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Le Japon et le basculement vers le Pacifique, 1940-45

Date de publication : Octobre 2015
Auteur(s) : Franck Michelin Courriel
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Un Japon longtemps tourné vers le continent

Comme le résume l'adage de Napoléon, « La politique des États est dans leur géographie ». Mais s'ils peuvent suivre une politique conforme à leur position « naturelle », ils choisissent souvent des voies plus paradoxales. L'expression convenue de « pays insulaire » tend à faire penser que des pays comme le Japon ou le Royaume-Uni auraient un destin intimement lié à la présence de la mer. Or si le choix de mener une politique résolument maritime dépend des opportunités géostratégiques et des moyens techniques, il relève avant tout d'un choix assumé dans la continuité.

Un peu à la manière de l'Angleterre à l'époque moderne, le Japon ne décide de se lancer dans l'expansion vers le Pacifique qu'à partir du moment où ses ambitions continentales ont été contrariées et où sa puissance navale lui offre un avantage stratégique. Mais ce moment ne vient réellement qu'en 1940, alors qu'il a largement épuisé ses forces sur le continent. Paradoxalement, le Japon, pays où la mer est partout présente, n'a pas toujours regardé vers le large. Culturellement, l'eau a longtemps été perçue comme une source de dangers, phénomène que le raz-de-marée de 2011 nous a rappelée.

La naissance de la rivalité nippo-américaine

C'est la Première Guerre mondiale qui donne une forme concrète aux ambitions du Japon dans le Pacifique quand il s'empare des îles Marshall et Carolines aux dépens de l'Allemagne. Ces îles, confiées au Japon sous la forme de mandats de la S.D.N., font l'objet d'une politique de mise en valeur économique, de peuplement et de présence militaire. Cette politique de présence dans le Pacifique reste néanmoins secondaire en raison de l'importance des intérêts japonais en Asie du nord-est.

Les États-Unis prennent tôt conscience du défi que le Japon pourrait constituer et tentent d'y mettre un frein, tout d'abord par leur médiation dans le conflit russo-japonais (1905), puis surtout lors de la Conférence de Washington (1922). Ils parviennent alors à limiter l'expansion de la puissance navale du Japon, ainsi que ses visées hégémoniques en Chine du nord. Si le gouvernement américain craint la puissance militaire nippone, ce sont ses capacités migratoires que l'opinion américaine redoute, notamment en Californie. La loi sur l'immigration Johnson-Reed (1924), qui limite fortement l'immigration japonaise, a un profond retentissement au Japon. Les communautés japonaises sont victimes d'une véritable politique d'apartheid dans certains états. Néanmoins, la place encore secondaire tenue par le Pacifique dans les relations internationales donne à ces tensions un tour longtemps anecdotique.


Les puissances impériales dans le Pacifique en 1939
(carte gracieusement fournie par le département d'histoire de l'académie militaire de West Point)

L'expansion vers le sud du Japon

Un basculement commence à se faire sentir à compter de l'automne 1939. Subissant la suprématie militaire soviétique au nord et trahi par Berlin qui s'est rapproché de Moscou, Tôkyô se trouve isolé sur la scène internationale. L'idée d'une expansion vers le sud comme porte de sortie commence à faire son chemin dans l'esprit des dirigeants japonais. Le blocus maritime exercé contre la Chine entraîne l'extension du champ d'action des forces japonaises en direction de la frontière indochinoise. En outre, le Japon exerce une forte pression pour que la France ferme sa frontière avec la Chine.


Zones occupées par les forces armées japonaises en Chine méridionale (1938-1939)
(© 2014 / F. Le Goff)

C'est l'armée allemande qui, à partir de mai 1940, ouvre la porte du sud au Japon en occupant les Pays-Bas, la France et en menaçant le Royaume-Uni d'une invasion. Confronté à une occasion inespérée, le Japon réoriente brutalement sa politique étrangère dans le sens d'une expansion aux dépens des puissances européennes en Asie du Sud-Est et en Océanie. Mais alors que la fuite du gouvernement néerlandais à Londres met les Indes orientales néerlandaises (l'actuelle Indonésie) sous la protection britannique, l'armistice séparé demandé par la France à l'Allemagne rend l'Indochine française vulnérable. Bien qu'ayant déjà tordu le bras de la France en la forçant à signer une série d'accords politiques et économiques ouvrant largement l'Indochine aux intérêts japonais, l'armée de terre japonaise viole, le 23 septembre 1940, la frontière indochinoise et obtient la soumission de la colonie. Il s'agit pour le Japon de faire montre de sa force et de sa résolution afin d'utiliser l'Indochine comme il l'entend, car celle-ci doit jouer le rôle de tremplin en cas d'offensive contre les puissances occidentales.

Cette politique expansionniste provoque, presque instantanément, les premières mesures de rétorsion américaines. La tension s'aggrave encore à la nouvelle de l'alliance du Japon avec l'Allemagne et l'Italie. À partir de ce moment, une crise sérieuse s'installe entre les deux pays et s'aggrave à chaque nouvelle avancée japonaise. À Washington qui comprend qu'il s'agit d'un plan japonais visant à s'emparer des colonies néerlandaises et britanniques, répond Tôkyô qui se voit conforté dans son désir d'obtenir les ressources qui lui font défaut. L'occupation de la totalité de la colonie française au mois de juillet 1941 rend le conflit inévitable. Malgré l'offensive allemande contre l'URSS, le Japon choisit le Pacifique comme terrain d'expansion et les États-Unis comme adversaire principal.


Forces japonaises se dirigeant vers Saïgon.
Source : Mainichi Shinbunsha, in Furuta Motoo, Shashin kiroku : Tônan Ajia, rekishi, sensô, Nihon,
(Archives photographiques : Asie du Sud-Est, histoire, guerre, Japon), vol. 5, Harupu Shuppan, 1997. p. 80.


Zone occupée par l'armée japonaise au début de la Guerre du Pacifique
(carte gracieusement fournie par le département d'histoire de l'académie militaire de West Point)

Le Pacifique devenu enjeu mondial

Ce n'est pas la sécurité du Japon que les mesures de rétorsion américaines menacent, mais son indépendance stratégique et sa position de puissance dominante en Asie orientale. Ne rien faire pour le Japon aurait signifié accepter le quo désiré par Washington dans le Pacifique. Le refus du Japon d'accepter ces termes l'amène à s'emparer des ressources qu'il ne peut plus importer des États-Unis. Il faut également insister sur l'idéologie alors montante des blocs économiques. Tôkyô adopte la vision d'un Japon autonome grâce à la constitution d'un bloc économique recouvrant l'Asie du Sud-Est et le Pacifique occidental. C'est le besoin de sécurité absolue du Japon qui le plonge dans la plus grande des insécurités, car les États-Unis ont décidé de protéger l'empire britannique.

Le 7 décembre 1941, les forces japonaises créent un immense effet de surprise en attaquant la Malaisie britannique et Hawaï de manière quasi simultanée (la première attaque précédant la seconde de seulement deux heures). La volonté du Japon de détruire la flotte américaine révèle sa compréhension de l'enjeu central que représente le Pacifique pour sa survie en tant que puissance dominante en Asie orientale. Pour la première fois de l'histoire, le Pacifique devient un enjeu stratégique primordial et les plus grandes batailles navales de l'histoire y prennent place.

Le Japon tombe toutefois dans l'hybris. Il a gravement sous-estimé la pugnacité du peuple américain et n'a pas suffisamment pris en compte la disproportion de puissance économique - le PIB américain est douze fois supérieur au japonais. Sa volonté de contrôler une zone allant de la Birmanie aux Îles Aléoutiennes, en passant par la Nouvelle-Guinée, dépasse ses capacités et l'expose aux contre-attaques. Le Pacifique devient le champ d'un affrontement terrible entre les deux puissances, mais le combat tourne en faveur des États-Unis dès la fin de l'année 1942. Présent trop peu de temps pour y laisser sa marque, sans politique claire hormis le refus de l'hégémonie américaine, le Japon laisse le plus souvent un mauvais souvenir aux populations locales, mais en éradiquant la présence occidentale, il contribue grandement au lancement des processus de décolonisation dans la région. Bien que le Japon ait fait du pacifique un enjeu géostratégique majeur, sa défaite totale a pour conséquence d'en faire un lac américain.

L'après-guerre : un Japon sous cloche

La défaite signifie pour le Japon l'isolement sous protectorat américain. Non seulement il a perdu son empire sur le continent, mais il a également perdu le contrôle de son espace maritime. Les Îles Bonin et l'archipel d'Okinawa passent sous contrôle américain. Le Japon devient un enjeu de la guerre froide, car la victoire communiste en Chine fait du Japon un point d'ancrage indispensable en Asie. Si sa constitution pacifiste le maintient à l'écart des conflits qui ensanglantent le continent jusqu'à ce jour, il contribue au dispositif militaire américain par la présence sur son sol de bases, notamment à Okinawa d'où décollent pour le Vietnam les bombardiers B-52. Si ce territoire est rendu à la souveraineté japonaise en 1972, c'est à la condition de continuer de jouer ce rôle, créant ainsi un hiatus entre les habitants de l'île et Tôkyô.

Après-guerre, le Japon contribue à l'essor économique des dragons et tigres asiatiques et, dans une grande mesure, de la Chine. Mais le Japon, malgré ses atouts, ne parvient pas à trouver un modus vivendi avec cette dernière. Incapable de faire face d'une manière univoque à son passé, il devient la cible, à partir des années 1980, de campagnes de propagande chinoise qui se servent du Japon pour dévier sur lui la colère populaire. Aujourd'hui, c'est l'activisme chinois dans le voisinage d'Okinawa (îles Senkaku) qui menace, à terme, l'espace maritime japonais au moment où l'hégémonie américaine sur cet océan semble s'effriter.

Franck Michelin est maître de conférences à l'Université Meiji (Tôkyô, Japon) depuis 2010. Il a soutenu sa thèse sous la direction des professeurs Dominique Barjot et Yoshiharu Tsuboi, le 6 décembre 2014, à l'Université Paris-Sorbonne.
Il a été élu lauréat du prix Shibusawa-Claudel (sélection française) pour l'année 2015. Il travaille sur l'histoire du Japon contemporain, des relations internationales en Asie orientale et de l'après-guerre au Japon.


 
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