Une brève histoire sans fin : Australie, terre des anthropologues

Une brève histoire sans fin : Australie, terre des anthropologues

A divers égards, l'Australie fut le continent des imaginaires les plus extrêmes et des espoirs les plus profonds, et ceci avant même que le continent ne soit découvert par les navigateurs occidentaux. Pensée nécessaire dès Pythagore pour contrebalancer le poids terrestre de l'hémisphère nord, son existence ainsi imaginée fut « reconfirmée » plus tard, dès 1477, par les récits de voyage de Marco Polo qui rapportaient l'existence d'un pays nommé Locac, abondant de richesses et placé à 1000 miles au sud de Java. « Confirmé » également par les interprétations bibliques du 16ème siècle à propos des navires de Salomon qui auraient voyagés vers le pays d'Ophir revenant remplis d'or, permettant la construction du temple. On supposa alors que Ophir était situé dans le Pacifique. « Confirmée » par les conseillers de la couronne espagnole, lorsque Juan Luis Aris de Loyola écrit au Roi Philip III (1578-1621) que la « partie [australe] de la terre est aussi fertile et habitable que l'hémisphère nord ». « Confirmée » enfin par les écrivains utopistes tel Gabriel de Foigny qui en 1676 publie la monographie d'une Australie entièrement imaginée, mais fantastique à tout égard.

Carte d'Abraham Ortelius (1527-1598) de la terra incognita ou terra australis, autour de 1570.
Les cartographes Européens du 16ème et 17ème siècle représentent une masse terrestre gigantesque dans l'hémisphère sud, la terra incognita ou terra australis. Ici la carte d'Abraham Ortelius (1527-1598), autour de 1570.

Logique implacable, ce continent de l'autre hémisphère, de masse identique à la bonne et vieille Europe, devait être caractéristique d'environnements, de climats, de civilisations et de richesses tout aussi similaires — et laissons-les s'emporter par leurs propres rêveries — même supérieures à ceux de l'Occident connu de l'époque. L'Australie, cette Australie-pas-encore-découverte, devint le rêve, que dis-je, le fantasme d'une Europe à la recherche d'elle-même.

Les péripéties qui accompagnaient la course à la découverte de ce continent imaginaire furent nombreuses, et menèrent à la rencontre des îles du Pacifique. Mais aucune ne répondait convenablement aux attentes, ni par leur taille, ni par leur richesse. Qu'on se soit résigné à appeler « Australie » cette chose que nous appelons encore ainsi aujourd'hui, et que l'on ait ainsi remplacé les espoirs par la déception, nous paraît aujourd'hui n'être qu'un accident de l'histoire ; accident aux conséquences toutefois considérables, pour ne pas dire dramatiques, il va de soi, car la déception fut motrice dans le déplacement des bagnards et dans l'émergence d'une animosité profonde envers les peuples locaux.

Mais là n'est pas mon propos sinon de dire que l'imaginaire qui dominait la création et la dénomination du continent avant même sa découverte nous parle autant de l'histoire de la découverte que des idéologies qui l'accompagnaient et qui, à bien des égards, accompagnent encore de nos jours les politiques coloniales, néocoloniales ou postcoloniales dans le Pacifique. Le propos ici est différent, même s'il s'insère dans une étrange continuité de ce qui vient d'être évoqué. Il s'agit de montrer comment l'Australie a continué à fonctionner comme un moyen et un lieu de toutes les interrogations propres à l'Occident sur l'Occident ; tout particulièrement dans le domaine de l'anthropologie sociale et culturelle, mais au-delà sans doute. Disons-le de manière aussi transparente que polémique : ce sont les terrains australiens qui ont permis à nos ancêtres penseurs de penser leur propre ancestralité. Australie miroir du berceau de l'humanité primitive et Aborigènes témoins des origines sociales, culturelles et psychologiques de l'humanité moderne, voilà comment résumer en quelques mots pourquoi les sociétés australiennes se frayèrent définitivement une place constitutive dans l'émergence de l'anthropologie. Mais nous irons au delà, et j'essaierai de montrer comment et combien les sciences sociales qui s'intéressent aux sociétés Aborigènes d'Australie n'ont en rien perdu de leur intérêt et de leur centralité, et ceci malgré ce départ difficile car patrimonial pour nos pensées.

Lorsque je disais que les corpus australiens, les données sociales et culturelles rapportées sur les Aborigènes, furent constitutifs de la pensée, ou du moins de son expression et formalisation, de nos ancêtres anthropologues et autres penseurs, je n'ai nullement besoin d'aller chercher bien loin. Lewis Henry Morgan, père de l'anthropologie post philologique et de l'étude systématique de la parenté, fondait son schéma de l'évolution des formes sociales sur les structures australiennes. Dans son esprit, elles constituaient l'une des étapes primitives dans l'évolution vers la famille dite moderne. Les Aborigènes, pensait-il à tort, pratiquent le mariage de groupe et sont ainsi dans l'incapacité (et l'in-volonté) d'identifier des parents généalogiques ou biologiques : la horde primitive. Mais ne croyons pas que cette idée (ou peut-être phantasme) du mariage collectif retrouvé chez les Aborigènes ait disparu de nos jours. Jacques Attali, interviewé sur RTL le 09 Novembre 2007 eut des propos suffisamment révélateurs pour que j'en prenne note. Interrogé à l'occasion de la publication de son ouvrage Amours: Histoire des relations entre les hommes et les femmes, il expliquait à sa manière comment il était possible de retracer l'histoire des formes de relations amoureuses par le propos suivant :

…donc ça donne une idée que l'amour pouvait exister à cette période [préhistorique], même si, pour essayer de comprendre ce qui s'est passé il y a très, très longtemps il faut voir les peuples dits premiers qui existent encore aujourd'hui ou qui existaient il y a un siècle. Et là on se rend compte de façon très générale que la première forme de relation c'est, comme je le disais, plusieurs hommes avec plusieurs femmes. En général, au début c'est plusieurs frères avec plusieurs sœurs. Puis ensuite plusieurs frères avec plusieurs femmes qui ne sont pas des sœurs. Puis ensuite ça se divise en deux histoires : c'est soit une femme avec plusieurs hommes, soit un homme avec plusieurs femmes. Et ça se sont les évolutions avant que ça ne revienne à un homme avec une femme. [propos oral recueilli par mes soins]

Mais Morgan est loin d'être le seul de nos ancêtres à avoir trouvé chez les Aborigènes contemporains les racines de sa propre ancestralité. Rappelons-nous Emile Durkheim qui dans ses Formes élémentaires de la vie religieuse publié en 1912 nous expliqua que c'est en Australie que l'on trouvera les réponses à nos interrogations sur l'origine de la « nature religieuse de l'homme » (page 2). Ici encore, alors qu'il parle d'Aborigènes qui lui sont contemporains, il justifie le détour par l'Australie comme étant nécessaire et utile car elle permet une approche « historique », dit-il ; et « Histoire » signifie dans ce cas l'appréhension de certains contemporains, en l'occurrence les Aborigènes, comme étant le miroir du passé de toute l'humanité. Je ne détaillerai pas la démonstration durkheimienne du fait religieux, me permettant de renvoyer le lecteur au texte lui-même tout en espérant sur sa vigilance critique.

Préférons au contraire d'évoquer un autre ancêtre encore, Sigmund Freud, qui dans Totem et Tabou (1913) pense trouver chez les Australiens la réponse à des problèmes fondamentaux : le meurtre du père et Œdipe. Etablissant un lien entre développement psychique de l'enfant et les cultures primitives (nos Australiens), il considère qu'à chaque stade psychosexuel correspond une vision « primitive » dont il reconstruit le scenario. La horde originelle était composée d'un mâle dominant, un père tout-puissant qui jouissait en exclusivité des femmes. Les fils se rebellèrent et tuèrent le père, puis le consommèrent. Mais le remords s'installa et les fils érigèrent en l'honneur du père et par peur de ses représailles un totem à son image. Ils instaurèrent aussi de nouvelles règles qui seraient les tabous principaux de nos amis australiens. Ces règles sont la prohibition de l'inceste et l'interdiction de tuer et de consommer le totem.

D'autres « ancêtres » encore qui fondèrent leurs théories ou parties d'entre elles sur les données australiennes devraient être mentionnés. Faute de place, nous ne ferons qu'évoquer Marx et Engels et le concept du communisme primitif, Lévi-Strauss et la structure élémentaire de la parenté, Malthus et la corrélation entre richesses environnementales et complexité sociale, ou au contraire Sahlins et son constat de la première société d'abondance. Comme l'écrit Aram Yengoyan (1979), « l'étude de la population Aborigène d'Australie a toujours été centrale. Nombre de nos théories furent établies à partir de l'ethnographie de cette culture unique, et même les théories développées en dehors du contexte Aborigène se devaient d'être testées sur ce corpus de détail ethnographique ».

Ainsi, constat général, nous voyons que l'Australie fut d'abord la terre qui abritait les espoirs de la vieille Europe de retrouver ailleurs un similaire, voire même un supérieur à elle-même, pour devenir ensuite le vivier dans lequel l'Occident pense pouvoir retrouver ses conditions ancestrales. Par une distorsion du temps de l'Histoire, les indigènes contemporains deviennent les témoins de nos pratiques préhistoriques.

Les cannibales selon le voyageur Carl Lumholtz (1888), gravure reproduite dans son article « Chez les Cannibales », légendée « la bataille s'engage &raqo;. Selon cette illustration, la viande est consommée crue et chacun tente d'en arracher un bout et de s'enfuir avec : la conditions originales de l'humanité (ou pré-humanité).
Les cannibales selon le voyageur Carl Lumholtz (1888), gravure reproduite dans son article « Chez les Cannibales », légendée « la bataille s'engage ». Selon cette illustration, la viande est consommée crue et chacun tente d'en arracher un bout et de s'enfuir avec : la conditions originales de l'humanité (ou pré-humanité).

Les années 1970 correspondent à une révolution des sciences sociales et tout particulièrement de l'anthropologie. Le relativisme parfois extrême qui s'instaure ne permet plus la distorsion historique, et les sociétés sont prises pour ce qu'elles sont : des contemporains avec leurs manières de faire et de penser propres dont la relation avec celles d'autres sociétés, entre autres l'Occident, n'est plus évidente. Ce mouvement relativiste ou culturaliste eut des conséquences considérables sur l'anthropologie australianiste qui perdit de sont intérêt pour deux raisons principales. D'abord le rejet du comparatisme historique ou évolutionniste qui interdisait, comme je viens de l'évoquer, d'appréhender le vivier Aborigène comme étant le corpus « test » de toute théorie anthropologique. Ensuite, puisque le contemporain domine sur la reconstruction, l'intérêt pour les sociétés australiennes se dilua car elles furent rapidement considérées détribalisées et déculturées.

Et pourtant, les sociétés Aborigènes d'Australie sont parmi les lieux les plus féconds à la fois pour une anthropologie « classique » renouvelée et pour une anthropologie plus moderne, dès lors que la recherche est convenablement placée dans son contexte. Ce contexte est composé de facettes multiples et complexes et, bien qu'il mériterait d'être longuement détaillé, nous devrons nous limiter à l'énonciation de certains principes et faits élémentaires. Le mot d'ordre ici est sans doute celui de la « diversité ». Diversité écologique, diversité sociale et culturelle, diversité linguistique, diversité coloniale et historique. Diversité donc qui rend difficile la justification scientifique de l'unification de tous les habitants du continent sous une même appellation collective, les « Aborigènes d'Australie ». Les écosystèmes ne sont pas comparables, depuis les tropiques fertiles où ces chasseurs-cueilleurs nomades étaient plus sédentaires que les horticulteurs de la Papouasie Nouvelle-Guinée, et où les ressources naturelles étaient à portée de main, jusqu'aux déserts les plus arides jamais habités par l'homme avant l'industrialisation, où marcher 30 kilomètres par jour à la recherche d'eau potable n'était pas une exception. La diversité et la complexité linguistiques également, avec leurs 28 familles et leurs 200 langues. Les différences socioculturelles qui vont de la culture matérielle, aux systèmes de parenté et aux pratiques rituelles sont elles aussi remarquables.

Mais le fait le plus marquant dans cette diversité est celui lié à la situation historique et coloniale de chacun des groupes Aborigènes. Si certains, en particulier le long de la côte méridionale, connaissent les pratiques et vécurent les violences occidentales depuis plus de 200 ans, d'autres n'ont aperçu le premier blanc que dans les années 1950, en particulier dans les Déserts de l'Ouest, avec un tout dernier petit groupe familial se résignant à se rapprocher des communautés sédentarisées en 1984. Près de 200 ans de différences dans l'expérience coloniale ne peut fabriquer des attitudes et des organisations sociales identiques, cela va de soi. Ainsi, plus que jamais, l'Australie fournit un terrain fertile à un travail anthropologique complexe qui intègre à la fois des réflexions sur les processus historiques et coloniaux et l'analyse des systèmes juridiques et de leurs applications. Car une des fonctions importantes de l'anthropologie aujourd'hui, en particulier de l'anthropologie appliquée ou impliquée, est celle de participer à la formulation scientifique des droits d'existence et de reconnaissance souhaitée par nos hôtes Aborigènes.

Laurent Dousset, Directeur du CREDO
Centre de Recherche et de Documentation sur l'Océanie
http://www.pacific-credo.fr/ 

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