Une approche régionale et interdisciplinaire du trafic humain à but d'exploitation sexuelle en Asie du Sud-Est

Une approche régionale et interdisciplinaire du trafic humain à but d'exploitation sexuelle en Asie du Sud-Est

Le trafic des femmes et des enfants à fin d'exploitation sexuelle vu comme phénomène social total en Asie du Sud-Est et nécessité d'établir, dans l'étude et l'action, une osmose interdisciplinaire et inter-institutionnelle

(Une approche régionale et interdisciplinaire du trafic humain à but d'exploitation sexuelle en Asie du Sud-Est)

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Pierre LE ROUX
Ethnologue, docteur de l'EHESS
Directeur de l'Unité de recherche d'AFESIP International
Membre associé de l'Institut de recherche sur le Sud-Est asiatique(IRSEA, UMR 6571 CNRS & Université de Provence)

&
Emmanuel DIALMA
Expert en sciences politiques
Docteur en droit de l'Université de Dijon
Directeur de campagne d'AFESIP International


Photo de Stéphane DE GREEF
Ingénieur agronome
Expert en Systèmes d'Informations Géographiques
Membre de l'Unité de Recherche d'AFESIP International
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Le Centre d'accueil « Srey Khon » d'AFESIP, à Phnom Penh, est un lieu d'hébergement de première urgence pour personnes prostituées échappées ou rescapées du trafic (juillet 2004).

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Le trafic des femmes et fillettes est en nette expansion ces dernières années, à cause du clivage toujours croissant, politique, économique et social, entre pays riches et pays émergents. Des dizaines de milliers de femmes et de fillettes sont ainsi trafiquées en Asie du Sud-Est, du milieu rural vers le milieu urbain, et de celui-ci vers l'international (Amériques, Corée du sud, Europe, Japon, Moyen-Orient, Singapour, Taiwan). Ce commerce illicite très lucratif, se situe en troisième position mondiale derrière la drogue et les armes, mais est moins dangereux que ceux-ci pour ses organisateurs. Le terme « trafiquant » recouvre un large champ sémantique allant du simple villageois, parfois père ou frère de la victime, jusqu'aux mafias, triades et autres yakusas gérant des milliards de dollars. Actifs et présents en Asie du Sud-Est, les trafiquants broient un nombre considérable de jeunes femmes et de fillettes, non éduquées, sans ressources, très souvent à charge de famille et, dans bien des cas, culturellement pré-conditionnées à un « sacrifice » de leur personne pour une raison ou une autre.

Parce qu'il est géographiquement situé au cœur de l'Indo-Chine continentale, et également, d'une certaine façon, au centre de l'ASEAN, qu'il est faiblement peuplé (environ 12 millions d'habitants), de dimensions modestes (superficie : 185 035 km2), permettant des enquêtes fructueuses au plan des résultats à une équipe restreinte, et parce que, placé entre Laos, Thaïlande et Vietnam, il se révèle, par définition, comme un pays de « transit » au plan régional, le Cambodge est une plate-forme adéquate pour l'étude et la compréhension du trafic humain à fin d'esclavage sexuel en Asie du Sud-Est, lequel progresse au rythme de la mondialisation.

C'est une des raisons pour lesquelles l'organisation non gouvernementale AFESIP a installé son siège au Cambodge, outre la situation économique toujours précaire du Cambodge au sortir d'une longue guerre et d'un génocide et le fait que la prostitution sévissant en ce pays est différente de celle pouvant exister ailleurs dans la région : le proxénétisme y semble plus systématiquement visible et structurellement installé qu'en Thaïlande où les personnes prostituées indépendantes, sans « protecteur », sont nombreuses.

Depuis 1996, plus de deux mille femmes et fillettes sont passées dans les centres d'AFESIP. A compter de janvier 2004, la capacité d'accueil de ceux-ci a augmenté de l'ordre de 300%, permettant la prise en charge simultanée de deux cents victimes au Cambodge, et trente dans le centre ouvert au Vietnam (à Ho Chi Minh-ville), sans compter les centres de soins médicaux et psychologiques gratuits récemment ouverts aux prostituées, tant à Phnom Penh qu'à HCM-ville, où l'on attend des milliers de visites annuellement.

Si l'on regarde la carte de l'Asie du Sud-Est continentale à propos de trafic humain, un étrange entonnoir se visualise aussitôt, schématiquement constitué par la Thaïlande, la Malaisie et Singapour, pays au niveau de vie relativement élevé qu'on peut considérer comme « preneurs de femmes », alors que les pays alentour : Birmanie, Laos, Chine, Cambodge, Vietnam, économiquement en difficulté ou, au mieux, émergents, sont plutôt « donneurs de femmes ».

Le trafic humain, comme tous les autres négoces illicites (drogues, armes, etc.), par définition transnational, impose le franchissement de frontières. Il est, tout comme l'esclavage, « externe » lorsque les victimes franchissent la limite établie entre pays. C'est le cas lorsque des jeunes femmes vietnamiennes sont incitées à aller en Malaisie via le Cambodge, le Laos et la Thaïlande. Pour ces raisons, l'étude du trafic humain impose une approche non pas nationale (le seul Cambodge, dans le cas de l'exemple donné) mais régionale (Cambodge, Laos, Malaisie, Thaïlande, Vietnam, jusqu'à la Birmanie et la Chine). Le trafic humain peut aussi être « interne » lorsque le phénomène regarde au sein d'un même pays, une région, une couche sociale, un groupe ethnique particulier, dont les victimes proviennent en masse.

D'autre part, le trafic humain se présente comme un phénomène social total parce qu'il touche à tous les aspects de la vie humaine et que, pour le comprendre, l'analyser et éventuellement tenter le combattre, il est impératif de l'aborder selon différents points de vue, à relier ensuite, c'est-à-dire en usant de plusieurs disciplines : c'est le point de vue et non l'objet qui définit une science, comme l'a expliqué André-Georges Haudricourt.

Pour décrypter les arcanes du trafic humain, il est nécessaire de faire appel aux lumières concomitantes, méthodes et outils conceptuels, de l'ethnologie, de la sociologie, de l'anthropologie sociale, culturelle et cognitive, de la psychologie, de la géographie, de la linguistique, de l'histoire, de l'économie, de la démographie, de la télédétection par satellite, de la cartographie, etc.

Il faut d'autre part tenter d'établir un front commun des études, des actions et des bonnes volontés, en unissant les forces existantes, qu'elles soient institutionnelles ou privées, internationales ou nationales, parce que la dispersion des moyens est inefficace face à cet ensemble remarquable d'efficacité en termes de coopération pratique qu'est le crime organisé.

Sur le thème complexe du trafic humain, l'alliance entre recherche fondamentale et recherche appliquée se réalise presque naturellement dans la mesure où, prenant le cas d'une ONG comme AFESIP, si celle-ci prétend agir avec pertinence et utilité, elle doit au préalable comprendre les situations, complexes ; ceci très en amont du problème visé. Dans le cas du trafic humain à but sexuel il est également nécessaire de chercher à connaître, toujours régionalement, quel était l'état prostitutionnel et mafieux des décennies auparavant, afin de se donner une base de comparaison sur un axe diachronique, outre l'analyse comparée aux plans spatial et culturel. Il faut procéder à des recherches sur des questions plus générales, incontournables, telles que l'inceste, la parenté et l'alliance, les pratiques matrimoniales, le rapport à son propre corps, l'esclavage, la dette, l'honneur, le rapport à l'argent, la sexualité, le rapport mère-enfant ou père-enfant, jusqu'à l'existence de pièces de littérature écrite ou orale offrant une modélisation sociale déterminante, etc.

Utilisant les résultats de telles enquêtes issues de recherches fondamentales au service d'un objectif aussi pratique que la compréhension d'une situation, l'aide à proposer aux victimes, à court terme, et la prévention juridique, pédagogique, sanitaire suggérée aux Etats, à moyen terme, telle ONG ou tel organisme de développement réalise de fait une osmose entre recherche fondamentale et recherche appliquée, entre connaissance savante et action de développement socio-économique.

Si, en outre, l'organisation considérée, comme c'est le cas d'AFESIP, centre son approche sur la victime, privilégiant donc le point de vue du poisson à celui du pêcheur, de manière holistique, en prenant celle-ci en charge, de A à Z, de son sauvetage en situation d'urgence et souvent dramatique à sa réintégration sociale et économique, il est nécessaire d'étendre l'étude du phénomène social qu'est le trafic humain très en aval de celui-ci : dans cette perspective il faut également faire appel aux lumières des économistes, des agents de développement, des ingénieurs et même des agronomes dans la mesure où la réintégration est en Asie du Sud-Est encore bien souvent rurale, de même que la majorité de la population.

Cependant, la réintégration est très difficile. Il faut pallier le faible niveau du capital économique, social et culturel des victimes − la plupart sont illettrées − par un support global (alphabétisation en khmer et en vietnamien, apport matériel et technique, soins médicaux et psychologiques) en amont, dans les centres de réhabilitation, avec des équipes de médecins, psychologues, conseillers sociaux et pédagogues. Les difficultés rencontrées sont communes à tous ceux qui œuvrent à la réinsertion de populations pauvres et stigmatisées mais elles se doublent cependant d'un marché du travail exsangue et profondément corrompu. L'autonomie économique des victimes est tout aussi problématique qu'essentielle : elle constitue la meilleure garantie contre les risques de rechute, de succomber encore au chant de sirène du trafiquant, et aussi la meilleure prévention. Selon Pierre Legros, co-fondateur et directeur d'AFESIP, la seule véritable solution sera en fait de permettre à chaque pays en voie de développement de disposer d'un réel marché du travail, d'un cadre juridique approprié et exempt de corruption, d'une économie stable, et d'une protection sociale minimale. En attendant cet idéal AFESIP réinsère chaque année environ cent cinquante victimes. Si la plupart souhaitent retourner dans leur communauté, nombre d'entre elles disparaissent de leur lieu de réintégration, retournant parfois à la prostitution (et donc au trafic), fantasmée ou pensée lucrative. Il s'agit donc, pour être efficace et non juste pour obtenir de rassurantes statistiques, de proposer aux victimes une véritable alternative en vue d'une réinsertion sociale et économique définitive, c'est-à-dire avec l'indépendance financière de chacune d'entre elles, et pour le restant de leur vie.

AFESIP est pour cela, il faut le souligner, l'une des rares ONG opérant en Asie du Sud-Est, sinon la seule, à disposer d'une unité de recherche propre construite sur le modèle d'une unité de recherche CNRS, universitaire, ou d'une base EFEO. Cette façon d'envisager l'alliance entre développement et recherche fondamentale dans le privé, et au service premier des victimes, peut être vue comme expérimentale ou, au moins, innovante − de même que la volonté de proposer une réintégration réelle, jusqu'à une véritable autonomie financière des victimes en suivant celles-ci au long terme, créant si besoin à cet effet un arrière-plan économique favorable (des PME par exemple) mais en tous cas, même si elle est fragile et reste à améliorer, elle est en cours de réalisation au Cambodge, au sein d'AFESIP.

L'osmose interdisciplinaire et inter-institutionnelle suggérée ci-dessus serait toutefois incomplète si n'était évoquée la question du sens ; et de façon corollaire les éventuels obstacles à ce front commun et contre cette forme d'esclavage moderne qu'est la traite sexuelle.


Le double refoulement du marché du sexe comme objet scientifique

L'absence de littérature scientifique sur certains sujets alors que celle-ci peut être abondante pour d'autres, est une donnée à haute portée heuristique. Elle révèle le rapport de la société à l'objet considéré. Rien d'étonnant lorsque cette vacuité concerne un fait social nouveau mais lorsque celle-ci caractérise le « plus vieux métier du monde » sous une forme d'exploitation, il y a de quoi s'étonner et questionner, légitimement, ce vide et les raisons de celui-ci.

Ce silence est d'autant plus surprenant qu'il s'agit d'un « phénomène », c'est-à-dire étymologiquement d'un « fait observable » et que le commerce du sexe sous l'angle de la traite des êtres humains concerne toutes les sociétés, personnes, époques et lieux, alors qu'il prend aujourd'hui, via la « mondialisation », une ampleur jusqu'alors inégalée dans l'Histoire.

En premier lieu, la société et la conscience collective sont des entités morales avant même d'avoir une existence tangible. La société nécessite, pour durer et se perpétuer, une prépondérance morale sur l'individu et, à cet égard, le non questionnement des valeurs ou référents idéaux en général, et en particulier des choses du sexe, ou de son commerce, est bien souvent une condition du bon fonctionnement de la société, voire du contrôle social des individus, notamment lorsqu'une part du PIB provient de ce phénomène social, et que les sphères étatique et décisionnelles en général sont en collusion avec le crime transnational organisé qui gère le secteur du sexe par le « contrôle social » des individus voire par la réduction de ceux-ci à des sujets au sens d'objets. Et cet assujettissement est d'autant plus efficace qu'il s'effectue dans le non questionnement des moyens de celui-ci. Qu'est, en effet, la puissance sans le sens ? La valeur et la place accordées au sexe et à la sexualité, leur usage social voire politique qui en autorise ou non le commerce, libre ou forcé, révèlent ainsi, au crible de l'analyse lorsque celle-ci est effective, la place et les limites laissés à l'individu, à son libre arbitre, à sa domination, à ses droits, comme, par exemple, celui de disposer librement de son propre corps. Mais, du même coup, le savant s'oppose alors au pouvoir puisqu'il s'agit d'en interroger les instruments de règne et de domination.

En second lieu, questionner le sexe en général, et en particulier l'usage social de celui-ci, c'est prendre le risque d'Icare de se brûler les ailes à vouloir s'approcher du divin, du sens. C'est s'asseoir à la table des dieux, fussent ils sociaux, en se permettant de les tutoyer. En effet, toute introspection, jusque dans l'approche psychanalytique, renvoie au sexe si elle n'est pas d'abord sexe, qu'il s'agisse de compréhension ou de refoulement ; le sexe c'est la mort et donc aussi la vie ; et cette maîtrise-là est éminemment divine. En Asie du Sud-Est et en Océanie particulièrement, la mort est perçue comme porteuse de vie, étape amenant de nouveau la vie, vers la vie, via la femme procréatrice et son bébé certes engendré du néant mais cependant issu des ancêtres disparus sinon confondu avec eux.

Tout individu, scientifique ou non, abordant une réflexion sur le corps, la chair, l'usage des plaisirs, tout sujet renvoyé à l'usage de son temps, à la place du sexe et de la sexualité, au rang qu'il donne aux biens, à l'avoir, aux richesses − il s'agit de commercer le sexe − ne peut manquer d'être inquiété, chamboulé, travaillé au dedans. Le sujet du trafic humain en tant que tel renvoie au plus intime de sa vie. D'où crainte, inquiétude, angoisse, voire refus d'entendre un propos existentiel sollicitant l'incarnation.

Doublement refoulée, par une civilisation qui la voit d'un mauvais œil et par des individualités troublées en présence d'une interpellation aussi radicale, la doxographie s'occupe en priorité de pensées moins dangereuses, moins décapantes, moins radicales ou moins subversives. D'où la nécessité d'une approche interdisciplinaire du trafic humain à fin d'exploitation sexuelle.

La science, fut-elle humaine ou sociale, se doit d'accepter ces fardeaux inévitables qui pèsent sur notre condition et la valorisent. Sans eux nous ne serions pas. Mais elle se doit aussi de désacraliser le sexe pour le mettre à sa juste place. Sans cela, le propos scientifique ne sera plus, conditionné qu'il est par la forme libre de l'expression.



Pour en savoir plus, visitez le site d'AFESIP International PO Box 2089 Phnom Penh 3, Cambodge
Agir pour les femmes en situation précaire est une organisation non gouvernementale créée en 1996 au Cambodge: http://www.afesip.org