« Villes éponges ». Nouveaux regards sur la dévitalisation urbaine au Japon

« Villes éponges ». Nouveaux regards sur la dévitalisation urbaine au Japon

Le déclin des villes en marge des processus de métropolisation s’est récemment imposé comme une priorité de nombreux agendas nationaux, même en France, où une natalité élevée et des programmes d’équilibrage du territoire ont longtemps occulté la dévitalisation des villes petites et moyennes (Béal et al. 2017). L’émergence du déclin urbain dans les opinions nationales s’inscrit dans des débats sur ce qui est défini comme une néolibéralisation de l’action publique. Celle-ci est vue comme la cause majeure d’un développement de plus en plus inégal entre, d’une part, les métropoles gagnantes de stratégies d’attractivité soutenues par différentes institutions étatiques ou supra-étatiques, et d’autre part, les territoires dont le décrochage est accentué par des mesures d’austérité budgétaire, d’où un sentiment d’abandon qui bénéficierait au vote populiste.

La volonté de trouver des solutions et de nuancer une vision schématique des fractures territoriales a donné un nouvel élan aux études globales sur les villes en décroissance. Le Japon y joue un rôle paradoxal, entre valeur exploratoire et maintien d’un statut à part qui restreint son analyse comparée. En tant que premier pays exposé à une baisse de sa population (depuis 2008), il est décrit comme un laboratoire des défis auxquels les villes vieillissantes feront face, notamment le phénomène qualifié en japonais d’épongéification (suponjika) : l’apparition de friches résidentielles et commerciales « troue » le tissu des quartiers et détériore le quotidien des résidents restants, de plus en plus âgés – les plus jeunes partant vers des bassins d’emploi dynamiques, Tokyo au premier chef. Jusqu’aux années 2010 toutefois, les essais de typologie internationale de la décroissance urbaine ont souvent insisté sur la trajectoire singulière des villes japonaises : leur déclin n’aurait pas son origine dans la désindustrialisation mais dans une transition démographique exceptionnelle ; les territoires touchés n’affichent pas les signes de violence sociale caractérisant leurs homologues occidentaux.

Le déclin urbain au Japon, une géographie périphérique

Cependant, l’ouverture au public de données géolocalisées fines par le Ministère des Affaires intérieures (Sômushô), ainsi que des coopérations entre collectivités et universités pour la conduite d’enquêtes habitantes, ont enrichi les connaissances sur les disparités de développement dans le Japon contemporain. S’y ajoute la participation plus fréquente de spécialistes japonophones de ces thématiques à des congrès internationaux (tels que l’Union géographique internationale). Cela consolide l’insertion de ce pays dans des réflexions sur les liens entre l’extension mondiale du nombre de villes en déclin et l’application de logiques concurrentielles au domaine de l’urbanisme. Car plutôt que de mettre en exergue les particularités des villes nippones, ces travaux interrogent l’influence d’une vision compétitive de la ville sur les modalités héritées de la production urbaine, selon une approche interdisciplinaire articulant sociologie, sciences de l’espace et économie politique du changement institutionnel. De plus en plus de travaux se réfèrent ainsi à des recherches sur la néolibéralisation de l’État japonais pour expliquer les recompositions de ses territoires (Hirayama 2005, Tsukamoto 2012). Est ainsi mise en évidence une géographie périphérique de la décroissance qui fait écho à des constats similaires sur l’évolution des systèmes urbains européens (Buhnik 2015, Abe et al. 2018).  

Les analyses fondées sur les mobilités résidentielles et le secteur du logement révèlent que les pertes d’habitants d’une part, l’augmentation du nombre de maisons vides (akiya) d’autre part, deviennent massives dans les régions rurales mais aussi dans les franges des principales aires métropolitaines, comme Ôsaka, Nagoya ou même Tokyo. Comme l’illustre la cartographie des changements de population par municipalité puis par quartier dans la région d’Ôsaka depuis 2000 (fig. 1 et 2), les agglomérations japonaises évoluent « à trois vitesses », entre :

1/ Des périphéries peu denses dont la population active a presque entièrement émigré et où les retours d’individus âgés de 25 à 45 ans sont perçus comme trop résiduels (pour suffire à revitaliser le secteur agricole entre autres), ou intermittents (la maison des parents servant de résidence secondaire).

Figure 1 : Évolution de la population totale par municipalité depuis 2000, d’après les résultats des recensements compilés sur le portail de la statistique gouvernementale (www.e-stat.go.jp). S.Buhnik, 2018.

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2/ Les cœurs des grandes villes, surtout leurs quartiers d’affaires, ont bénéficié depuis le début des années 2000 de la mise en œuvre de grands projets urbains. Axés sur la production de bureaux à proximité de pôles de gares, souvent sur d’anciennes friches ferroviaires, ces projets stimulent la construction de logements en condominium, dont beaucoup ciblent des clients jeunes et âgés, célibataires ou en couple, intéressés par les avantages d’une localisation en centre-ville. L’augmentation du nombre de couples mariés y élevant leur(s) enfant(s) entraîne un regain de la part des moins de 15 ans au sein des grandes villes.

3/ À l’intervalle, les couronnes périurbaines des grandes villes se sont rapidement urbanisées en réponse à la demande en logement de l’après-guerre. Mais leur croissance est depuis vingt ans beaucoup plus faible voire négative, et fragmentée, sous l’influence de deux facteurs qui s’autoalimentent : une dévalorisation peu contrôlable de leur parc de logement ; le remplacement insuffisant des ménages qui y ont emménagé des années 1960 à 1990 par une génération ultérieure d’habitants. La part des jeunes de moins de 15 ans, liée aux arrivées de jeunes couples mariés, est en perte de vitesse.

Figure 2.

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Contre la vacance résidentielle : des dispositifs tardivement adoptés ?

Dans le Kansai par exemple, c’est entre 10 et 40 km du cœur d’Ôsaka que l’on compte le plus de parcelles avec logements vacants, surtout des pavillons ou des logements publics collectifs. Selon une enquête nationale sur le logement de 2013, parmi les 8 millions d’unités d’habitation vacantes recensées (13,5% du parc total), 3 millions sont des biens non repris par les descendants de propriétaires partis ou décédés. Le voisinage encore présent redoute ces maisons mal entretenues, car elles font baisser la valeur des terrains alentours, qui parfois ne représente déjà plus que 15% de son prix d’avant la fin de la Bulle en 1990 (fig. 3).

Figure 3. L’évolution des prix fonciers dans le Kansai de 2005 à 2015, en pourcentage (valeurs de référence calculées sur une position (2005, 2015), à partir d’informations centralisées par les départements ou ken). Source : MLIT. S. Buhnik, 2018.

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Jusqu’à cette date, la croyance dans la hausse continue des prix fonciers poussait les membres de la classe moyenne à s’endetter pour acheter un terrain de plus en plus loin des centres-villes, en comptant sur un réseau de transport efficace (Aveline 2008). La taxe sur les terrains bâtis, qui n’est que d’1/6e de celle sur les terrains non bâtis, incitait en outre les ménages à édifier une maison de courte durée de vie, qui serait détruite et rénovée par les successeurs. Or, parmi les cohortes nées à partir des années 1970 et arrivées sur un marché du travail précarisé, beaucoup n’ont pas reproduit ce parcours : mariage, achat d’une maison, formation d’une famille dont le revenu dépend d’abord du salaire du mari. L’éducation des enfants dans un environnement moins bétonné, la proximité au domicile des parents restent toutefois de puissants motifs d’installation en banlieue : mais pour les ménages concernés, il est souvent moins coûteux d’acquérir une parcelle neuve qu’un terrain déjà bâti, soumis qui plus est à une lourde taxe sur les héritages s’il provient de leurs parents. Le parking est devenu en outre une forme fréquente de recyclage des maisons vides, un choix peu apprécié des municipalités.

Les collectivités locales ont longtemps eu des marges de manœuvre très réduites face aux héritiers qui ne réhabilitent pas le bien de leurs parents, voire refusent cet héritage. La loi sur les maisons vacantes entrée en vigueur en 2015 (akiyato taisaku tokubetsu sochi hô) ne leur donne pas de droit de préemption mais leur permet d’imposer une taxe supplémentaire sur les maisons vides jugées dangereuses. Elles peuvent aussi faire payer les frais de démantèlement par les propriétaires déclarés, à condition qu’ils soient solvables. En 2015, le démantèlement aux frais du propriétaire a été ordonné douze fois seulement.

Enfin, le Ministère du Territoire (MLIT) continue de soutenir des stratégies de redensification urbaine assises sur la définition de périmètres de rénovation défiscalisés (pour les entreprises qui y construisent). Initialement, ces périmètres visaient à relancer la régénération de Tokyo, dans un contexte de rivalité accentuée entre métropoles d’Asie. Il est certes louable de remettre en cause des pratiques à l’origine d’un fort étalement urbain, et de redynamiser des centres bien desservis par les transports collectifs. Dans la pratique toutefois, la plupart de ces périmètres ont permis de requalifier des quartiers d’affaires ou à haut potentiel touristique ; ils ont rarement concerné des quartiers périurbains ordinaires, où se sont tissés de solides réseaux de voisinage. En ce sens, l’importance conférée à la « ville compacte » dans les discours officiels donne la mesure de la conversion de l’administration centrale japonaise à des stratégies sélectives d’attractivité urbaine, ce qui a toutefois renforcé l’implication des acteurs publics dans la régulation des paysages urbains.

 

Sophie Buhnik,

Sophie Buhnik est actuellement chercheuse à l'Institut français de recherche sur le Japon à la Maison franco-japonaise (IFRJ-MFJ, UMIFRE 19). Elle est parallèlement, chercheuse associée à l'UMR Géographie-cités et à la Fondation France-Japon de l'EHESS. Son travail se concentre sur les mobilités résidentielles et quotidiennes et sur les politiques de revitalisation dans les espaces urbains décroissants du Japon contemporain (villes périphériques ou moyennes). Cet article s'appuie sur des enquêtes en cours menées avec le soutien d'une action Marie Skłodowska-Curie RISE (agrément n°645763), dans le cadre du programme de l’Union Européenne Horizon H2020, au titre d'une participation au projet INCAS (Understanding Institutional Change in Asia: a Comparative Perspective with Europe).

 


Mots-clés : décroissance urbaine, Japon, Ôsaka, (espace) périurbain, vieillissement (en ville).

Bibliographie

Abe K., Kubo T., Komaki N. 2018. « Changes in the Japanese Urban System Since the 1950s: Urbanization, Demography, and the Management Function », in C. Rozenblat et al. (eds.), International and Transnational Perspectives on Urban Systems, Advances in Geographical and Environmental Sciences, Singapour, Springer : 143-163.

Aveline N. 2008. Immobilier. L’Asie, la Bulle et la mondialisation, Paris, CNRS éditions.

Béal V., Collet A., De Filippis J., Ocejo E.O. & Rousseau M. 2017.  « Villes en décroissance », Métropolitiques, 27 mars 2017.

Buhnik S. 2015. Métropole de l’endroit et métropole de l’envers. Décroissance urbaine, vieillissement et mobilités dans les périphéries de l’aire métropolitaine d’Ôsaka, thèse soutenue à l’Université Paris 1.

Hirayama Y. 2009. « Running hot and cold in the urban home-ownership market: the experience of Japan’s major cities », Journal of Housing and the Built Environment 20 : 1-20.

Tsukamoto T. 2012. « Neoliberalization of the Developmental State: Tokyo's Bottom‐Up Politics and State Rescaling in Japan », IJURR, 36: 71-89.

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