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Étudier la guerre

Date de publication : Juin 2017
Auteur(s) : Jean-Baptiste Jeangène Vilmer Courriel
Directeur de la publication : Jean-François Sabouret
Aire : Asie
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L’institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) est un institut de recherche du ministère des Armées, dont la singularité est d’être à l’intersection des mondes de la Défense et de l’Université. Créé en 2010 par la fusion de quatre centres de recherches du ministère, il est composé d’une quarantaine de personnes, civiles et militaires. Sa mission principale est de renforcer la recherche française sur les questions de défense et de sécurité, pour faire émerger à terme des « études sur la guerre » (War Studies), qui pour l’instant ne sont pas un champ consolidé en France.


École militaire (IRSEM).
(© libre de droit pour Internet)

Les chercheurs se répartissent en cinq domaines : Questions régionales Nord (Europe, Etats-Unis, Russie et espace post-soviétique, Chine, Japon et péninsule coréenne), Questions régionales Sud (Afrique, Moyen-Orient, Golfe, sous-continent indien, Asie du Sud-Est et Pacifique), Armement et économie de défense (questions économiques, technologiques, énergétiques), Défense et société (sociologie de la violence, de la guerre et des forces armées) et Pensée stratégique (étude de la conduite des conflits armés aux niveaux stratégique, opératif et tactique). Ce découpage ne sert qu’à faciliter l’organisation interne et, dans les faits, beaucoup de sujets sont transversaux.

Sur l’Asie et le Pacifique, nous avons notamment Benoît de Tréglodé (directeur de recherche, spécialiste du Viêt Nam et des questions stratégiques en Asie du Sud-Est), Juliette Genevaz (chercheur Chine, spécialiste de l’Armée populaire de libération), Mélissa Levaillant (chercheur sous-continent indien, spécialiste de la politique étrangère indienne) et Marianne Péron-Doise (chercheur Asie du Nord, spécialiste de la Corée du Nord et de la sécurité maritime). Un nouveau statut de chercheur associé, qui sera mis en place dans les prochaines semaines, nous permettra de compléter ces compétences.

Nos chercheurs sont issus de l’université, titulaires d’un doctorat, parfois d’un post-doctorat ou d’une habilitation à diriger des recherches, et ils publient des ouvrages et des articles scientifiques. Certains sont d’ailleurs des universitaires en poste. D’autres, fonctionnaires civils ou militaires, ont développé une expertise au cours de leur carrière. Cette équipe hétérogène, issue de différentes disciplines (science politique, histoire, géographie, droit, etc.), alliant connaissances théoriques et expériences pratiques, est ce qu’il faut pour étudier la guerre.

Les « études sur la guerre » peuvent être définies comme le domaine de recherche pluridisciplinaire ayant la guerre au sens large pour objet. Elles reposent sur le présupposé que la guerre est un « fait social total », pas seulement au sens que Marcel Mauss donnait à cette expression, mais dans le sens où la guerre sous toutes ses formes touche toujours et en même temps à de nombreuses disciplines. Elle est un phénomène complet qui se prête mal au découpage disciplinaire et que seule une approche transversale permet de comprendre. De ce point de vue, les études sur la guerre incluent par définition toute approche disciplinaire de la guerre (histoire militaire, droit des conflits armés, éthique de la guerre, sociologie des forces armées, économie de défense, etc.). Leur raison d’être est précisément de réunir ces approches éclatées.

Reconnues comme une discipline académique dans le monde anglophone depuis au moins un demi-siècle, les études sur la guerre sont particulièrement développées dans les universités britanniques. Le département de War Studies du King’s College de Londres, fondé en 1962, reste la référence mondiale en la matière. En France, les nombreuses tentatives de créer à l’université des centres de recherche ou des formations dans ce domaine depuis le début de années 1970 ont rarement duré et/ou n’ont jamais atteint la taille critique. C’est la faute de deux maux : la marginalisation et la fragmentation.

La marginalisation est due en partie à l’héritage d’un certain antimilitarisme, mais aussi à la dimension pratique de l’objet d’étude, et aux échanges qu’elle implique avec les militaires et les politiques, ce qui n’est pas toujours très bien vu. Ce mépris de la pratique est encore une exception française : aux États-Unis par exemple, les carrières faites d’allers-retours entre l’université et l’administration sont fréquentes, et il semble évident à tout le monde que dans ces domaines (la politique étrangère ou la défense), c’est un enrichissement mutuel.

La fragmentation, quant à elle, est d’abord disciplinaire, puisqu’en France les sciences « phares » qui étudient la guerre défendent leur pré carré et ne dialoguent que très peu mutuellement, alors que les études sur la guerre sont fondées sur la pluridisciplinarité. Pour cette raison, se tourner vers les études sur la guerre revient souvent à se détourner de sa discipline d’origine, et risquer d’être finalement marginalisé par elle. La fragmentation est aussi institutionnelle : on réfléchit sur les conflits armés à de nombreux endroits – dans les universités, les instituts de recherche, au sein des ministères (Armées, Affaires étrangères, Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale) et même dans les grandes entreprises – mais généralement pas ensemble.

Ceci étant dit, les choses commencent à bouger en France. Depuis quelques années, la donne a changé pour plusieurs raisons : le renouvellement générationnel, qui s’est fait à la fois de l’intérieur (grâce aux bourses du ministère de la Défense qui finance de nombreuses thèses) et de l’extérieur (de plus en plus de jeunes Français vont se former à l’étranger, dans des pays où les War Studies sont prises au sérieux) ; le contexte sécuritaire (multiplication des opérations extérieures, attentats terroristes sur le territoire national) ; une volonté politique et des moyens financiers mis en place par le ministère des Armées (le Pacte enseignement supérieur et la signature en janvier 2017 d’une convention entre le ministère, le CNRS et la CPU) ; l’espoir d’une fécondation croisée entre militaires et chercheurs (de plus en plus de chercheurs civils s’engagent dans la réserve opérationnelle ou citoyenne, et réciproquement des outils sont mis en place pour encourager les militaires à entreprendre un doctorat).

Une étude de la manière dont les War Studies ont pu émerger à l’étranger montre que leur développement dépend essentiellement de trois paramètres : une prise de conscience sociale de l’importance du sujet (condition à peu près remplie en France depuis novembre 2015), une promotion de l’interdisciplinarité (qui reste un facteur bloquant en France) et le souci d’être utile au politique (qui reste aussi problématique chez nous à cause du fantasme de « pureté » de nombreux universitaires qui craignent de passer pour des conseillers du Prince – tout en étant souvent flattés de l’être lorsque leur avis est sollicité).

La promotion de l’interdisciplinarité est un combat plus large auquel le CNRS est attentif, et qui a déjà connu des développements intéressants avec d’autres approches par objet plutôt que par discipline, en premier lieu les études sur le genre (Gender Studies) et les études aréales (Area Studies). Le mouvement actuel consistant à réunir les chercheurs par aires culturelles et qui a permis la création des groupements d’intérêt scientifique (GIS) sur les Amériques, l’Afrique, le Moyen-Orient et les mondes musulmans, et bien sûr l’Asie, est un précédent encourageant pour ceux qui, comme nous, défendent les études sur la guerre.

C’est dans ce cadre que l’IRSEM travaille sur la région Asie Pacifique. Les chercheurs de l’équipe s’y rendent pour leurs terrains de recherche mais également pour participer à de nombreux séminaires et colloques que nous organisons avec des institutions dans cette région (l’Asan Institute for Policy Studies à Séoul, l’Académie diplomatique du Viêt Nam à Hanoï ou le National Institute for Defense Studies à Tokyo pour prendre les exemples les plus récents). Parallèlement à ces actions en Asie, l’IRSEM accueille régulièrement des chercheurs originaires de cette région pour des séminaires dans nos murs (dernièrement, le Professeur Ren Xiao de l’université Fudan à Shanghai) ou à l’extérieur lors d’événements scientifiques co-organisés avec des universités partenaires : celui de mars dernier à l’université Paul-Valéry de Montpellier 3 autour des 50 ans de l’ASEAN a notamment souligné combien les théâtres stratégiques « Asie – Pacifique » pour ne pas dire « Indo-Pacifique » sont durablement imbriqués et méritent à ce titre une approche globale. Notre prochain événement dans ce domaine est un colloque international sur la Chine, en anglais (« Five Years of Xi Jinping », voir l’affiche jointe), qui aura lieu le 8 juin à l’Ecole militaire.


Affiche du colloque Five Years of Xi Jinping: China's Political Development.
(© libre de droit pour Internet)

Toutes ces activités sur l’Asie et le Pacifique développées au sein de notre institut montrent qu’au-delà d’un souhait de redynamiser les études stratégiques sur l’Asie et le Pacifique en France, l’IRSEM a aussi un intérêt propre pour les études asiatiques, et les études aréales plus largement, parce qu’elles valorisent l’interdisciplinarité.

Mots clés : guerre, War Studies, défense, interdisciplinarité, interdisciplinaire, IRSEM

 

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer

Directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM)

 

Bibliographie

Jean-Vincent Holeindre : « Des Strategic Studies aux War Studies : la structuration d’un champ d’études », in S. Taillat, J. Henrotin et O. Schmitt, Guerre et stratégie : approches, concepts ; Paris, PUF, 2015, p. 499-514.

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, « Le tournant des études sur la guerre en France », Revue Défense Nationale, n°800, mai 2017, p. 51-61.

Olivier Schmitt, Si vis pacem, intellege bellum. Etudier la guerre pour préparer la défense, Note de recherche n°38, IRSEM, 9 mai 2017.


 
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