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Aux confins du Pacifique oriental, le territoire de La Passion - Clipperton, un « finismer » asiatique ?

© CPOM - Passion 2015
© CPOM - Passion 2015
Date de publication : Octobre 2018
Auteur(s) : Christian H. Jost Courriel
Directeur de la publication : Jean-François Sabouret
Aire : Asie Pacifique
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Ce mois-ci, nous faisons un pas de côté. Nous proposons un article sur le Pacifique. Bien que cette région ne soit pas incluse dans le champ des études asiatiques, elle éclaire quelques enjeux qui se posent en Asie.

 

« Clipperton et la Chine »… Associer le géant chinois au minuscule atoll français situé aux confins du Pacifique oriental peut sembler osé en première lecture. C’est pourtant le titre d’un ouvrage et d’un colloque qui s’est tenu au Havre en 2011 pour célébrer un Tricentenaire, celui de la découverte française de l’île de La Passion par le négociant havrais Michel Dubocage (1676 – 1727) qui faisait route, toutes voiles dehors, vers… la Chine, pour y faire commerce (Fig. 1)


Figure 1 - Le voyage à Amoy (Xiamen) du capitaine Michel Dubocage par le Cap Horn et la découverte de l’île de La Passion (1708-1716) - C. Jost – CEGUM 2011

Aperçue pour la première fois le vendredi saint 3 avril 1711, il en dresse un croquis montrant son « lac intérieur » et son rocher, la baptise La Passion en souvenir de ce jour saint. Commandant de la Découverte qui naviguait de conserve avec Martin de Chassiron à bord de la Princesse, Dubocage reste treize mois à Amoy (Xiamen) où il signe probablement le premier traité commercial maritime franco-chinois (consigné par écrit dans son journal de navigation). L’histoire retient pourtant le nom de John Clipperton, flibustier, naturaliste anglais, qui l’aurait croisée en 1704 bien qu’aucune preuve écrite n’ait jamais été retrouvée.

En 1858, le lieutenant Le Coat de Kerveguen en prend possession au nom de Napoléon III mais ce sont les États-uniens d’Amérique puis les Mexicains qui l’occupent à partir de 1892 et 1897 pour en exploiter le guano, engrais recherché durant le « guano rush » de la deuxième moitié du XIXe siècle. Les Mexicains y oublièrent en 1914 une garnison militaire qui fut décimée par le scorbut auquel ne survécurent que trois femmes et huit enfants sauvés par l'USS Yorktown en 1917. Après un arbitrage international du conflit de souveraineté entre la France et le Mexique, l’île fut définitivement attribuée en 1931 à la France, qui l’occupa finalement entre 1966 et 1969. Son nom de baptême est en passe de lui être restitué après proposition de projet de loi de statut du député Philippe Folliot et approbation de l’Assemblée nationale le 15 novembre 2016.

Au-delà de son histoire jalonnée de drames, de meurtres, d’échouages, de trafics illicites, qui présente tous les ingrédients d’un roman historique à suspense, le territoire de La Passion – Clipperton suscite toujours de vifs intérêts étrangers et pose des défis à la France à la hauteur de ses atouts, que sont sa position, ses ressources, son exceptionnel écosystème, et de ses handicaps d’isolement, d’éloignement et d’inhospitalité.

Unique atoll du Pacifique oriental, cet anneau corallien de trois kilomètres sur quatre, construit sur un mont volcanique de plus de 3 500 mètres au-dessus des plaines abyssales, est unique au monde de par son « Rocher » volcanique qui le domine de ses 29 mètres (Fig. 2).



Figure 2 – Le mont et l’atoll La Passion
Clipperton, les monts sous-marins voisins et l’aire maritime protégée (AMP) de 12 milles nautiques créée en novembre 2016

De seulement 13,6 km², dont 1,7 km² de terres émergées, il est un des très rares atolls complètement fermé, sans chenal d’accès ni renouvellement de ses eaux. Les eaux de son lagon sont sombres, douces en surface, salées et sulfurées dans ses profondes fosses qui concentrent la fiente de plus de 130 000 oiseaux de mer, dont la plus grande colonie au monde de fous masqués.

Domaine public d’État administré depuis Tahiti à 5 400 kilomètres par le Haut-commissaire de la République en Polynésie française, elle est la deuxième île la plus isolée au monde, à 1 100 kilomètres de la première côte continentale, celle du Mexique. Battue par des houles contraires, dans la zone de formation des cyclones tropicaux du Pacifique nord-oriental, d’accès périlleux, quel est donc l’intérêt pour la France de conserver ce « confetti d’empire » désolé où ne vivent que des oiseaux, des crabes et des rats ?

Intérêts et ressources de La Passion – Clipperton

Malgré sa faible superficie et les conditions équatoriales difficiles, l’île est habitable selon les termes de la CNUDM (Convention des Nations Unies sur les Droits de la Mer). Elle confère ainsi à la France une souveraineté sur une zone économique exclusive (ZEE) de 435 600 km² d’océan, de fonds et de sous-sol marin, de colonne d’eau et d’air, soit une zone plus vaste que la ZEE de la France métropolitaine (335 000 km²). Par son extension, elle devient ainsi le 5e des treize territoires d’Outre-mer français.

Sa position géographique par 10°17’ N et 109°12’ O, en face des deux plus grands ports mexicains de Manzanillo et Lazaro Cardenas, sur la route de trafics illicites entre la Colombie, le Mexique et les États-Unis d’Amérique en fait un poste avancé de surveillance des routes maritimes et aériennes.

Sur le plan économique, la ZEE se situe au cœur d’une des régions les plus riches au monde en thonidés dont 13 pour cent de la production mondiale de thon. Dans la seule zone française, la FAO évaluait déjà en 1969 à 25 000 tonnes par an, les captures de thon. Depuis les accords de pêche signés entre la France et le Mexique en 2007, renouvelés en 2017, autorisant tout navire mexicain qui en fait la demande d’y pêcher (47 en 2018), sans contrepartie financière ni limitation de quota, les senneurs mexicains y prélèvent massivement la ressource avec l’appui d’hélicoptères et de vedettes rapides et ce, au plus près des côtes, jusqu’à la création de l’Aire marine protégée (AMP) de 12 milles nautiques en novembre 2016. L’AMP ne représente toutefois que 0,4 % de la ZEE ! Les déclarations obligatoires de prises étant unilatérales, les quantités déclarées ne dépassent pas les 5 000 tonnes pêchées annuellement alors que les observations faites à chaque expédition française sur place signalent plusieurs senneurs (jusqu’à 10 en 2005) de capacité d’emport supérieur à 1 000 tonnes opérant simultanément. Les prises annuelles se situent alors plutôt entre 25 000 et 50 000 tonnes. Or, si la France mettait en place un système de surveillance et de taxation des pêches, ne serait-ce que sur 5 000 tonnes, elle pourrait récupérer a minima deux millions d’euros.


Figure 3 – Localisation de l’île de La Passion – Clipperton dans le Pacifique tropical nord-oriental

Si des bateaux de pêche asiatiques, coréens, japonais, chinois ont été observés en activité dans la ZEE française avant 2010, les analyses à partir des données de l’ONG Global Fishing Watch montrent qu’aujourd’hui quasiment seuls les bateaux mexicains autorisés y pêchent. Mais les bateaux qui désactivent leur balise VMS (Vessel Monitoring System) ou la prétendent en panne pour entrer furtivement dans la zone, ne sont pas rares. On observe aussi que la concentration des bateaux chinois autour de la ZEE a sensiblement augmenté ces dernières années (Fig. 4 à titre d’exemple).


Figure 4 – Flottes par pays des bateaux de pêche (senneurs) en activité durant les seuls six premiers mois de l’année 2018. Toutes les routes et pays ne sont pas indiqués ici par souci de lisibilité. Analyse des données de Global Fishing Watch (C. Jost inédit).

La Chine impose des restrictions à sa flotte de pêche nationale, mais sa flotte d'eaux lointaines a augmenté pour compenser. La surveillance satellitaire est aujourd’hui quotidienne sur Clipperton, mais les visites de la Marine nationale française restent annuelles et les missions scientifiques françaises sont rares car limitées par les moyens et l’éloignement.

Les ressources minières profondes de Clipperton ne sont quasiment pas connues, mais le potentiel existe, comme l’ont montré trois des quatre sondages de la campagne mexicaine SurPaClipp de 1997 à laquelle l’auteur a participé, qui ont révélé la présence de nodules polymétalliques. Clipperton est en bordure d’un des plus vastes champs de nodules polymétalliques du monde qui s’étend jusqu’aux Hawai’i et sur lequel la France (via l’IFREMER) dispose déjà de 75 000 km² de concessions.

Clipperton est aussi un vivier pour la science. Sur le plan biologique, malgré sa faible biodiversité, le mont Clipperton est un attracteur d’espèces, une oasis dans le désert océanique, une nurserie, et aussi un relais-étape sur les routes des monts sous-marins que suivent les grandes espèces pélagiques, notamment les requins. Clipperton est un maillon clé d’une connectivité entre les Galápagos au sud et les Revillagigedo au nord mais la seule non protégée. Proche de la dorsale du Pacifique oriental qui est la plus grande barrière biogéographique marine du monde, la zone présente un intérêt tout particulier, car elle héberge des assemblages insolites de flore et de faune indopacifique et panaméenne et plusieurs espèces endémiques. Elle est un laboratoire unique pour les études des relations océan-atmosphère et tout particulièrement celles du phénomène El Niño, mais également pour l'étude des variations climatiques à partir des archives du climat que constituent les coraux. L’île est aussi le seul point fixe émergé dans le Pacifique tropical oriental, qui peut permettre le calibrage et la validation des données satellitaires et des mesures ainsi précises des variations du niveau marin, de la circulation océanique ou encore de la composition des eaux marines. Son lagon fermé recèle peut-être des composants utiles pour la pharmacopée, mais il ne faut pas manquer sa réouverture en cours et sa renaissance sous influence océanique.


Figure 5 - L’atoll de La Passion – Clipperton. Vue de la côte est et du Rocher à gauche en arrière de l’anse en train de s’ouvrir, des fosses profondes du lagon (bleu sombre) entourées de récif corallien mort (verdâtre) et des algues (orangé). Photo : Expédition scientifique internationale PASSION 2015 dirigée par C. Jost.

Quels enjeux, quels défis pour la France ?

Les défis économiques et environnementaux ne se posent pas seulement en termes de contrôle de la ressource par une police des pêches et des visites clandestines, mais aussi en termes de protection du capital écosystémique et de gestion des déchets dont est jonché cet atoll pourtant inhabité. Restes et vestiges d’anciennes occupations militaires, comme ceux des États-uniens de 1944, d’anciennes expéditions, mais aussi déchets échoués par la mer jusqu’à ces paquets de cocaïne trouvés en 2005 et encore en 2015 par notre expédition Passion 2015. Il n’y en a toutefois pas plus que sur les plages continentales, mais ici personne ne les ramasse pour le moment. L’écosystème marin est encore en bon état comme l’a montré l’expédition 2016 de National Geographic – Pristine Seas à laquelle l’auteur a participé, mais il est en limite de rupture du fait de la pêche incontrôlée.

Les intérêts et les enjeux que représente cette possession ultramarine trop longtemps oubliée se posent au plan géostratégique d’une souveraineté française à affirmer aux portes des Amériques et dans le ‘finismer’ des intérêts asiatiques, et autant aux plans économique, environnemental et scientifique. Les réponses à apporter relèvent de stratégies multiples à conduire simultanément. La « stratégie diplomatique » de coopération avec le Mexique qui se développe, surtout au bénéfice du Mexique, ne suffit pas. Il convient de développer une véritable « stratégie de surveillance et de police » avec des capacités d’intervention sur zone pour juguler les pressions extérieures de toutes natures (pêche, clandestins, dégradation, déchets…) et récupérer des redevances de pêche. Elle doit être couplée à une « stratégie écosystémique » de réserve intégrale dans les 50 milles nautiques de reproduction des espèces (6 % de la ZEE) et de gestion raisonnée des ressources entre 50 et 200 milles nautiques (soit 94 % de la ZEE), et à une « stratégie économique » de valorisation au bénéfice des pêcheurs français et des scientifiques français et étrangers. L’installation d’une station scientifique française ouverte à l’internationale et sécurisée, tel que nous l’avons proposé dès 1998 et réinscrit dans le rapport Folliot, en est le projet qui répondrait à tous les enjeux auxquels la France doit rapidement répondre.

Les marges orientales du Pacifique sont aussi celles de l’Océanie sur laquelle la Chine affiche un intérêt à tout le moins économique. Ne sont-elles pas déjà les nouvelles cases de l’échiquier Pacifique sur lesquels les grandes puissances bordières affichent des ambitions et une présence croissante ? Aujourd’hui est venu le temps de l’Asie-Pacifique et devrait-on dire de l’APA (Asie-Pacifique-Amériques). L’Ambassadeur de France dans le Pacifique disait récemment : « Séparer la Mer de Chine du Pacifique occidental, c’est absurde d’un point de vue stratégique, absurde d’un point de vue économique. C’est même absurde d’un point de vue écologique » (Lechervy C. in Vandendyck 2018). Au regard de l’extension de l’influence chinoise, il est urgent d’étendre rapidement les actions et présence française dans le Pacifique central et oriental. La Passion – Clipperton en est la tête de pont.

Christian H. Jost

Géographe, chercheur au CRIOBE USR 3278 CNRS-EPHE Laboratoire d’Excellence CORAIL, Professeur Emérite de l’université de Lorraine, professeur des universités à l’université de la Polynésie française jusqu’en août 2018, expert auprès de l’UICN, il est aussi Président – Fondateur de l’ONG « Clipperton – Projets d’Outre-Mer ». Il travaille depuis plus de vingt ans dans le Pacifique sur les contraintes de développement et est spécialiste de l’île de Clipperton où il a conduit plusieurs expéditions scientifiques.

christian.jost@criobe.pf

Bibliographie

Jost Christian, 2017. La Passion – Clipperton : l’île de toutes les passions et convoitises, in Sabouret J.-F., Regnault J.-M. & Al Wardi S., L’Océanie convoitée, Paris, CNRS Éditions, chap.1, p. 220-226.

Folliot Philippe (Député), 2016. Valoriser l’île de La Passion (Clipperton) par l’implantation d’une station scientifique à caractère international. Rapport parlementaire, Rapport à Monsieur le Premier ministre et à Madame la ministre des Outre-mer, 9 juin 2016, 83 p. (Collaboration C. Jost et Th. Pailloux)

Collectif, 2011. Dubocage de Bléville : Clipperton et la Chine. Cahiers Havrais de Recherche Historique, Le Havre, Actes du colloque pour le Tricentenaire de la découverte française de l'île de La Passion, CHRH hors-série, 270 p.

Vandendyck Bastien, 2018. Le développement de l’influence chinoise dans le Pacifique océanien. Asia Focus #61 – Programme Asie, IRIS, Paris, Février 2018, 29 p.


 
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