa rencontre est un phénomène du « nous », et même le phénomène par excellence qui fait être le « nous » : un phénomène commun à un « je » et à un « tu », formant par là même un « nous », et faisant émerger simultanément la différence entre les deux. C’est seulement parce que nous nous rencontrons que nous nous rendons compte de nos différences individuelles. Le « nous » de la rencontre se donne, et simultanément les individus sont donnés par elle. De ce point de vue, le couple conceptuel pertinent n’est pas l’opposition entre l’identité et la différence, le même et l’autre, ou encore la communauté et l’individu, mais la simultanéité du commun et du différent, ou du commun et de l’individuel.

L’intuitionnisme kukien se révèle ainsi dans une traduction, laquelle est elle-même une rencontre entre différentes communautés linguistiques, à savoir différents « nous » nationaux. L’émergence d’une conceptualité ne se révèle pas seulement dans un contexte intellectuel, dans les rencontres entre un penseur et d’autres penseurs, mais en même temps dans des con-textes, dans le rapprochement de textes différents – la traduction étant paradigmatique de cette approche. L’acte de traduire est l’uni-versel au sens littéral, acte d’orientation « vers » l’« Un » indéterminé, et non pas simple imposition au monde d’« une » culture ou d’« une » langue particulière déterminée (aujourd’hui l’anglais), qui est l’autre nom de l’impérialisme. Pour parler comme Barbara Cassin, il s’agit de « compliquer l’universel », qui n’est pas l’imposition d’un modèle au monde, mais le commun des langues, ce que l’on trouve entre elles. La philosophie japonaise, ici représentée par Kuki, montre avec éclat que l’acte de philosopher n’est ni le fait du penseur isolé, ni le simple reflet d’un contexte ethnique (culturalisme) ou historique (historicisme). Il est plutôt au carrefour de l’individuel, du national et de l’universel : l’émergence d’une conceptualité à la fois personnelle et universelle à partir du dialogue entre individus, mais aussi entre communautés nationales différentes. Cet universel n’est pas un universel abstrait tout fait, dogmatiquement posé, mais un universel concret se faisant, émergeant patiemment de ce carrefour fertile.

 

Simon Ebersolt

 

ATER à l’Inalco et co-responsable du Groupe d’étude de philosophie japonaise (IFRAE),
Simon Ebersolt est spécialiste de philosophie et d’histoire intellectuelle japonaises.
Sa thèse de doctorat soutenue en 2017 a été récompensée par la mention spéciale du Prix PSL-Humanités,
le Prix Richelieu de la Chancellerie des Universités de Paris, le Prix Okamatsu de la Société française des études japonaises
et le Prix Shibusawa-Claudel. Elle est à paraître chez Vrin (coll. « Bibliothèque d’Histoire de la Philosophie »).

 

Mots-clefs : philosophie japonaise, universel, Kuki Shûzô, intuition, rencontre contingente

 

Bibliographie

Kuki Shûzô, Le problème de la contingence, trad. fr. Omodaka Hisayuki, Éditions de l’Université de Tôkyô, 1966.

Kuki Shûzô, La structure de l’iki, trad. fr. Camille Loivier, Paris, PUF, 2004.

Ebersolt Simon, Contingence et communauté. Kuki Shûzô, philosophe japonais, thèse de doctorat, Inalco-Paris 1, 2017 ; à paraître chez Vrin, coll. « Bibliothèque d’Histoire de la Philosophie ».

Ebersolt Simon, « The Present of Difference and the Present of Identity. Kuki’s Conception of Time », Tetsugaku: International Journal, Special Theme: ‘Japanese Philosophy’, vol. 3, 2019.

Light Stephen, Shūzō Kuki and Jean-Paul Sartre: Influence and Counter-Influence in the Early History of Existential Phenomenology, Southern Illinois University Press, 1987.

Mayeda Graham, Time, Space and Ethics in the Philosophy of Watsuji Tetsurô, Kuki Shûzô and Martin Heidegger, New York, Routledge, 2006.

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