Septembre 2010 - La globalisation est-elle ethnocidaire ?

Septembre 2010 - La globalisation est-elle ethnocidaire ?

Les constats que nous faisons ici sont le fruit d'années de travail auprès des Moken, mais aussi de leurs cousins Moklen et Urak Lawoi, dont nous avons vu le mode de vie changer au cours du temps, mais aussi l'incroyable résilience culturelle dont ils font preuve. Il s'agit de trois groupes de nomades marins d'origine austronésienne qui s'épanouissent sur la côte occidentale de la Thaïlande et de la Birmanie, formant, en quelque sorte, la pointe septentrionale des migrations austronésiennes. Quels sont ces constats ?

Les Moken sont des chasseurs de la mer, Ko Surin (© 1986 / J. Ivanoff)
Les Moken sont des chasseurs de la mer, Ko Surin (© 1986 / J. Ivanoff)
Chasse à la tortue, sœur marine des Moken, Ko Surin (© 1974 / P. Ivanoff)
Chasse à la tortue, sœur marine des Moken, Ko Surin (© 1974 / P. Ivanoff)

Aujourd'hui l'homme recherche l'« authentique ». L'ethnologue et, en Thaïlande au moins, de plus en plus le touriste qui le suit en quête d'exotisme déplorent la disparition des costumes traditionnels des montagnards ou des bateaux échancrés des nomades marins Moken, qui donnaient un « supplément d'âme » aux îles de l'Archipel Mergui. De même, les media, qui véhiculent l'image de mondes en voie de disparition, se lamentent sur le sort du nomadisme des Mlabri, les « esprits des feuilles jaunes » de la frontière Lao-thaïlandaise, et des sarbacanes des hommes de la forêt. Parallèlement, un autre discours s'est mis en place, celui des minorités responsables d'un savoir-faire traditionnel, précieux, mais inadapté, que les ONG et sociétés civiles devraient maintenant aider à intégrer la Nation au profit de tous, mais au détriment de leur culture. Ainsi, soit ces populations « dans une pauvreté abjecte » (comme on a décrit les Moken au début du siècle dernier et comme on continue à les décrire – alors que leur pauvreté, qui permet survie et égalitarisme, est idéologiquement exprimée) sont condamnées à disparaître, soit les Occidentaux et les nations libérées du colonialisme doivent les « éduquer » pour mieux administrer leurs marges et développer les reliquats d'humanité qui les font passer pour sous-développées. Ce qui est surprenant est la continuité du discours, malgré la survie des ethnies que chacun semble vouloir voir disparaître depuis leur « découverte », mais qui s'obstinent à perdurer même si, démographiquement, leur nombre baisse (ce qui n'empêche pas leur recomposition et association). L'exotique est un frein pour les jeunes États-nations et celui des premiers découvreurs a fait place aux analyses ethnologiques puis aux théories ethniques et, finalement, à l'affirmation de l'inexorabilité de leur disparition. Qui n'a pas vu le changement de ses propres yeux et assisté à la disparition des marqueurs essentiels d'une culture ? De là à en déduire que les peuples disparaissent, il n'y a qu'un pas.

Les Moken, nomades de la mer, les Mlabri, nomades de la frontière laotienne, ou encore les Semang, à la frontière malaise, existent-ils encore ? Quels sont donc les marqueurs qui nous faisaient reconnaître immédiatement ces gardiens de traditions séculaires, adaptées à l'environnement ? La question qui se pose est la suivante : qui reconnaissons-nous comme une ethnie ? et acceptons-nous le changement que nous imposons nous-mêmes à travers le développement ? Le problème est que les chercheurs, particulièrement la plupart des anthropologues, ont décrété trop tôt la mort des ethnies parce qu'elles ne pouvaient simplement plus adapter leurs méthodes au nouveau rythme du monde, celui d'une soi-disant mondialisation inéluctable.

Situation des ethnies nomades (© 2010 / O. Ferrari)
Situation des ethnies nomades (© 2010 / O. Ferrari)

Les Moken sont pourtant encore des nomades marins : les parcs nationaux thaïlandais, qui ont essayé de les jeter en prison ou de les refouler en Birmanie, ainsi que les chercheurs des universités thaïlandaises et l'Unesco les reconnaissent. En Birmanie aussi les autorités les reconnaissent, mais sous un autre nom. Pourtant, les bateaux échancrés, fierté et symbole nomades, disparaissent. Pourtant, les poteaux aux esprits et les danses « magiques » s'effacent au profit de reconfigurations rituelles et de fresques représentant l'au-delà. Une nouvelle définition de l'activité nomade doit donc être fournie car, si les Moken de Birmanie ont abandonné leurs bateaux, c'est aussi pour comprendre comment gérer la cohabitation avec les dizaines de milliers de pêcheurs birmans venus dans leurs îles. Ils ont inventé « l'exogamie culturelle », ils ont utilisé la frontière pour segmenter leur ethnicité, se détachant des Moken de Thaïlande et se rapprochant socialement des Birmans émigrés, avec qui ils s'inter-marient systématiquement, comme l'a montré Maxime Boutry dans sa thèse. Ces couples forment de nouvelles colonies pionnières et créent de nouveaux rituels et codes sociaux, s'intègrant ainsi assez aisément. Le substrat nomade n'est pas rejeté, mais plutôt intégré, au prix de la disparition d'un certain exotisme, il est vrai. De leur côté, les Moken de Thaïlande ont répondu à cette situation en se rapprochant des autres nomades marins du pays, Moklen et Urak Lawoi, et en prenant part à cette société chaole (« habitants de la mer » en thaï), notamment à travers leur structure rituelle. C'est cette cohésion apparente des peuples marins de Thaïlande qui assure aujourd'hui leur survie dans le pays et qui module leurs identités ethniques. Il s'agit d'une volonté de l'État qui, s'inspirant du modèle (qui fut un échec) du regroupement des Hill Tribes, a mis en place des projets regroupant les « minorités maritimes ». Néanmoins, si ceci a été incorporé par les trois groupes nomades dans leurs dynamiques identitaires, les Moken, contrairement aux Moklen et Urak Lawoi, posent toujours à la Thaïlande des problèmes insurmontables quant à la nationalité, tandis qu'en Birmanie ils ont été reconnus comme une population à part entière. C'est alors l'ingérence ou la non-ingérence de l'État qui fait qu'une ethnie devient un objet ethnologique intégré dans une mondialisation que les chercheurs ont acceptée comme un phénomène expliquant sa disparition. Bref, l'histoire locale contemporaine de la globalisation a donné un regain d'activité à ces nomades, qui sont obligés de construire pour ne pas mourir. Un nouveau mouvement est né de chaque côté de la frontière, montrant par là que l'ethnicité est en perpétuelle construction et que, si les marqueurs de l'exotisme disparaissent, ce n'est pas le cas des identités ethniques. Ce mouvement perpétuel est exprimé dans l'inter-ethnicité de Frederik Barth, mais, surtout, comme le rappelle Maurice Godelier, il est inscrit dans l'histoire.

Collecte sur estran, St Matthew (© 1974 / P. Ivanoff)
Collecte sur estran, St Matthew (© 1974 / P. Ivanoff)
Les enfants dans leur cadre naturel, Birmanie (© 2004 / J. Ivanoff)
Les enfants dans leur cadre naturel, Birmanie (© 2004 / J. Ivanoff)

La frontière a en effet imposé une recomposition des ethnies. Par des frontières ouvertes aux marchandises et aux flux illégaux les États ont laissé aux ethnies qui y résident une possibilité de jouer avec le nationalisme, le social, l'identité. La frontière est le lieu de l'expression de latences socioethniques d'autant plus que l'on veut contrôler les populations. Le sud de la Thaïlande est birman et nomade, malais et chinois, il n'est pas thaïlandais. Deux systèmes, national et ethnorégional, cohabitent et permettent ainsi aux ethnies de s'adapter superficiellement aux projets de développement et aux projets sociaux du gouvernement tout en restant liés aux réseaux qui déterminent encore les flux de personnes, de marchandises et de pouvoir. Cette superposition est le souvenir des multivassilités décrites par Thongchai Winichakulet impose donc une histoire des interstices de ces espaces politiques. Et où mieux étudier ces interstices que parmi les peuples de frontières, où se développent, comme le décrit Alexander Horstmann, des phénomènes de multiethnicité ? La frontière est le nouveau révélateur des latences ethniques et de la dynamique sociale. Elle permet de comprendre comment les peuples s'adaptent en se reconstruisant des lieux improbables (c'est-à-dire en dehors des lieux concevables par les populations dominantes), les interstices, que personne ne domine vraiment, mais qui cristallisent toutes les tensions identitaires.

Les frontières deviennent les derniers espaces de confrontations dynamiques entre ethnies et États, redonnant une souplesse nécessaire pour des États sclérosés. Les ethnies créent de nouvelles identités, se segmentent, s'allient à des groupes sociaux nouveaux venus (cultivateurs ou pêcheurs), construisent des territoires dépassant les frontières et les intégrant même dans la construction comme une base structurelle et stratégique, un élément essentiel au renouvellement de la dynamique sociale et spatiale. Ces dynamiques, en retour, permettent aux ethnies dominantes du centre de prendre position sur leur devenir ethnique et/ou citoyen. Toutes ces questions nous rappellent celles des rapports entre nomades et sédentaires, trop souvent confondus avec les relations centres et périphéries. Les territoires frontaliers se reconstruisent, s'interpénètrent et, surtout, utilisent la dynamique centre/périphérie pour concevoir de nouveaux modes de représentations de l'espace, qu'expriment les dynamiques interethniques et les nouveaux espaces d'expression culturelles.

Les 'kabang', bateaux moken &eacutechancrés, dans l'archipel Mergui (© 1957 / P. Ivanoff
Les kabang, bateaux moken échancrés, dans l'archipel Mergui (© 1957 / P. Ivanoff)
La construction traditionnelle "disparue" se transmet malgré les tentatives de sédentarisation, Birmanie (© 2005 / J. Ivanoff)
La construction traditionnelle "disparue" se transmet malgré les tentatives de sédentarisation, Birmanie (© 2005 / J. Ivanoff)

Ainsi, les ethnies abandonnent certains des marqueurs qui déterminent leur exotisme, mais survivent, et leur capacité de résilience est intense. Elles s'accommodent des faux-semblants du développement, des projets de tourisme éclairé et autres community based projects, qui tentent pourtant de segmenter les réalités sociales régionales en des unités contrôlables. Faut-il le rappeler : les vagues tueuses du tsunami de 2004, tout en touchant les Moken en premiers, n'ont fait aucun mort parmi eux. Pourtant ces quelques milliers de nomades ont subi les assauts des ONG et des projets de reconstruction qui les ont touchés dans leur essence ethnique. Nouveaux villages, interdictions de nomadiser, obligation de scolarité, séparation des couples ont été leur apanage depuis la catastrophe. Pourtant, quelques années après, les nomades ont reconstitué leur système de mobilité, qui est millénariste pour les Moken et rituel pour les Moklen. Aujourd'hui la mondialisation et le développement, hier la colonisation, les guerres, l'esclavage, ces populations vivent l'histoire et y adaptent constamment leurs sociétés, leur ethnicité, voire même leurs ethnonymes : il ne s'agit pas d'ethnofictions, comme le prétend Charles Keyes, mais bien de dynamiques identitaires en perpétuel mouvement, qu'il s'agit aujourd'hui de comprendre. Loin de ce que prétendent Martine Ségalen et d'autres chercheurs, la mort des ethnies n'est pas programmée, mais c'est bien plus la capacité des chercheurs à remettre leurs paradigmes en cause qui détruira la vision portée sur ces ethnies. Adaptées à nos propres réalités sociales et vision « globale », elles deviendront des objets sociaux mal identifiés dans des projets communautaires idéalisés par l'arrogance égalitaire des organismes et organisations internationales. Les anthropologues tendent à abandonner leur sujet d'étude pour essayer de survivre en faisant leurs les credo du libéralisme et de l'intégration nationale. Mais, de fait, ils n'ont pas compris que la mondialisation était simplement la mise en place contemporaine d'une histoire polycentrée qui donne aux ethnies de nouveaux objets culturels à manipuler dans de nouveaux espaces. Ces espaces ne sont plus les nations ni les micro-espaces de territoires pionniers oubliés : il s'agit d'espaces régionaux dans lesquels les réseaux interethniques et les relations anciennes de vassalité et de hiérarchie continuent de fonctionner. Ce mouvement de l'histoire contemporaine, que nous nommons globalisation alors qu'il ne s'agit que d'un nouveau polycentrisme inventé par le monde libéral, n'est en fait, comme le pense Godelier, que la continuation des coups de boutoirs de l'histoire qui autrefois créaient les ethnies. Ces forces historiques (esclavage par exemple) ou économiques (commerce international) n'ont jamais empêché les populations d'organiser leurs « choix ethniques », pour reprendre les termes de Geoffrey Benjamin. L'esclavage a créé la scission entre les Moken et les Moklen, l'Islam celle entre les Orang Laut et les nomades marins qui sont aujourd'hui en Thaïlande et Birmanie. L'esclavage a aussi créé les Mlabri qui, d'esclaves de populations « intermédiaires » (les Hmong), sont devenus autonomes. Les Semang, quant à eux, deviennent un substrat, mais continuent de hanter les esprits et les forêts du Sud de la Thaïlande tout en gardant des contacts avec leurs voisins malaisiens, qui subissent eux aussi des mesures de protection ou de discrimination.

Ces dynamiques historiques sont aujourd'hui encore à l'œuvre, puisque la globalisation force la recomposition, tandis que la mise en place des frontières donne une nouvelle dynamique aux peuples, un nouvel instrument ethnique pour révéler leurs résiliences. Bref, les ethnies nomades ont encore beaucoup à nous apprendre pour peu que nous sachions changer notre regard sur eux.

Une cosmologie en mouvement: les mosaïques, nouvelles représentations religieuses pour les Moken (© 2004 / J. Ivanoff)
Une cosmologie en mouvement: les mosaïques, nouvelles représentations religieuses pour les Moken (© 2004 / J. Ivanoff)
Poteaux aux esprits à l'effigie de militaires birmans. (© 2004 / J. Ivanoff)
Poteaux aux esprits à l'effigie de militaires birmans. (© 2004 / J. Ivanoff)

Jacques Ivanoff

Chargé de Recherche au CNRS, basé à l'Institut de Recherche sur l'Asie du Sud-Est Contemporaine à Bangkok, il travaille en Thaïlande et en Birmanie et, d'une manière plus générale, sur les populations nomades, la tradition orale et les résiliences culturelles. Il s'attache maintenant à comprendre les forces ethnorégionales et les structures ethniques des populations de frontières.
Il a participé à de nombreux projets internationaux, est à l'origine de nombreuses collaborations internationales, de collections d'ouvrages. Il a publié une dizaines d'ouvrage, une cinquantaines d'articles ainsi que participé à plusieurs reportages télévisuels et magazines (Thalassa, Géo, National Geographic...) et de nombreuses émissions télé et radio.

Olivier Ferrari

Chercheur Associé à l'Institut de Recherche sur l'Asie du Sud Est Contemporain (Irasec) et au Chulalongkorn University Social Research Institute (Cusri, Bangkok).
Il travaille sur les populations de nomades marins de Thaïlande et plus précisément sur les structures rituelles qui sont à la base de leur nomadisme et de leurs interrelations, ainsi qu'avec les voisins thaïs, sino-thaïs et malais musulmans. C'est ainsi l'ethnorégionalisme caractéristique du sud de la Thaïlande qui est au cœur de son travail, une thématique intégrée dans d'autres recherches, notamment concernant une approche anthropologique des politiques environnementales et de développement. A travers ce travail, il participe à des projets internationaux, notamment entre la France, la Thaïlande et la Suisse, ainsi qu'à plusieurs ouvrages et conférences.

Nouvelles dynamiques, la pêche au calmar pour le compte de commerçants birmans (© 2004 / J. Ivanoff)
Nouvelles dynamiques, la pêche au calmar pour le compte de commerçants birmans (© 2004 / J. Ivanoff)

Pour plus d'informations sur ce sujet :

J. Ivanoff 1999 The Moken Boat: Symbolic Technology (Le bateau moken : une technique symbolique), White Lotus Press, Bangkok, traduit par Francine Nicolle, 171 p., index, app., glossaire, 3 cartes, 84 photos noir et blanc, 59 photos couleur, 32 dessins.

J. Ivanoff 2001 Rings of Coral. Moken Folktales (Anneaux de Corail. Contes de fées moken), White Lotus Press, traduit par Francine Nicolle, 490 p., 11 photos couleurs et 20 noir et blanc par Luca Gansser, glossaire, bibliogr., index, 10 cartes et tableaux.

J. Ivanoff 2002 (avec T. Lejard en collaboration avec L. et G. Gansser) Mergui et les limbes de l'archipel oublié. Impressions, observations et descriptions de quelques îles au large du Ténasserim, White Lotus Press/Kétos-Anthropologie maritime (Paris), Textes de Jacques Ivanoff et Thierry Lejard, 234 p., 163 photos couleur, photos noir et blanc, 49 figs. (cartes, dessins de L. Gansser), 2 peintures originales, bibliogr.

J. Ivanoff 2004 Les naufragés de l'histoire. Les jalons épiques de l'identité moken, Les Indes Savantes, Paris, préface de Georges Condominas, 593 p., 5 index, glossaire, 13 annexes, bibliographie, 10 cartes, 2 tableaux, 21 schémas, 15 photos noir et blanc, 111 photos couleur.

O. Ferrari, Narumon Hinshiranan, Kunlasab Utpuay and J. Ivanoff 2006: Turbulence on Ko Phra Thong (Phang Nga Province, Thailand) (Turbulences sur Ko Phra Thong), coll. Kétos Anthropologie maritime/SDC (Swiss Agency for Cooperation and Development), 183 p., 155  photos, 8 dessins, 12 cartes, 8 tableaux, 14 généalogies.

M. Boutry et Olivier Ferrari (2009) Des catastrophes naturelles au désastre humain : conséquences et enjeux de l'aide humanitaire après le tsunami et le cyclone Nargis en Thaïlande et Birmanie. Carnets de l'IRASEC, n. 10, 116 pp.

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