Tensions Intercoréennes : jusqu'au bout de l'idéologie, quoi qu'il advienne ?

Tensions Intercoréennes : jusqu'au bout de l'idéologie, quoi qu'il advienne ?


Panmunjeom (Zone démilitarisée, région sud - DMZ Sud) :
Trois soldats sud-coréens en faction devant les bâtiments de la Commission d'armistice.
Le bâtiment au fond est nord-coréen, la démarcation entre les deux pays
étant symbolisée par la marque en ciment passant
au milieu des bâtiments bleus de la Commission. (© 2011 / A. Nass)

2010 a été la pire année de confrontation intercoréenne depuis des décennies. Son bilan humain est lourd avec, au Sud, une cinquantaine de victimes, militaires et civils, lors de deux incidents majeurs en mer de l'Ouest : un bateau de guerre coulé par une action attribuée à la Corée du nord, qui bombarde ensuite à l'artillerie l'île de Yeonpyong. Le bilan des ripostes militaires sud-coréennes n'est pas connu.

On peut s'interroger sur les raisons de ces évènements qui marqueront durablement les relations intercoréennes, reflétant le choix réciproque pour la fermeté et l'épreuve de force depuis 2008, et la difficulté à sortir d'un engrenage dominé par la confrontation idéologique. Alors que Pyongyang veut faire de 2012 l'année de la consolidation du régime, et que se tiendra une élection présidentielle au Sud, faut-il attendre une réorientation vers la négociation et la détente ou l'aggravation des tensions ?


Zone industrielle conjointe de Kaesong (en Corée du Nord), vue depuis Panmunjeom. (© 2011 / A. Nass)
 
Pont de la Kyongui Line, à Panmunjeom, voie ferrée reliant Munsan (Corée du Sud) à Kaesong (Corée du Nord), reconnectée en 2002. (© 2011 / A. Nass)

I. La montée en crise

Début 2008, une nouvelle administration, conservatrice, se met en place à Séoul. Déterminée à rompre avec l'approche libérale vis-à-vis du Nord des deux présidences précédentes, elle édicte d'emblée des principes à l'opposé des politiques suivies jusque là. Se voulant plus ferme avec Pyongyang, elle revient sur plusieurs projets et accords intercoréens accusés de financer le régime, prône une stricte réciprocité, l'arrêt des aides automatiques, et fait de la question nucléaire nord-coréenne une priorité bilatérale. Le rapprochement économique et militaire avec l'allié américain est concrétisé sans attendre.

Le régime nord-coréen, long à se prononcer sur ce nouveau gouvernement, y réagit d'abord verbalement, demandant le respect des engagements intercoréens, puis dénonçant de plus en plus vivement « l'intransigeance et les provocations » de Séoul (controverse sur les frappes préventives).

Mi-2008, la mort, fortuite, d'une touriste sud-coréenne tuée au Nord pour avoir pénétré par inadvertance dans une enceinte militaire, va d'emblée envenimer la relation. Le régime refusant de s'excuser, les conservateurs au Sud s'appuient sur cet incident pour justifier leur intransigeance, dénoncer l'approche libérale passée dite de la Sunshine Policy, et en faire suspendre les acquis.

L'incident a ainsi compromis d'emblée toute velléité de contacts apaisés, la question des excuses préalables s'imposant comme un nouvel obstacle.

Dès 2009, la dégradation des relations est patente, les tensions sont fréquentes et les échanges en ont pâti de manière significative (arrêt de l'exploitation touristique des Monts Keumkang, blocages du site de Kaesong). Les contacts directs sont interrompus, les programmes emblématiques de la réconciliation (réunion des familles séparées) suspendus.

Au Nord, l'élite qui avait soutenu l'ouverture avec Séoul et qui profitait des échanges économiques qu'elle générait a été purgée. Sur fond de réforme économique avortée, les problèmes de santé du dirigeant précipitent la mise en place d'un dispositif de succession pour pallier à toute vacance du pouvoir. Ce processus, par l'instabilité potentielle qu'il fait craindre, fait le jeu des durs du régime, déjà inquiets des effets déstabilisants de l'ouverture avec Séoul. Leur approche est légitimée par la dégradation des relations.

Le gouvernement de Séoul, mieux adossé militairement à l'allié américain et, de ce fait, mieux assuré de sa sécurité en cas de crise, se sent conforté dans son approche plus intransigeante et conditionnelle, qui n'est même pas remise en cause par la nouvelle administration américaine, démocrate[1], arrivée en 2009. Les plus conservateurs estiment que, forts du soutien international, la fermeté peut payer et obliger le régime à céder aux conditions de Séoul s'il veut survivre et éviter l'effondrement.

Le régime de Pyongyang va cependant savoir rappeler que d'autres voies, plus douloureuses, existent et prouver une nouvelle fois sa capacité de résilience dans l'adversité, choisissant son terrain, la mer de l'Ouest. Cette zone de contact militaire direct entre les deux Corées, où la démarcation n'est pas agréée, a été le théâtre d'affrontements réguliers (1999, 2002, 2009). La volonté réciproque de revanche et d'en découdre y prédomine.

Ainsi, en quelques mois, des deux côtés de la zone démilitarisée, le dossier des relations intercoréennes est redevenu l'otage des plus intransigeants, ouvrant la voie au drame.


La Zone démilitarisée, région centre (DMZ Centre), décembre 2007 (© 2007 / A. Nass)

II. 2010, la confrontation

II.1. Le drame du «  Cheonan »

 Le 26 mars, une corvette de la marine sud-coréenne patrouillant près de la ligne de démarcation en mer de l'Ouest, est coupée en deux par une explosion et sombre, faisant 46 morts parmi les 104 marins.

L'enquête internationale voulue par le gouvernement sud-coréen[2], étroitement épaulé par l'allié américain, conclut à l'implication nord-coréenne[3] et à une attaque par une torpille dont des débris, trouvés par dragage sur les lieux du naufrage, furent présentés.

La Corée du Nord a toujours nié sa responsabilité, sa condamnation internationale a été très large mais pas unanime, et certaines conclusions techniques de l'enquête restent contestées. Des experts de la marine russe ont produit des analyses séparées, non publiques[4], avec d'autres hypothèses.

L'évènement a aussi jeté un doute sur l'efficacité du dispositif américano-coréen de surveillance en mer de l'Ouest, une zone certes difficile mais peu étendue, étroitement surveillée depuis des décennies, où les fonds sont faibles (30-40 m sur les lieux du drame) et les chenaux connus. Une action sous-marine non détectée malgré la redondance des moyens alliés déployés, encore renforcés alors qu'un exercice naval conjoint, plus au Sud, impliquait des navires américains, est inquiétante. Elle témoigne de capacités militaires nord-coréennes insoupçonnées et de sa maîtrise des paramètres techniques très sophistiqués de l'opération, échappant à toute détection à l'aller comme après l'action, malgré la longue distance à parcourir en eaux peu profondes.

II.2. Tirs d'artillerie sur l'île de Yeonpyong

Poursuivant dans un crescendo mortel le cycle de tensions déjà exacerbées avec l'affaire du Cheonan, la Corée du Nord répond en novembre à des exercices de tir sud-coréens en mer de l'Ouest par une salve d'artillerie lourde sur l'île habitée de Yeonpyong, faisant 4 morts, 19 blessés et de lourds dégâts. Cette action militaire directe sur un territoire sud-coréen est inédite depuis les années 50 et la guerre.


Pyeongtaek, monument aux morts sud-coréens de l'incident naval de 2002 :
un échange de tirs en mer de l'Ouest entre les flottes nord et sud-coréennes
à hauteur de la ligne de démarcation maritime (NLL, Northern Limit Line),
près des îles de Yeonpyeong, a provoqué le naufrage d'un patrouilleur sud-coréen
et la mort de militaires des deux camps, dont six pour la Corée du Sud. (© 2011 / A. Nass)

III. Enseignements et perspectives

Lorsqu'il a introduit sa nouvelle approche vis-à-vis du Nord en 2008, le nouveau pouvoir de Séoul cherchait plus à dénoncer les « erreurs » des présidences libérales, utilisant les relations intercoréennes comme un vecteur à cette fin. Cette démarche à visée interne pèsera cependant instantanément sur des liens encore fragiles, laborieusement tissés depuis les premiers accords intercoréens majeurs de 1991.

Il s'agissait aussi pour Séoul, en toute cohérence avec le volet intercoréen et le calcul de politique intérieure, de « réhabiliter » la relation d'alliance avec Washington, considérée comme dégradée sous les libéraux, un rapprochement facilité par la bonne relation et la proximité idéologique avec l'administration Bush. Son volet militaire (exercices et planification conjoints, scénarios d'intervention au Nord) réactive les craintes de Pyongyang, confronté à ses propres faiblesses et au risque d'intervention extérieure coordonnée en cas de crise, accentuant la détermination du régime à se prémunir du risque en améliorant ses capacités dissuasives et en crédibilisant la menace qu'il peut représenter.

L'escalade des rhétoriques intransigeantes des deux camps a ainsi relancé son corollaire, la montée des tensions militaires et des gesticulations qui, pour le Nord, visent au gré des calculs du régime parfois plutôt les États-Unis, qu'il faut faire revenir à la négociation (tir intercontinental, essai nucléaire, programme UHE), parfois le Sud.

La fermeté voulue par Séoul a cependant des limites vite atteintes : elle fragilise certes le régime, mais, en l'acculant, peut contribuer à une crise, voire un effondrement, dont ni Séoul ni les autres acteurs ne veulent. Pour être efficace, elle impose de s'appuyer encore plus sur les États-Unis qui, eux, disposent de tous les moyens nécessaires (veille, anticipation, réaction), mais au risque de ne pas être maître des décisions et des réactions en cas d'incident, les Américains n'ayant aucun intérêt aux dérapages, car ils sont aussi en première ligne.

Les incidents ont aussi une nouvelle fois prouvé que, au-delà de la dialectique, les représailles et les rétorsions ne sont pas toujours pas une option crédible, et le Nord le sait. La fermeté peut même être contreproductive : elle a provoqué la disparition des relais et contacts dont le Sud s'était doté au Nord grâce aux échanges, un réseau à reconstruire. Les positions chèrement acquises dans le domaine commercial et des ressources naturelles en Corée du Nord ont été abandonnées, au grand profit des acteurs chinois, qu'il ne sera pas facile de supplanter.

Séoul a perdu l'initiative dans un dossier dont les progrès dépendent plus de Washington et Pékin qui, seuls acteurs capables de contrôler l'escalade et de dissuader Pyongyang, multiplient actuellement les gestes facilitateurs d'une reprise des dialogues.

Il semble plus habile et réaliste d'en revenir à la négociation et à la détente, malgré le coût financier (aides) et idéologique (accepter le régime et discuter en égal) à court terme, l'histoire ayant montré que Séoul y gagnait en marge de manœuvre et en statut, non seulement vis-à-vis du Nord, mais également de l'allié américain et du voisin chinois, bien plus que lors des phases d'intransigeance. Cette attitude a par ailleurs l'avantage de créer au Nord de la confiance, de l'influence et de la dépendance, utiles à la réduction des tensions et aux intérêts du Sud.

Mais à un an de la présidentielle, le temps est compté, et Séoul a perdu l'initiative dans le dossier intercoréen, dépendant de Washington et Pékin pour tout progrès. Une autre politique est possible, elle est désormais réclamée en Corée du Sud, mais, pour être crédible, imposera de changer ceux qui, autour du président, prônent et incarnent toujours l'intransigeance. 

Alain Nass, expert Corée et Asie,
diplômé de Paris 1 Sorbonne (Histoire et RI)
et de l'INALCO (Coréen)


Village nord-coréen de Ki Jong Dong, près de Kaesong, vu de Panmunjeom.
Ce village, longtemps inhabité, était la vitrine du pays
vers la Corée du Sud. Il héberge désormais des travailleurs nord-coréens de Kaesong.
Le gigantesque mât métallique porte le drapeau nord-coréen.
Sa hauteur s'explique par la volonté de surpasser le mât sud-coréen
installé juste en face dans le village de Dae Song Dong. (© 2011 / A. Nass)


[1] Le gouvernement de Séoul a même su convaincre l'administration Obama de ne pas reprendre l'approche « Corée du Nord » du président Clinton, qui s'était avérée génératrice de conflit avec les Républicains et traumatisante pour le camp démocrate, qui perdît l'élection présidentielle. 

[2] Participants : Corée du Sud, États-Unis, Royaume-Uni, Australie, Canada, Suède.

[3] “Joint Investigation Report On the Attack against ROK Ship Cheonan”, Ministry of National Defense, September 2010.