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Enigmatique Singapour : visite politique d’une cité-Etat en mutation

Station Lakeside
Station Lakeside
Date de publication : Décembre 2017
Auteur(s) : Eric Frécon Courriel
Directeur de la publication : Jean-François Sabouret
Aires : Asie du Sud-Est, Singapour
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En tant que quatrième centre financier au monde, deuxième port de la planète pour les containers et troisième plus grande communauté de Français en Asie, Singapour mérite l’attention. Mieux : avec deux universités en tête du classement QS en Asie et des problématiques qui font écho à des débats en France – que ce soit le terrorisme, la protection sociale, l’immigration ou encore le multiculturalisme – la cité-Etat devrait interpeler. Pourtant, « la marque Singapour » (Brand Singapore, réédité en 2017) – et sa vitrine de Changi, classé meilleur aéroport au monde – attire davantage les commerçants que les politistes. C’est regrettable car le vent y tourne depuis 2011. Est-ce la crise de la cinquantaine ? Car après cinq décennies d’anesthésie politique, le Parti d’action populaire (PAP – People’s Action Party), au pouvoir depuis 1959, voit Singapour se réveiller et tourner lentement une page de son histoire. En témoignent ses deux pires résultats électoraux (législatifs et présidentiels) en 2011, la première grève en 2012 depuis 1986, les premières « émeutes » en 2013 depuis 1969, le décès de la figure tutélaire Lee Kuan Yew en 2015 et la chute de la croissance de 15% à 2% en 2010-2017. Même dans les librairies de l’aéroport, les ouvrages du père fondateur s’éclipsent en tête de gondole devant un roman graphique qui s’aventure dans la réécriture de l’histoire nationale. Son auteur, Sonny Liew, invité à Angoulême en 2018, a osé refuser une bourse gouvernementale pour s’éviter l’habituelle autocensure.

Malgré les avertissements – « écrire sur Singapour ? Tu ne comptes pas y rester ?! » – investissons cette (quasi !) terra incognita de la science politique (française). Embarquons dans le métro en guise de premier aperçu, observons et décryptons la gestion de l’espace. Etonnamment, le voyage s’annonce plus aventureux que sur les sampans des mangroves voisines, sous la surveillance des caméras et au gré d’un urbanisme rarement laissé au hasard.

Si tous nos beaux phraseurs […] avaient parcouru toute la vallée du Nil […], à la vue de toutes ces misères, ils auraient trouvé un autre langage pour parler des institutions de l’Egypte sous le despotisme du Pacha. (Prisse, 1807-1879)

  1. Aljunied

La ligne verte traverse Singapour sur 40 kilomètres, de Changi à l’est jusqu’à Tuas à l’ouest.

Premier stop à Aljunied, où se concentrent dortoirs de migrants, espaces de loisirs plus ou moins tolérés, associations claniques et religieuses. Ce quartier dénote dans l’espace national ; il abrite le bastion du Parti des travailleurs (WP – Workers’ Party), principal opposant. Son secrétaire-général Low Thia Khiang a été l’un des deux seuls députés non-PAP sur 84 puis 87, en 2001 et 2006, avant la vague (relative) de 2011 (6 puis 7 députés élus du WP) et le tassement de 2015 (6 députés élus).

Il est vrai que les bâtons du PAP ne manquent pas dans les roues du WP, qu’il s’agisse du gerrymandering, des campagnes officielles très courtes, des cautions et quotas raciaux sélectifs pour les candidats, de la liberté de la presse limitée (151e rang mondial d’après Reporters sans frontières en 2017). Il n’empêche : les photos des immenses foules prises lors de ses meetings de campagne sur les pelouses des environs, ont été à l’origine d’une ferveur inattendue. Aljunied incarne la porosité face à l’idée de forteresse idéologique et sécuritaire : une activité underground commence à animer ses quartiers à force de rythmes punk et ska ; on y trouve même les cigarettes au clou de girofle issues de la contrebande à la sortie du métro.

  1. Kallang

Ce sentiment de transition se confirme une station plus loin, aux abords du rutilant complexe sportif. Cet écrin sonne creux, à l’écart sur la rive gauche, au sud de la Singapore River. Surtout, le gouvernement a opté pour le clinquant sans n’avoir jamais réussi à animer le petit et vieux stade, souvent désert, au cœur du quartier voisin de Lavender. Sur le terrain du sport, le PAP semble dépassé. La population peine à se reconnaître dans ses équipes nationales – miroirs du gouvernement ? La politique d’importation de champions (des Balkans, de Chine), via un comité olympique que dirigent un vice-Premier ministre et le président du Parlement, montre ses limites.

Les sportifs locaux montent non seulement au créneau contre le manque de soutien, tel Schooling médaille d’or à Rio en natation. Mais, au-delà, contre le confort aseptisant dans lequel le gouvernement berce sa jeunesse à coups de bourses, des appels sont par exemple lancés envers des entraîneurs de football trop timorés et défensifs.

Ici aussi, des jeunes cherchent donc à s’émanciper des tutelles ministérielles autant que de la passivité ambiante. Face à cette tendance, le gouvernement – du moins la plupart de ses figures historiques – paraît en décalage.

  1. City Hall

Quittons les cités dortoirs du bien nommé Heartland pour rentrer dans le centre institutionnel et économique. Si Singapour est une forteresse, voici son donjon, non loin de Fort Canning où s’étaient justement terrés les Britanniques en 1942. Tout y est plus haut et plus soigné. Le gouvernement s’y replierait-il ? Il paraît en tout cas se couper de la base en cherchant à tout maîtriser. Rien ne doit lui résister, pas même la géographie : le luxueux hôtel Raffles, sis Beach Road, ne donne ainsi plus sur la mer mais sur de gigantesques polders.

Près de City Hall se trouve le palais présidentiel. En août, Halimah Yacob a été élue présidente sans élection (!). Comme souvent, les constitutionnalistes funambules ont rivalisé d’acrobaties avec les conseillers contorsionnistes (et pusillanimes) : le scrutin fut réservé aux candidats malais par souci d’équité au vu des « races » (terme officiel) des derniers présidents – à moins qu’il ne s’agît d’éliminer ainsi un opposant chinois : Tan Cheng Bock. Puis seule la candidature d’Halimah Yacob fut jugée recevable, d’où l’idée d’une présidente plus « selected » qu’« elected » selon les commentaires en ligne.

A côté, le Premier ministre Lee Hsien Loong a été chahuté par ses familles de sang et même politique au Parlement, autour de l’interprétation qu’il fait du testament de son père Lee Kuan Yew (et de la destruction, ou pas, de sa demeure non loin, au 38 Oxley Road – possible objet mémoriel dont pourrait user le gouvernement).

  1. Raffles Place

A l’ombre des gratte-ciels, le tohu-bohu des vieilles Ford autour du square ou des sampans sur la rivière a fait place aux vagues d’employées que déversent les métros bondés, au bord de la rupture. Mais à trop vouloir tout canaliser, même au sens figuré, de hauts fonctionnaires émérites – et quelques ministres – commencent à regretter un monde des affaires aseptisé. Il manquerait le goût du risque et de la rencontre pour relever l’esprit d’entreprise. A force de toponymes en référence au fondateur anglais Raffles (1781-1826), les Singapouriens auraient-ils oublié leur passé pré-colonial de cité-entrepôt ?

Tandis que l’ancien Premier ministre Goh a parlé de « crise de milieu de vie » lors du jubilée de 2015, l’économie laisse entrevoir des signes de faiblesse. La croissance s’appuie en partie sur la méconnue industrie manufacturière des faubourgs. Si Singapour se positionne toujours comme le deuxième pays pour mener des affaires selon le rapport Doing Business, la « ville du lion » (Singa Pura) était classée quatrième centre financier le plus opaque au monde selon le Financial Secrecy Index en 2015.

  1. Buona Vista

Ici, le ministère de l’Education promeut une méritocratie grippée. Mais l’installation aux alentours des campus étrangers (ESSEC, INSEAD, Yale-NUS) et des parcs dédiés à la recherche, tels Fusionopolis et Biopolis, bousculerait-elle les habitudes pour plus d’innovations ?

De même, le très proche Mediacorp campus, qui abrite des médias publics sous contrôle, semble perdre la main face à une nouvelle élite. Cette dernière est certes formée dans la voisine et vénérable National University of Singapore mais, au-delà même du post-colonialisme, elle cherche maintenant à tourner la page de Lee Kuan Yew et de ses pratiques autoritaires – qui perdureraient à ses yeux. Tel est entre autres l’objectif du nouveau site indépendant newnaratif.com.

A l’appui de ces démarches intellectuelles, à défaut d’un gouvernement préoccupé par la succession du Premier ministre et faute d’une opposition actuellement empêtrée dans une affaire judiciaire, la vie associative prendrait le relais sur le terrain…

  1. Pioneer

Ce nom est-il un hommage ou un appel ? Dans cette dernière hypothèse, où trouver les prochains éclaireurs du pays ? La voisine Nanyang Technological University espérait une station de métro pour mieux la desservir. Mais est-ce par crainte des mouvements estudiantins, dans un campus déjà construit très loin du centre-ville ? Toujours est-il que le métro le plus proche plonge finalement à côté, dans un complexe très dense d’habitations.

Or, c’est effectivement peut-être ici, et non dans des instituts, que se joue l’avenir du pays. De façon informelle, des Singapouriens de tous horizons y œuvrent bénévolement, pour le dialogue interracial et contre une pauvreté qui commence à prendre le visage de sans-abris.

Dans cette lignée, de vrais « pionniers », diplomates, journalistes et universitaires en moyenne septuagénaires, ont appelé à défier l’autorité, tout en se dressant contre l’idée d’un micro-Etat condamné aux divisions inférieures (en réponse à une tribune qui fit grand bruit au printemps dernier).

Conclusion

Au gré de cette conquête de l’ouest, le pays tâtonne pour ouvrir de nouvelles voies. Celles-ci ne transiteraient plus par les réseaux habituels des élites et se désenclaveraient du seul Central Business District. De Pioneer à Tuas, des travaux sont lancés en périphérie (comme vers Changi) qu’ils soient urbains, portuaires ou même sociétaux. Singapour y réapprend sa géographie et à vivre ensemble. Attendons la correspondance avant de poursuivre ; « travaux en cours ».

Éric Frécon

Aujourd’hui basé à Singapour, Eric Frécon demeure enseignant-chercheur en science politique, spécialisé en relations internationales, au sein de l’Ecole navale française (Brest). Par ce biais, il embarque chaque année au sein de la mission Jeanne d’Arc à travers l’Indopacifique. Il est par ailleurs chercheur-associé à Asia Centre, membre du comité Union européenne du CSCAP (Council for Security Cooperation in the Asia Pacific) et coordinateur de l’Observatoire Asie du Sud-est (DAS-DGRIS, 2012-2015 et 2017-2020). Régulièrement, Eric Frécon dispense des cours sur l’Asie du Sud-est aussi bien à Sciences Po (Paris) qu’à l’IRIS (Institut
de relations internationales et stratégiques) à Paris.
Eric Frécon est entre autres l’auteur de Chez les pirates d’Indonésie, Fayard, 2011 et a codirigé l’ouvrage Asie de l’Est et Asie du Sud-est : de l’émergence à la puissance, Ellipses, 2015. En 2016, il a été co-responsable d’un programme de recherche USPC (Université Sorbonne Paris Cité)-NUS (National University of Singapore) sur la question des minorités musulmanes en France et à Singapour. Chaque année, il rédige les chapitres consacrés à Singapour pour l’annuaire de l’IRASEC (Institut de recherche sur l’Asie du Sud-est contemporaine) ainsi que pour Images économiques du monde (Armand Colin).

 

Mots clés

Singapour – Vie politique – Partis politiques – Lee Kuan Yew – Lee Hsien Loong

Précision sur cet article : Les propos de l’auteur ne sauraient engager les institutions qui l’emploient ou l’accueillent.

Bibliographie

Sonny Liew, The Art of Charlie Chan Hock Chye, Singapour, Epigtam Books, 2015, 316 p. (traduit en français).

Eric Frécon, « Singapour : un sentiment de lente bascule », in Abigaël Pesses, Claire Thi-Liên Tran (dir.), Asie du Sud-est : Bilan, enjeux et perspectives, Bangkok-Paris, IRASEC-Les Indes savantes (à paraître – 2018).

 

Photos

D’est en ouest, au fil de la première ligne (verte) du métro, inaugurée fin 1987 : hier fierté de Singapour et aujourd’hui objet de test pour le gouvernement à cause des dysfonctionnements répétés – et de l’accident survenu début novembre à Joo Koon (© Eric Frécon, 2017)

 

Dans le quartier de la station Eunos : travaux d’aménagement face à la difficulté de concilier
héritages du passé et contraintes du futur…

 

Station Paya Lebar : vu d’un foodcourt (ensemble d’anciens marchands ambulants installés côte-à-côte et à présent sédentarisés), le quartier malais de Geylang se métamorphose derrière le métro aérien,
où s’installe chaque année le bazar du Ramadan.

 

 

Station Jurong East : la plupart des stations sont accolées à des malls (centres commerciaux), principaux lieux de vie des Singapouriens, jusque tard le soir. Là aussi, la sécurité prévaut, les caméras de surveillance s’activent et la police veille.

 

 

Entre les stations Jurong East et Chinese Gardens : la zone est appelée à devenir un second Central Business District (quartier des affaires) afin de désengorger le premier. Elle abritera notamment la prochaine ligne de trains à grande vitesse Singapour-Kuala Lumpur.

 

Station Chinese Gardens : des travailleurs sud-asiatiques – trop nombreux au goût de la population, mais pas du gouvernement qui en a besoin pour ses chantiers – profitent de leur congé. Ils sortent de leurs camps-dortoirs et jouent au cricket ; en attendant que cette parcelle soit à son tour
envahie par les grues ?

 

Station Lakeside : à gauche, affiche gouvernementale appelant à la résilience en cas d’attaque terroriste, traduite en angais et malais (deux langues officielles, en plus du mandarin et du tamoul) ; les affiches veillent généralement à représenter fidèlement les quatre groupes raciaux officiels : Chinois (74,34 % de la population – chiffres du gouvernement pour 2017), Malais – presque exclusivement musulmans (13,38 %) –, Indiens (9,05 %) et autres (3,23 %).

 

Le réseau de métro singapourien (fin 2017).
@ Seloloving (Own work) [CC BY-SA 4.0], via Wikimedia Commons

 

 

Coordination du numéro : Aurélie Varrel, Myriam de Loenzien
Responsable éditoriale :
Céline Bénéjean celine.benejean@cnrs.fr


 
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