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Pourquoi la France refuse-t-elle d'établir des relations diplomatiques avec la Corée du Nord ?

Photographie du dernier sommet Moon-Kim, affichée sur la façade de la mairie de Séoul
Photographie du dernier sommet Moon-Kim, affichée sur la façade de la mairie de Séoul
Date de publication : Décembre 2018
Auteur(s) : Frédéric Ojardias Courriel
Directeur de la publication : Jean-François Sabouret
Aire : Corée, République de
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La France est avec l’Estonie l’un des deux pays membres de l’Union Européenne à ne pas avoir établi de relations diplomatiques avec la République Populaire Démocratique de Corée (RPDC), nom officiel de la Corée du Nord.

Ce refus français – Pyongyang de son côté demande depuis des décennies des liens diplomatiques formels – constitue une incongruité historique : des années 60 aux années 90, la France s’est montrée beaucoup plus encline que ses alliés du bloc occidental à tisser des liens et à nouer des échanges avec la RPDC. En février 1981, lors d’une visite à Pyongyang, François Mitterrand – alors candidat à l’élection présidentielle – a même promis verbalement une reconnaissance diplomatique au dirigeant nord-coréen Kim Il Sung.


Série de timbres publiée par la Corée du Nord en 1982 et ayant pour thème les relations franco-nord-coréennes

Cette étrange exception revient aujourd’hui dans l’actualité, alors que les deux Corées opèrent un rapprochement spectaculaire depuis le début de l’année (trois sommets en six mois) et que le président sud-coréen Moon Jae-in demande explicitement à la communauté internationale de normaliser ses relations avec la RPDC.

Cette incongruité, comment l’expliquer ?

Un bref rappel historique s’impose. Les deux pays n’ont aucune relation quand se termine la Guerre de Corée (1950-1953), conflit sanglant auquel la France a participé du côté des forces de l’ONU. Mais sous l’impulsion d’une diplomatie gaullienne qui se veut indépendante des Etats-Unis, des contacts sont ensuite établis. A la fin des années 60, la RPDC ouvre à Paris un bureau commercial, qui devient en 1984 une délégation générale abritant aussi la représentation permanente de la Corée du Nord auprès de l’Unesco : le diplomate qui se trouve à sa tête a donc rang d’ambassadeur auprès de l’ONU.

Dans les années 80, c’est une entreprise française qui construit le grand hôtel Yangakdo, à Pyongyang. L’historien Charles Armstrong a aussi révélé (Juche and North Korea’s Global Aspirations, 2009) l’existence d’un projet – jamais réalisé – d’envoi de 200 ingénieurs français et leurs familles à Hamhung pour y construire une usine chimique. Le chercheur Aidan Foster-Carter rappelle de son côté (Les connexions françaises de la Corée du Nord, 2014) l’envoi de Nord-Coréens en France pour étudier le français... et les liens médicaux entre les deux pays : la nomenklatura nord-coréenne vient à partir des années 90 se faire soigner à Paris et des médecins français sont dépêchés au chevet des « grands dirigeants » Kim Il Sung et Kim Jong Il. En 2004, c’est dans la capitale française, où elle est soignée pour un cancer, que décède Ko Yong Hui, mère du dirigeant actuel Kim Jong Un.

Comme le fait remarquer Foster Carter, « faire entrer – vivante – puis faire sortir – morte – Ko Yong-hui de Paris dans le plus grand des secrets » a probablement nécessité l’autorisation et la coopération des autorités françaises et de leurs services secrets. En 2006, la nièce de Kim Jong Il se suicide dans la capitale française, où elle faisait ses études. Quelques années plus tard, Kim Jong Nam, fils aîné de Kim Jong Il et visiteur régulier en France, enverra son fils étudier à Sciences Po Le Havre.

Au début des années 80, les tentatives de Mitterrand, devenu président, d’ouvrir une ambassade à Pyongyang se heurtent au refus féroce de la République de Corée (Corée du Sud) dirigée par le président et général Chun Doo-hwan. Séoul menace d’annuler de juteux contrats de construction de centrales nucléaires. Paris cède, et renonce ensuite définitivement à toute velléité de reconnaissance diplomatique, alors que la Corée du Nord est accusée de terrorisme (attentats de Rangoon en 1983 et de l’avion de la Korean Air en 1987) et entame sa longue marche vers son statut actuel d’Etat paria.

A la fin des années 90, la chute du Mur et la politique de la main tendue au Nord entamée par le président sud-coréen Kim Dae-jung changent radicalement la donne. Après le sommet intercoréen de juin 2000, de nombreux Etats – accédant à une demande de la Corée du Sud – établissent des relations diplomatiques avec Pyongyang. En octobre 2000, lors du 3e sommet de l’ASEM (Asia-Europe Meeting) justement organisé cette année-là à Séoul, deux partenaires européens de la France, la Grande Bretagne et l’Allemagne, décident soudainement – et sans en avertir Paris, qui occupe alors la présidence tournante de l’Union Européenne  – de reconnaître la RPDC.

De nombreux témoignages ont raconté la surprise et la colère du président Jacques Chirac, qui venait justement de déclarer depuis Séoul qu’une reconnaissance du Nord était prématurée. Se sentant trahi par ses partenaires européens dans un contexte de tensions autour de la politique étrangère et de sécurité commune de l’UE, Jacques Chirac décide de camper sur ses positions.

C’est à partir de cette date charnière que le discours officiel de la France à l’égard de la RPDC se durcit. Le Quai d’Orsay a formulé une doctrine en trois points, qui n’a pas évolué depuis. Celle-ci stipule que la France acceptera d’établir des liens diplomatiques avec la Corée du Nord à condition que cette dernière 1- respecte les traités internationaux relatifs aux Droits de l’Homme dont elle est signataire 2- démantèle son programme nucléaire de façon vérifiable et irréversible 3 – œuvre à l’amélioration des liens intercoréens.

Si depuis 2000, la question de la reconnaissance diplomatique ressurgit régulièrement, la position française reste inchangée. En 2009, le président Nicolas Sarkozy envoie l’ancien ministre de la Culture Jack Lang à Pyongyang, visite qui a pour conséquence l’ouverture le 10 octobre 2011 d’un bureau français de coopération humanitaire et culturelle à Pyongyang. Mais toujours pas d’ambassade.

Le Quai d’Orsay considère que cette reconnaissance serait un « signal » d’approbation qui doit récompenser une politique d’ouverture, des gestes concrets et irréversibles vers un démantèlement nucléaire, etc... Un argument souvent avancé du côté des diplomates est que la non-reconnaissance serait en outre un levier utile, « un moyen de pression », ou une façon d’inciter la RPDC à mieux prendre en considération son interlocuteur français. A minima, la non-reconnaissance ne nuirait pas à la France ; « cela ne changera rien de toute façon », ai-je souvent entendu.

Dans l’histoire de la diplomatie française, la reconnaissance formelle de l’existence d’un Etat ne vaut pourtant pas approbation de la politique de son gouvernement. Paris maintient ainsi des relations bilatérales formelles avec de nombreux Etats accusés de violations de Droits de l’Homme ou de prolifération nucléaire.

Au-delà de l’anomalie diplomatique, cette non-reconnaissance est jugée de façon sévère par certains acteurs privés français impliqués dans des projets humanitaires, culturels ou académiques en Corée du Nord. « Le bureau français de coopération à Pyongyang n’a pas le poids politique d’une ambassade, ni le nombre de fonctionnaires nécessaire pour lancer des projets et développer une bonne compréhension du pays », regrette l’un d’entre eux.

« La RPDC change, et vite », observe de son côté Patrick Maurus, professeur émérite de l’Inalco qui – entre autres entreprises - a lancé plusieurs échanges universitaires franco-nord-coréens. « Les constructions se multiplient, à Pyongyang, à Wonsan. On voit beaucoup d’entreprises étrangères. Quand on est français, monter des projets est plus difficile. Notre non-reconnaissance nous oblige en outre à suivre la politique américaine en RPDC... Elle est une aberration, au moment où le pays décolle. »

Les appels à changer la position française ont repris cette année, alors que Kim Jong Un multiplie les sommets et a gelé ses essais nucléaires et balistiques. « Il est temps que [la France] établisse des relations diplomatiques avec la Corée du Nord » pour aider le processus de dialogue, déclare ainsi Jack Lang après le sommet Trump-Kim en juin. Une reconnaissance est nécessaire « si [la France] veut être présente dans le débat sur la sécurité de la région », assurent deux députés en juillet.

L’alignement de la France sur les positions américaines depuis 2000 ne semble pas avoir permis à Paris de peser davantage sur la diplomatie dans la péninsule coréenne. Le Quai d’Orsay semble coincé, obligé par sa propre doctrine en trois points à attendre un moment qui ne vient pas – qui pourrait ne jamais venir : si la Corée du Nord ne tire plus de missiles et a détruit l’entrée de ses tunnels d’essais nucléaires, la perspective d’un véritable démantèlement nucléaire semble encore très éloignée, quoi qu’en disent les tweets de Donald Trump.

Il pourrait donc être temps pour la France de réviser sa position – sans pour autant nier la gravité et l’étendue des violations des droits de l’Homme en RPDC, ni les menaces de prolifération nucléaires que fait peser le régime. Cela serait un moyen simple et réaliste d'avoir davantage de poids dans les discussions dans la région – notamment sur le dossier nucléaire, sujet très important pour Paris.

Cela pourrait être aussi une façon d’afficher son soutien envers l’allié sud-coréen, alors que le président Moon Jae-in multiplie les efforts pour encourager le Nord et la communauté internationale à normaliser leurs relations.

« La France reconnaît simplement le monde tel qu'il est », déclara en 1964 le Général de Gaulle lors de l’établissement des liens diplomatiques avec la Chine communiste. Un demi-siècle plus tard, l’étude du cas des relations franco-nord-coréennes semble en tout cas montrer qu’en matière de relations internationales, la recherche à peu de frais d’une bonne conscience ne suffit hélas pas pour bâtir une politique étrangère efficace. 

FREDERIC OJARDIAS

Titulaire d’un doctorat obtenu à l’Inalco Paris, Frédéric Ojardias est un chercheur et journaliste (Radio France Internationale) basé à Séoul. Il a vécu près d’un an à Pyongyang, où il a travaillé pour des organisations humanitaires. Son mémoire de master avait pour sujet les relations diplomatiques franco-nord-coréennes et il continue de s'intéresser au sujet de l'aide humanitaire en Corée du Nord.

Twitter @fredojardias

 

Bibliographie

Philippe Pons, Corée du Nord, un Etat-guérilla en mutation, Gallimard, 2015, 707 p.

Patrick Maurus, Les trois Corées, Hémisphères, 2018, 192 p.

Frédéric Ojardias, Sud-Coréens, Ateliers Henry Dougier, 2017, 142 p.


 
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