Un an après l'attentat de Bali

Un an après l'attentat de Bali

Le 12 octobre dernier a eu lieu à Bali la commémoration de l'attentat qui avait un an auparavant coûté la vie à 202 personnes et porté un coup sévère à une île doublement réputée comme vitrine touristique de l'Indonésie et comme enclave hindoue dans le plus grand pays musulman du monde.
Si cette commémoration a fait la une des journaux balinais, son écho médiatique dans le reste du pays fut minime. De fait, il s'agissait d'un événement australien davantage que d'une affaire indonésienne ou même balinaise. La présence officielle du Premier Ministre australien John Howard, qui avait fait le voyage à Bali pour porter le deuil de 88 de ses ressortissants, soulignait d'autant l'absence de la Présidente indonésienne Mégawati Sukarnoputri, qui n'avait pas jugé opportun de se déplacer, pas plus d'ailleurs que le Gouverneur de Bali Déwa Madé Beratha.

Les analystes ont supposé que Mégawati avait craint de s'aliéner ses alliés politiques musulmans, prompts à dénoncer une conspiration de l'Amérique et de ses affidés australiens, dont la lutte anti-terroriste ne serait que le prétexte à une offensive en règle contre l'islam. Pour ce qui est des autorités régionales, leur discrétion tenait davantage à l'attitude balinaise devant la mort qu'à une quelconque préoccupation politique. Les Balinais avaient en effet clos leur période de deuil le 15 novembre 2002, en organisant une cérémonie de purification solennelle destinée à restaurer l'ordre cosmique mis à mal par l'attentat et à libérer les âmes des défunts de leurs attaches terrestres. Ce faisant, ils étaient parvenus à s'approprier le funeste événement et à en exorciser le traumatisme en l'intégrant dans leurs propres cadres de référence.

Choqués par l'horreur du carnage, leur premier mouvement avait été d'introspection. Certainement les Balinais avaient dû négliger leurs obligations religieuses pour encourir ainsi le courroux de leurs dieux. Dans leur course effrénée aux dollars des touristes, ils avaient laissé se répandre dans leur île des pratiques que la morale et la religion réprouvent – drogue, prostitution, pédophilie –, particulièrement en évidence à Kuta, la station touristique frappée par l'attentat. Témoin les réactions à chaud d'une célèbre médium et psychiatre balinaise, Luh Ketut Suryani, qui attribuait à l'influence pernicieuse des touristes la pollution de son île par ces vices foncièrement étrangers aux Balinais. Il est troublant de constater que ces réactions ne sont pas si différentes du mépris exprimé par les auteurs de l'attentat à l'encontre du comportement immoral des touristes à Bali.

Toujours est-il que si la cérémonie de purification avait quelque peu rasséréné les Balinais et pacifié leurs dieux, elle n'avait guère résolu les problèmes engendrés par l'attentat, au premier rang desquels la ruine d'une économie fondée sur le tourisme et la grave crise sociale qui s'en est suivie. Une situation qui devait encore être aggravée les mois suivants par la guerre américaine en Irak, l'épidémie de pneumonie atypique et l'attentat de l'hôtel Marriott à Jakarta.

Jusqu'alors, le tourisme et les activités qui lui sont liées absorbaient près de 40% de la main d'œuvre de Bali et assuraient environ 70% de son produit domestique brut. Mais si le tourisme avait certes contribué à la prospérité de l'île, c'était au prix d'une aggravation des inégalités sociales et des déséquilibres régionaux, d'une dégradation préoccupante de l'environnement, ainsi que d'une expropriation des Balinais par les investisseurs étrangers et les élites de Jakarta. Confrontés à cette menace de dépossession, les Balinais ont manifesté une certaine crispation identitaire, dirigée non tant contre la mainmise des capitaux allogènes et l'hégémonie politique de la capitale qu'à l'encontre des migrants - javanais et musulmans pour la plupart - attirés à Bali par les opportunités d'emploi. La tension s'est accrue après la chute du Président Suharto en 1998, avec l'apparition d'un radicalisme islamique à Bali, conjointement à la politisation de l'islam en Indonésie et en réaction à la marginalisation locale des minorités musulmanes par les Balinais.

Dans ces conditions, on aurait pu craindre l'explosion de conflits interreligieux à la suite de l'attentat, dès lors qu'il s'est avéré que ses auteurs se réclamaient de l'islam. S'il n'en a rien été, c'est essentiellement grâce à la vigilance dont ont fait preuve les autorités régionales, promptes à étouffer tout désir de revanche des Balinais à l'encontre des populations allogènes. Mais derrière le maintien d'une façade placide, la politisation de l'identité balinaise s'est fortement accentuée, tout en s'exprimant dans des termes ethniques davantage que religieux. Les raisons en sont complexes. Faute de pouvoir entrer ici dans des développements qui m'entraîneraient trop loin, je me contenterai de rappeler que si les Balinais se déclarent aujourd'hui 'hindous' et sont reconnus comme tels par les musulmans indonésiens, il n'en a pas toujours été ainsi.

Avant l'incorporation de leur île dans les Indes néerlandaises, au début du XXe siècle, les Balinais n'avaient pas de mot pour désigner la 'religion'. N'étant pas conçus comme délimitant un domaine spécifique, leurs rites ne fonctionnaient pas comme marqueur identitaire pour les Balinais, qui n'avaient pas conscience de constituer un groupe ethnique. Leur identité collective n'a commencé de se former que lorsqu'ils ont cherché à se définir comme distincts à la fois des colonisateurs étrangers et des autres peuples de l'archipel. Ce faisant, les Balinais se sont identifiés simultanément comme une minorité religieuse, ultime bastion de l'hindouisme menacé par l'expansionnisme agressif de l'islam et du christianisme, et comme un groupe ethnique, caractérisé par des coutumes qui lui sont propres.

Après l'intégration de Bali dans l'Indonésie indépendante, en 1945, leur situation est devenue critique, dans la mesure où le Ministère des Cultes, contrôlé par les musulmans, imposait aux citoyens indonésiens d'adhérer à une religion professant une conception strictement monothéiste du divin et qui ne soit pas limitée à un groupe ethnique particulier. En conséquence, si les Balinais voulaient éviter d'avoir à se convertir à l'islam ou au christianisme, il ne leur restait plus qu'à réformer leur religion de manière à obtenir sa légitimation officielle. À cette fin, les réformateurs balinais se sont tournés vers l'Inde, tout en réinterprétant leur héritage indo-javanais en référence aux dogmes et aux modes d'organisation de l'islam et du christianisme. Leurs efforts ont abouti en 1958 à la reconnaissance de la 'religion hindo-balinaise' par le Ministère des Cultes.

En se différenciant des autres peuples de l'archipel, et tout particulièrement des musulmans et des chrétiens, les Balinais en sont ainsi venus à définir leur identité ethnique dans les termes d'une version balinaise de l'hindouisme. Mais cette identification entre ethnicité et religion n'allait pas tarder à se voir contrariée par un double facteur: d'une part, l'affiliation d'autres groupes ethniques indonésiens à l'hindouisme devait conduire à le dissocier de l'identité ethnique balinaise; et d'autre part, la diffusion dans l'île de divers courants dévotionnels inspirés par le néo-hindouisme d'obédience indienne devait provoquer un fractionnement de l'identité religieuse balinaise.

Dès lors que ce qui les définit officiellement comme minorité religieuse ne leur appartient plus en propre, et alors même que leur identité religieuse est devenue problématique, il est compréhensible que la réponse des Balinais à l'attentat de Kuta se soit exprimée en termes ethniques (Balinais versus Javanais) plutôt que religieux (hindous versus musulmans). Et l'on peut penser que l'importance du tourisme pour la prospérité de Bali n'est sans doute pas étrangère au fait que les conflits interethniques soient jusqu'ici demeurés plutôt feutrés dans l'île.