Vers une « Communauté Asiatique » ?

Vers une « Communauté Asiatique » ?

Vers une « Communauté Asiatique » ?
L'Asie connaît depuis une dizaine d'années un nouveau régionalisme. L'intégration croissante des pays d'Asie de l'est et du sud en constitue le fondement. La crise économique et financière de 1997-98 en a été le catalyseur. Ce nouveau régionalisme se manifeste par la présence de nouvelles institutions. Les pays d'Asie de l'est, principales victimes de la crise ont fondé autour de l'ASEAN, un regroupement informel, l'ASEAN+3 », (l'ASEAN plus le Japon, la Chine et la Corée du sud) qui intervient principalement dans le domaine de la coopération monétaire et financière. N'ayant pas été touchés par la crise, les pays d'Asie du sud, et surtout l'Inde, ont concentré leurs efforts sur l'intégration commerciale et productive avec l'Asie de l'est. Ces deux phénomènes interagissent. Pour contrebalancer l'influence trop grande de la Chine en Asie de l'est, le Japon et certains pays d'Asie du sud-est favorisent l'intégration économique de l'Inde et son insertion institutionnelle. Ces pays ont soutenu la création en décembre 2005 d'un nouveau regroupement, le « sommet de l'Asie de l'Est » qui, comme son nom ne l'indique pas, regroupe « l'ASEAN+3 », l'Inde, l'Australie et la Nouvelle-Zélande (la prochaine rencontre aura lieu en décembre 2008). C'est pourquoi certains préfèrent l'appeler ASEAN+6 pour élargir le champ géographique et souligner le rôle d'intermédiaire joué par l'ASEAN. Dès deux institutions « l'ASEAN+3 » est celle qui a pris le plus de mesures concrètes, le sommet de l'Asie de l'est, jouant plus le rôle d'une sorte de « G7 » asiatique. Mais le simple fait de réunir tous les pays asiatiques majeurs en l'absence des États-Unis constitue en soit un événement politique. Les plus fervents partisans du régionalisme asiatique y voient l'embryon d'une « communauté asiatique », capable de reproduire, sans pour autant la copier, l'expérience de la « communauté européenne ». Cet objectif est évidemment lointain et peut être jugé totalement utopique tant est grande l'hétérogénéité politique, ethnique, culturelle et religieuse de l'Asie. Les conflits non résolus hérités de la décolonisation et de la guerre froide sont encore nombreux au sud comme à l'est voire entre les deux parties de l'Asie. Et pourtant les arguments en faveur d'un tel projet ne manquent pas et alimentent un débat important en Asie, même s'il reste cantonné à la sphère intellectuelle et politique.
Des raisons économiques.
Les fondements de l'intégration sont d'abord économiques. L'Asie compte trois grands pays, le Japon, la Chine et l'Inde qui ont fait du commerce international un axe important de leur croissance. La conversion de la Chine au capitalisme et son adhésion à l'OMC ont considérablement modifié l'économie mondiale mais aussi l'économie asiatique. La Chine est devenue le premier client du Japon, de la Corée du Sud, et de l'ASEAN. Elle importe des matières premières et des composants fabriqués ailleurs en Asie puis exporte les produits finis vers l'occident mais aussi vers l'Asie. La Chine crée ainsi une nouvelle division régionale du travail qui se superpose à celles créées en leur temps par le Japon, la Corée et Taiwan. L'Inde s'est insérée plus tardivement dans l'économie mondiale et son décollage économique est plus récent et moins rapide. Mais elle a tiré les leçons de la crise économique traversée en 1991 et de l'échec actuel de l'intégration de l'Asie du Sud. Dans le cadre de sa politique de « regard vers l'est », poursuivie avec constance quels que soient les gouvernements, l'Inde multiplie les initiatives pour s'intégrer à l'économie de l'Asie de l'Est et profiter de sa croissance rapide. En conséquence, l'ASEAN est devenue le premier partenaire commercial de l'Inde et la Chine le deuxième devant l'Union européenne et les États-Unis. Dans l'ensemble, le commerce interne à la région formée par l'Asie de l'Est et l'Inde est passé d'environ 20% au lendemain de la seconde guerre mondiale à un tiers au cours des années 1980 pour atteindre plus de 50% aujourd'hui. A cela s'ajoute l'investissement direct en Asie réalisé à hauteur de 72% par les pays asiatiques. L'essentiel correspond à la chaine de production centrée sur la Chine mais l'on assiste aussi à de nouvelles connexions entre l'Asie du sud-est et l'Inde et entre l'Inde et la Chine. Ainsi, les firmes japonaises établies en Thaïlande organisent maintenant leur production avec les filiales établies en Inde. Les firmes indiennes, engagées dans une vague d'acquisition d'entreprises étrangères, achètent des entreprises établies en Chine. Des entreprises coréennes investissent massivement en Inde pour exporter ensuite vers l'ASEAN. Ces nouveaux réseaux approfondissent l'intégration productive de l'Asie et accroissent l'interdépendance des économies. Cette intégration productive s'appuie sur une frénésie d'accords commerciaux qui mettent aux prises la Chine, le Japon, l'Inde et la Corée du Sud avec l'ASEAN en tant que telle ou bien certains de ses membres. En décembre 2007, on ne dénombrait pas moins de 44 accords de libre-échange conclus, 49 en négociation et 41 propositions nouvelles en phase d'étude. Cet enchevêtrement d'accords bilatéraux fait craindre un effet « bol de nouilles », c'est-à-dire une confusion voire des contradictions entre les accords signés. La solution passerait par la création d'une zone de libre-échange pan-asiatique allant de l'est au sud. On en est loin car les marchandages entre pays asiatiques sont aussi laborieux qu'à l'OMC, mais sans qu'une institution régulatrice multilatérale viennent organiser les débats.
Dans le domaine de la coopération monétaire et financière les progrès ont été importants grâce à l'action de « l'ASEAN+3 ». Bien qu'informelle, cette institution, née en réaction à la crise de 1997-98, a été capable au cours de ses onze années d'existence de prendre des mesures concrètes grâce à un travail en profondeur menés par les ministères des finances et de nombreux groupes de travail spécialisés.
Tout d'abord, une série d'accords bilatéraux d'entraide monétaire connue sous le nom « d'initiative de Chiang Mai » (CMI) adoptés en 2000. En cas de crise de change, un pays pourra obtenir des prêts en devises des autres pays membres. Le dispositif a connu des évolutions successives au gré des sommets de l'ASEAN ou de la Banque Asiatique du Développement (BAD), qui sont aussi l'occasion de réunir la Chine, le Japon et la Corée du Sud. En mai 2008, lors de la réunion annuelle de la BAD, les ministres des finances de l'ASEAN+3 ont décidé de « multilatéraliser » l'accord pour un montant d'au moins 80 milliards de dollars. C'est un pas important vers ce qui pourrait devenir un « Fonds Monétaire Asiatique ». Toutefois, un obstacle demeure : l'autorisation du FMI reste nécessaire pour débloquer des fonds importants. Cela peut paraître surprenant mais c'est en fait un compromis avec les États-Unis dont l'influence est décisive au FMI et qui s'opposent toujours à une autonomie asiatique trop importante. Cela s'explique aussi par le fait que, le fonds monétaire asiatique n'étant pas encore créé, il n'existe pas d'institution régionale capable de négocier avec un pays les conditions de son prêt. Mais la décision de renforcer le mécanisme de surveillance des économies en vigueur au sein de « l'ASEAN+3 » et de l'intégrer à l'initiative de Chiang Mai indique la volonté de s'affranchir de la tutelle du FMI.
La deuxième mesure importante prise par « « l'ASEAN+3 » concerne le développement des marchés financiers. Les pays de l'ASEAN+3 en coopération avec la BAD et la conférence des banques centrales d'Asie de l'est et du Pacifique ont œuvré à la création de marchés d'obligations asiatiques libellées en monnaies locales. Les objectifs sont multiples : Diversifier les sources de financement de l'économie et réduire une trop forte dépendance envers les banques, rendues responsables de la crise. Réduire l'endettement en dollar et favoriser le placement de l'épargne asiatique dans des investissements locaux sans passer par les systèmes financiers américains ou européens. Ces initiatives ont permis l'essor des marchés obligataires et l'intégration financière ce dont témoigne la convergence des taux d'intérêt asiatiques. Ces progrès rendent encore plus nécessaire la création d'une monnaie asiatique commune voire unique à l'instar de l'ecu puis de l'euro. De nombreux économistes asiatiques se sont efforcés à démontrer que c'était souhaitable et possible sur le plan économique. « L'Unité de Compte Asiatique » est déjà calculée par la BAD et pourrait servir d'instrument utile à la coopération monétaire si les gouvernements le décidaient ([1]). Des travaux moins nombreux démontrent que l'intérêt à créer une monnaie commune s'étend aussi à l'Asie du sud.
Des raisons stratégiques.
L'interdépendance croissante du sud et de l'est asiatique se combine à des intérêts stratégiques. Tous les pays de la région craignent les dépenses militaires massives de la Chine. Officiellement, la Chine s'est engagée à ne pas recourir à la force envers ses voisins en signant un traité d'amitié avec l'ASEAN par lequel elle s'engage à régler les nombreux différents frontaliers par la voie diplomatique. Cette « diplomatie du sourire » l'a aussi amené à rechercher un compromis avec l'Inde sur la délimitation des frontières communes et à faire pression sur la Corée du Nord dans le domaine nucléaire. Mais en coulisse une course de vitesse s'est engagée entre la Chine et l'Inde pour la maitrise de l'océan Indien. Une grande partie des approvisionnements en pétrole et en matières premières de l'Inde, de la Chine, du Japon et de l'ASEAN transite par le golfe du Bengale et le détroit de Malacca. La Chine multiplie les investissements en Birmanie pour ouvrir des routes et construire des ports en eau profonde pour y installer des bases navales. Elle fait de même au Pakistan et au Sri Lanka. Officiellement, il s'agit d'offrir un accès à la mer à ses provinces du sud ouest et de lutter contre la piraterie maritime. En réponse l'Inde renforce sa marine militaire dans l'Océan Indien mais aussi en Mer de Chine du Sud où elle négocie des facilités portuaires avec le Vietnam. Ces tensions rejaillissent de manière complexe, mais elles ont pour l'instant stimulé l'intégration économique. Un premier effet est de multiplier les dépenses d'infrastructures en Birmanie et dans les pays baignés par le Mékong, dynamité par endroit pour le rendre navigable. La Chine a soutenu la construction de routes et de liaisons ferroviaires selon un axe nord-sud à travers la Birmanie et le Laos pour faciliter le commerce avec la Thaïlande et jusqu'à Singapour. L'Inde et le Japon privilégient des axes est-ouest ce qui permettrait à l'Inde de désenclaver sa région orientale frontalière de la Birmanie et d'avoir accès à la Thaïlande, au Laos et au Vietnam. Ces énormes dépenses d'infrastructure sont financées soit bilatéralement, soit par la Banque Asiatique du Développement, où l'influence du Japon est grande. Le deuxième effet est paradoxalement de renforcer la construction institutionnelle de la région asiatique. L'Inde a signé en 1997 un accord de coopération régionale avec les pays du golfe du Bengale, dont la Birmanie et la Thaïlande (accord dit BIMSTEC étendu au Bhutan et au Népal en 2004) et l'accord Gange-Mékong le 10 novembre 2000 avec les pays riverains du Mékong (sauf la Chine) en réponse à l'accord signé en avril de la même année par la Chine avec la Birmanie, le Laos et la Thaïlande.
Le facteur humain : le grand oublié ?
Plusieurs accords « sous-régionaux » dépassent parfois le seul domaine de l'économie et couvrent aussi la recherche scientifique, l'éducation la culture. L'Etat du Bihar en Inde veut revitaliser l'université Nalanda de tradition historique avec le soutien de pays comme le Japon pour favoriser les échanges scientifiques et culturels avec le reste de l'Asie. Le tourisme asiatique est aussi un autre moyen d'établir des contacts directs: deux millions de touristes indiens se rendent dans les pays de l'ASEAN ;  60% des touristes visitant le site d'Angkor sont maintenant asiatiques, dont 2/3 viennent d'Asie du Nord-Est. Le tourisme médical est aussi en pleine expansion. De nombreuses entreprises japonaises, par exemple, font réaliser les bilans de santé de leurs employés dans des hôpitaux thaïlandais. Mais les préoccupations économiques l'emportent le plus souvent sur les considérations humaines. Le tourisme est avant tout considéré comme une industrie, les sites archéologiques font l'objet d'une marchandisation à outrance, et le tourisme médical a pour objectif essentiel de réduire les coûts tandis que les populations démunies restent exclues de l'accès au soin. Quant à la « charte de l'ASEAN » censée protéger les droits individuels et sociaux des travailleurs immigrés en Asie, de nombreux commentateurs soulignent que les négociations visant à établir un consensus l'ont vidé d'une grande partie de son contenu. Le progrès social sera-t-il abandonné sur le bord du chemin de l'intégration asiatique ?
 
BRUNO JETIN
Institute for Research on Development (IRD, France)
Centre  for Education and Labour Studies,
Faculty of Education, Chiang Mai University
Chiang Mai 50202 Thailand
Tel: +66 (0) 5322 2722 
 

 
[1] Pour plus de détails, voir sur notre article à paraître dans la Revue Tiers-Monde (2009). « L'intégration monétaire asiatique : dollarisation, monnaie commune ou simple coopération monétaire ? »