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Les Japonais au Tibet au début du 20e siècle

Date de publication : Mai 2016
Auteur(s) : Corinne Atlan Courriel
Traducteur : Amanda Sherpa-Atlan
Aires : Tibet, Japon
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Intronisé à l’âge de trois ans en 1879, le XIIIe Dalaï-lama, surnommé par la suite « Le Grand Treizième », restera jusqu’à sa mort en 1933 le chef temporel et spirituel du Tibet. Soucieux de faire respecter les frontières et préserver l’indépendance d’un territoire qui représente un enjeu commercial et stratégique pour les Britanniques et les Mandchous, puis à partir de 1912 pour la jeune république de Chine, il fera son possible pour moderniser son pays et le doter d’une armée digne de ce nom.


Carte du Tibet historique, avant 1914
(© 2014 / Jean-Marc Eldin et L'Asiathèque, in Le Cavalier au miroir, )

Dirigé par une oligarchie bouddhiste et fermé aux étrangers, le Tibet attire aussi aventuriers, espions, explorateurs, missionnaires, qui n’ont de cesse de pénétrer dans ce pays interdit. Les Japonais – physiquement moins repérables que les occidentaux – seront les premiers à y entrer, souvent sans grande préparation, et à titre purement individuel, car le gouvernement de Meiji, occupé par le contrôle de la Corée et la conquête de Formose (1895) puis la guerre avec la Russie (1904-1905), ne manifeste aucun intérêt pour le « Toit du monde ». Les Anglais, eux, cartographient méthodiquement le pays en y envoyant des espions originaires des marches de l’empire britannique des Indes. Ils préparent ainsi l’expédition Younghusband qui, après avoir massacré en chemin la petite armée tibétaine (en décembre 1903, trois batailles décisives – mitrailleuses contre épées vétustes – feront 1 000 morts tibétains soit un tiers des effectifs, contre des pertes britanniques minimes) entrera en 1904 à Lhassa, exigeant la signature d’accords commerciaux et contraignant le Dalaï-Lama à l’exil – une manière forte que les Mandchous s’empresseront d’imiter en 1909.

Les premiers visiteurs japonais, Nômi Kan 能海寛 et Kawaguchi Ekai 河口慧海 n’ont, eux, aucun objectif militaire. Tous deux ont eu pour maître Nanjô Bunyû 南條文雄 (1849-1927), pionnier des études bouddhiques japonaises et ancien élève de l’orientaliste Max Müller en Angleterre dans les années 1870. Sans se connaître, ces deux moines bouddhistes animés d’une foi fervente entreprennent dès 1899 un voyage vers le Tibet interdit, l’un à partir de la Chine, l’autre à partir du Népal, dans le but d’en rapporter d’anciens soûtras tibétains : Nanjô Bunyû leur a parlé de ces textes, plus proches des originaux sanskrits, depuis longtemps disparus, que les versions chinoises absconses utilisées au Japon.

L’histoire n’a guère retenu le nom de Nômi Kan (1869-1903), dont la trace se perd dans les confins orientaux du pays, infestés de brigands. La chance sourit davantage à Kawaguchi Ekai (1866-1945), et le fascinant récit qu’il tirera de son séjour de trois ans au Tibet va exercer une influence déterminante sur plusieurs générations d’aventuriers et de chercheurs.

Ekai appartient à l’école zen Ôbaku 黄檗, caractérisée par une forte empreinte de la Chine des Ming. Au Manpukuji 萬福寺, temple principal de l’école situé non loin de Kyôto (et où l’on peut voir aujourd’hui encore, deux magnifiques cèdres de l’Himalaya plantés par Ekai à son retour), il étudie le chinois, connaissance qui s’avèrera fort utile pour entrer incognito au Tibet. Trois ans d’aventures au Tibet, publié en 1904, est traduit en anglais dès 1906 par ses soins, – car, outre le chinois, Ekai maîtrise le népali et l’anglais. Alexandra David-Neel (1868–1969) célèbre exploratrice qui contribua largement à faire connaître le Tibet et le bouddhisme tibétain en France, et dont le Voyage d’une parisienne à Lhassa fit sensation lors de sa publication en 1927, a rencontré le Japonais au Sikkim en 1912, dans la ville de Kalimpong où séjournait le XIIIe Dalaï-lama en exil. C’est d’ailleurs dans l’antichambre du souverain tibétain, auquel ils ont l’un et l’autre demandé audience, qu’ils font connaissance. Alexandra David-Neel rend également visite à Ekai en 1916, à l’occasion d’un voyage au Japon, et l’on peut supposer que le récit du subterfuge qui permit au Japonais d’arriver jusqu’à Lhassa, déguisé en moine mendiant chinois, ne fut pas sans influence sur l’exploratrice française puisque, quelques années plus tard, à l’âge de 56 ans, elle entre à son tour dans la capitale tibétaine déguisée en mendiante.


Alexandra David-Néel, Kawaguchi Ekai et Aphur Yongden au Japon en juillet 1917
(© 1917 / Alexandra David-Néel, Ville de Digne-les-Bains)

Yajima Yasujirô 矢島保治郎 (1882 - 1963) affirmait pour sa part que la lecture du Seizô-ryokôki 西蔵旅行記 (Trois ans d’aventures au Tibet) était à l’origine de son attirance pour Lhassa. Beatnik avant la lettre, voyageant avec un sac à dos portant l’inscription Sekai musen ryokôsha 世界無銭旅行者, « globe-trotter sans le sou », Yajima est animé d’une soif d’aventures qui l’a d’abord poussé à s’engager dans l’armée. Après avoir servi sous le commandement du général Nogi 乃木希典 pendant la guerre russo-japonaise, il se fait réformer en simulant la folie, part pour la Chine, et parvient finalement à Lhassa en 1911 en se joignant à une caravane sous la fausse identité d’un soldat mongol.

En 1913, au retour de son second exil, le XIIIe Dalaï-lama se montre bien disposé envers les rares Japonais qui parviennent jusqu’à lui : admiratif de la modernisation rapide du Japon, petite mais puissante nation, également bouddhiste et qui a elle aussi longtemps vécu sous un régime féodal, il espère – assez naïvement – nouer des liens avec ce pays et bénéficier de son aide. L’armée tibétaine est alors en pleine réforme. Le Dalaï-lama confie à Yajima l’entraînement d’un de ses bataillons, ainsi que la construction du Kusung-magar, bâtiment réservé au prestigieux régiment des gardes du corps. Yajima établit les plans en se remémorant les casernes de l’armée japonaise. (L’édifice, situé dans l’enceinte du Norbulingka, le palais d’été des dalaï-lamas, sera entièrement détruit par les bombardements chinois de 1959, qui répriment l’insurrection de Lhassa.) Yajima quitte Lhassa en 1918, et rentre au Japon avec son épouse tibétaine, qui s’adapte mal au Japon et meurt de maladie en 1923. Leur fils unique sera tué au combat pendant la guerre du Pacifique.

Deux moines du Nishi Honganji 西本願寺, un temple influent de Kyôto, séjournent à Lhassa à la même époque que Yajima. Le Dalaï-lama, qui les a rencontrés à Darjeeling au cours de son second exil en Inde, les a conviés à lui rendre visite. Le premier, Tada Tôkan 多田等観 (1890-1967) passera dix années, de 1913 à 1923, au monastère de Sera, l’un des plus importants de Lhassa, à pratiquer et étudier le bouddhisme tibétain. Après son retour au Japon, où il rapporte un grand nombre de précieux manuscrits que lui a confié le dalaï-lama en personne, il posera les bases de la tibétologie japonaise.

Le second, Aoki Bunkyô 青木文教 (1886- 1956), séjournera quatre ans à Lhassa, et collaborera lui aussi à la réforme de l’armée tibétaine en traduisant les manuels militaires japonais utilisés pour l’entraînement. On ne sait qui exactement, de lui ou de Yajima, aura l’idée d’agrémenter l’ancien étendard de l’armée tibétaine d’un motif de soleil afin d’élaborer un drapeau national. Toujours est-il que ce soleil à six rayons – symbolisant les six tribus à l’origine du peuple tibétain – rappelle curieusement le drapeau de l’armée impériale nippone.


Le drapeau tibétain et le drapeau de l'armée impériale japonaise 

Fûkoku kyôhei 富国強兵, « un état riche, une armée forte » : tel est le mot d’ordre qui a présidé au développement du Japon de l’ère Meiji. C’est de ce modèle (tout autant que de la Grande-Bretagne, dont ils ont de bonnes raisons de se méfier) que s’inspirent le XIIIe Dalaï-lama et son proche conseiller, Tsarong Dzasa, lui aussi grand admirateur du Japon. Après s’être efforcés de guider le pays vers le progrès, sur les plans non seulement militaire, mais aussi économique et éducatif, ils devront renoncer à leurs réformes au milieu des années 1920, sous la pression d’une aristocratie monastique conservatrice qui y voit une menace à ses privilèges.

Yajima et Aoki, très attachés au Tibet et au peuple tibétain, animés d’un sincère désir de les soutenir, ne sont aucunement mandatés par leur pays pour le faire, ce qui limite la portée de leurs actes. Leur présence, et celle de quelques autres de leur compatriotes, à Lhassa au début du XXe siècle montre en tout cas que les Japonais, contrairement à leur réputation, savent faire preuve d’initiative personnelle, et sont parfois dotés d’un esprit d’aventure hors du commun, à l’opposé de la propension à l’insularité qu’on leur attribue si volontiers.

Plus important encore, leurs efforts constants pour aider le pays à se moderniser et à protéger son indépendance contribuent à prouver que le Tibet était bien une nation à part entière. L’histoire, néanmoins, s’est tristement répétée : après les Britanniques et les Mandchous, et avec une puissance de frappe ô combien supérieure, l’armée de Mao Zedong envahit à son tour le Tibet en 1951. Quand le XIVe Dalaï-lama, âgé d’à peine 24 ans, est contraint à l’exil en 1959, il empruntera exactement la même route que son prédécesseur pour fuir Lhassa, et trouvera comme lui refuge dans les contreforts indiens de l’Himalaya. L’indifférence des nations du monde pour le sort du Tibet, qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours, restera elle aussi identique.

Voilà maintenant plus de six décennies que les Tibétains vivent sous le régime de terreur instauré par la Chine. La destruction systématique de leur culture et de leur religion, la surveillance et la violence quotidiennes qui s’exercent dans tous les espaces de leur vie se sont encore amplifiées depuis la répression des émeutes de 2008, lors des jeux Olympiques de Pékin. Les journalistes étrangers étant interdits de séjour, c’est dans le silence du monde que, depuis 2009, de plus en plus de Tibétains s’immolent par le feu en signe de protestation et de désespoir. On dénombre à ce jour 148 immolations – des moines, mais aussi des femmes et des hommes ordinaires. Pourtant, dans un imaginaire occidental ou japonais encore nourri des récits des premiers explorateurs, le « Pays des neiges » reste un lieu mythique, habité par des moines souriants en robes grenat.

Corinne Atlan
Traductrice de littérature japonaise (roman, poésie, théâtre),
romancière, essayiste et conférencière,
Corinne Atlan a passé de nombreuses années en Asie (Japon et Népal).

Bibliographie

Corinne Atlan, Le Cavalier au miroir, Paris, L’Asiathèque, 2014.

Scott Berry, The Rising Sun in the Land of Snows, Japanese involvement in Tibet in the early 20th century, New Delhi, Adarsh Book, 2005.

Ekai Kawaguchi, Trois ans d’aventures au Tibet, Paris, Kailash, 2004.

Tsering Woesern Immolations au Tibet, La Honte du monde, Montpellier, Indigène, 2013.


Statue de bronze de Kawaguchi Ekai évoquant son périple au Tibet,
devant la gare de Shichidô, à Sakai, sa ville d’origine (actuelle banlieue d’Osaka).
(© 2007 / Taei, versé dans le domaine public)


 
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