Entre déclin et progression sociale, les trajectoires transnationales des migrants de Chine du Nord installés à Paris

Entre déclin et progression sociale, les trajectoires transnationales des migrants de Chine du Nord installés à Paris

Mme Cheng, proche de la cinquantaine, marche d’une allure lente dans les rues de l’est parisien. Vêtements et maquillage sobres, attitude discrète, rien n’indique qu’elle travaille comme prostituée et est à la  recherche de clients. Cette ancienne comptable de Fushun s’est lancée dans cette activité en indépendante quelques années après son arrivée à Paris. Si les débuts lui ont été particulièrement pénibles, elle reste positive et explique qu’elle ne supportait plus de travailler en tant que nourrice pour des Chinois du Sud qui la méprisaient et l’exploitaient. 

Pour elle, le commerce du sexe est « un choix quand on n’a plus le choix », mais il lui a permis de s’affranchir du contrôle de son employeur, de rencontrer son mari français et enfin d’obtenir un titre de séjour par mariage. Depuis, elle combine les gains de la prostitution au travail plus respectable de femme de ménage et a pu payer des études onéreuses à son fils resté au pays.


 Prostitution de rue Paris (© F. Lévy, 2015)

C’est également afin de ne « plus avoir un patron qui te surveille » que M. Wei, un ancien conducteur de taxi à Tianjin, a abandonné les emplois dans les restaurants et les chantiers de construction à Paris, pour travailler en tant que chiffonnier. Il récupère dans les poubelles parisiennes des objets qu’il revend à la sauvette en marge des marchés aux puces. Lui aussi considère qu’il « faut avoir la face épaisse » pour trier les déchets sous le regard des riverains. Cependant, il est satisfait de pouvoir gagner près de 1000 € par mois et d’entretenir à distance sa femme et sa fille, restées à Tianjin.


Marché informel en marge du marché aux puces de Montreuil (© M. Qiu)

Les histoires de vie de ce type qui sont assez fréquentes parmi les migrants provenant du Nord de la Chine installés à Paris depuis la fin des années 1990, interrogent. Comment en effet expliquer que ces urbains quittent un pays en pleine croissance et des situations relativement confortables pour émigrer vers un pays où ils vont se trouver dans des trajectoires si descendantes ? Car à bien des égards ce flux récent et très peu documenté prend à revers les idées reçues sur les migrations. La plupart de ces migrants sont des quadragénaires, urbains, diplômés du secondaire ou de l’université, estimant appartenir à une petite couche moyenne chinoise et qui sont partis seuls, sans contacts en Europe. Les femmes représentent 70% des migrants et 2/3 d’entre elles sont divorcées. Ces profils très atypiques les distinguent non seulement des autres immigrants provenant de Chine du Sud majoritaires en France (qui s’inscrivent dans des chaines migratoires villageoises) mais aussi de la plupart des migrants « économiques ».  

Réinsérer ces parcours migratoires dans les histoires de vie longues commencées en Chine permet de mettre en lien l’émergence de ce flux avec les transformations économiques et sociales de la Chine urbaine au tournant du siècle. Le départ pour l’Europe a été conçu comme une solution innovante pour résister au déclassement qui les menaçait depuis l’accélération des réformes. Ces personnes, qui pour la plupart ont intégré après leurs études des postes d’ouvriers qualifiés, de cadres, de personnels de direction, ont bénéficié des avantages offerts par le régime maoïste (éducation, santé, emploi logement, retraite). Mais ces modèles de réussite ont été brusquement remis en cause à partir du milieu des années 1990. Les trajectoires professionnelles ont été les premières touchées car les restructurations industrielles ont entraîné un soudain chômage de masse ; les premiers « mis à pied » ont été les femmes, les vieux (plus de quarante ans) et ceux sans qualification technique, c’est-à-dire des profils correspondant à la majorité des migrants rencontrés à Paris. Dans le même temps, le dispositif de protection sociale a été remis en cause et l’accès à l’éducation et à la santé, jusque-là quasi gratuits, sont devenus très onéreux. Or ces personnes ont été directement touchées car elles devaient prendre en charge leur enfant – sur le point d’entrer à l’université – et leurs parents dont la santé déclinait. Enfin, des pratiques consuméristes sont devenues de nouveaux marqueurs de positionnement social et la plus faible croissance des capacités économiques de ces urbains vis à vis d’autres groupes a été perçue comme un signe d’appauvrissement. Ainsi, si peu de migrants rencontrés à Paris se trouvaient effectivement sans emploi au moment de leur départ, tous ont redouté la baisse de leur niveau de vie. Pour les femmes, ces difficultés ont été à l’origine de tensions familiales qui ont pu se conclure par un divorce. La forte stigmatisation sociale et l’appauvrissement de ces femmes divorcées ont accru leur sentiment d’être en rupture par rapport aux normes économiques et sociales de la réussite. En réponse aux sentiments d’insécurité professionnelle, économique, familiale et de de perte de statut, la migration a été pensée par tous comme une solution temporaire mais aussi très innovante dans leur catégorie sociale. « On est venu pour travailler et gagner de l’argent pendant 3-4 ans et rentrer à la maison  [avec des économies] ».

En France, le projet et en particulier sa temporalité changent de nature. Le suivi des parcours sur une période longue, entre trois à neuf ans, permet de montrer combien les projets sont façonnés par des contraintes, cette fois propres au pays d’installation, qui avaient rarement été anticipées avant le départ. Venus avec des visas touristiques, ces migrants se sont retrouvés rapidement sans titre de séjour. L’illégalité va dès lors façonner leurs marges de manœuvre en les confinant à des ressources informelles et à une précarité temporelle (puisqu’ils sont expulsables à tout moment).

Au niveau professionnel, l’absence de papiers, de maîtrise du français et de contact sur place contribuent à limiter leur choix aux emplois informels proposés par des employeurs de Chine du Sud, installés depuis plus longtemps à Paris. Quelles que soient leurs formations et leurs capacités prémigratoires, les hommes y sont embauchés pour des tâches nécessitant la force physique, dans les restaurants, ateliers de confection ou entrepôts et les femmes comme nourrices à demeure. Si à première vue, ces situations s’apparentent à celles d’un marché du travail ethnique, regroupant des travailleurs, des employeurs et des clients sinophones, les situations sont plus complexes. Les migrants du Nord se plaignent de tensions récurrentes avec leurs employeurs du Sud, prenant la forme d’humiliations et d’exploitations. Ils s’estiment discriminés à l’embauche, recrutés pour les tâches les plus pénibles ou les plus mal payées et surtout dans des emplois genrés mais toujours déqualifiés. Ces situations sont très mal vécues par les Chinois du Nord qui supportent mal d’être au service de personnes du Sud, d’origine rurale et peu éduquées. Se renégocie à Paris une fracture sociale provenant de Chine, qui valorise les urbains au dépens des ruraux, largement délaissés par le régime. A Paris, les Chinois du Nord qui sont insérés dans les réseaux sinophones mais au plus bas de la stratification sociale, vivent un renversement des hiérarchies sociales en migration. L’espace des sinophones n’y est ni homogène ni régi par des relations de solidarité systématiques mais est, au contraire, traversé par des clivages forts et des relations de pouvoir. Les liens interpersonnels mêlent à la fois entraide, concurrence et exploitation. Ils sont ambivalents et éphémères et interrogent l’idée d’une « communauté chinoise » à Paris tout en permettant de montrer la complexité des usages scientifiques du concept d’ethnicité.

A l’image de Mme Cheng et de M. Wei, ces tensions poussent une partie des migrants du Nord hors de ces réseaux « ethniques ». Ils investissent alors des activités indépendantes, à la marge de la société locale, mais destinées à une clientèle parisienne. Les hommes deviennent chiffonniers ; les femmes ont plus de choix car outre la domesticité et les soins du corps, elles utilisent la sexualité en migration, en se prostituant mais également en se mariant avec des homme français, mettant ainsi sur le même plan, les ressources économiques et les ressources de l’intime. On est de nouveau dans le registre d’activités innovantes et genrées face à des contraintes subies. Elles les obligent à un travail sur la présentation de soi, ici et en Chine, tout en préservant leur capacité d’atteindre l’objectif affiché dès le départ de soutenir la famille restée au pays. Ainsi, malgré l’impossibilité de retourner en Chine, l’investissement de l’espace transnational leur permet de contrebalancer une mobilité sociale descendante en France par des positionnements sociaux ascendants en Chine, maintenus à distance et ainsi de préserver une image positive d’eux-mêmes. 

 

Mots clés : Migrations, Chinois du Nord, Dongbei, Déclassement et reclassement, genre et migration, agency, pratiques transnationales

Florence Lévy

Jeune chercheur associée au Centre d'Etudes de la Chine Moderne et Contemporaine de l’EHESS

Florence Lévy a soutenu sa thèse de sociologie à l’Ecole des Hautes d’Etudes en Sciences sociales (EHESS) et à l’Université de Neuchâtel en 2015. Elle est actuellement associée au Centre d'Etudes de la Chine Moderne et Contemporaine de l’EHESS. Elle poursuit ses recherches postdoctorales autour des thématiques croisant les études des migrations à celles du genre, des relations inter et intra ethniques, des trajectoires professionnelles et transnationales.

 

Bibliographie :

Lévy, Florence (2012). "La migration des  Chinoises du Nord : une alternative genrée ?" Perspectives Chinoises, (4, numéro spécial sur les femmes en Chine): 47-55.

(2015). Entre contraintes et interstices, l’évolution des projets migratoires dans l’espace transnational. Une ethnographie des migrants de Chine du Nord à Paris. Paris, EHESS et Université de Neuchâtel. Thèse de doctorat de sociologie: 500.

Lévy, Florence et Marylène Lieber (2009). "La sexualité comme ressource migratoire : les Chinoises du Nord à Paris " Revue française de sociologie 50(4): 719-746.

 

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