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Nature et culture en Chine

©Valérie Vandenabeele
©Valérie Vandenabeele
Date de publication : Avril 2018
Auteur(s) : Valérie Vandenabeele Courriel
Directeur de la publication : Jean-François Sabouret
Aires : Asie, Chine
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Qu’en est-il de la perception de la nature dans la Chine d’aujourd’hui ? La langue chinoise propose de considérer ce que nous appelons « la nature » comme étant « [ce qui est] de soi-même ainsi », ziran 自然. Cette façon d’envisager la nature comme étant ce qui survient spontanément renvoie aux phénomènes qui se produisent indépendamment de la volonté humaine et dont le mystère de l’origine peut susciter notre questionnement et notre émerveillement, tels la germination d’une graine ou la croissance d’un individu. Elle renvoie, d’une part, à l’idée d’un principe qui s’impose aux humains et, d’autre part, aux courants dominants de la pensée chinoise qui prônent l’équilibrage permanent des hommes sur le mouvement spontané du monde. En parallèle, la Chine se distingue par sa longue histoire de transformation intensive et d’exploitation de la nature, initiée par ses dirigeants depuis l’empereur légendaire Yu le Grand que l’on associe à la construction de canaux environ 2200 ans avant notre ère.

D'un côté, la création en 2006 du premier parc national du pays donne à voir la gestion de la nature dominée par la perspective du politique, sans considération pour celle des penseurs classiques. D'un autre côté, l'horizon d'affinage des médecins en vue de leur ajustement sur le rythme de la nature ne semble plus d'actualité suite à la redéfinition de la médecine chinoise sous le gouvernement de Mao. La globalisation favorise actuellement la propagation de l’idée de l’interdépendance de toutes choses au cœur de l’écologie et la multiplication des rencontres entre Chine et Occident. Et si ces phénomènes influaient sur le devenir de la contribution de la Chine au sujet de la nature ?

Un espace à marquer de la culture du politique

Le premier parc national de Chine (Zhongguo di yi ge guojia gongyuan 中国第一个国家公园[1]), qui a ouvert dans le nord-ouest du Yunnan le 1er août 2006, offre un bon exemple pour appréhender un premier aspect de l'actualité de la notion de « nature » en Chine.


Carte de localisation du Parc national de Pudacuo
Fond de carte : Daniel Dalet,© histgeo.ac-aix-marseille.fr, DAO : Valérie Vandenabeele

Cet accomplissement résulte de l’initiative d’une ONG états-unienne et surtout de la volonté des autorités politiques de la préfecture de Diqing et du district de Shangri-La. L’objectif d’y développer le tourisme de masse a conduit au choix d’une zone située à environ une heure de voiture du chef-lieu préfectoral et de son aéroport, sans égard pour la dégradation causée dans cette zone par les activités touristiques précédentes. La nature y a été aménagée pour permettre aux visiteurs de découvrir des lacs d’altitude entourés de montagnes, qui correspondent au paysage chinois idéal mêlant montagne et eau, le « shanshui 山水 ».


Le lac Shudu ou le paysage idéal du « shanshui », Parc national de Pudacuo, 
10/2008, ©Valérie Vandenabeele

Les voyageurs sont conviés à découvrir le cadre local via une route sinueuse d’une soixantaine de kilomètres qui traverse des prairies et des forêts. Tout dans l’aménagement entretient l’impression de faible impact sur l’environnement : les bus et les toilettes supposément « écologiques », les plateformes de halte et les panneaux en bois, les passerelles qui semblent s’insérer respectueusement parmi les arbres.


Une passerelle « environmentally-friendly »,
11/2009, ©Valérie Vandenabeele

En parallèle, la visite est l’occasion d’apprendre que l’état préservé des espaces du parc résulte de la culture des Tibétains locaux. Ces derniers ne sont pas forcément visibles par les voyageurs et ils sont dépeints comme étant spontanément respectueux de l’environnement naturel par suite de leur pratique du bouddhisme tibétain et de leur mode de vie agropastoral. Ce propos valorisant les Tibétains et leur reconnaissant l’habileté à gérer l’environnement naturel est récent et s’inscrit dans la lignée du discours touristique qui identifie les « nationalités minoritaires », c’est-à-dire les Chinois non han, au souci pour l’environnement naturel, discours qui fonde le développement économique du Yunnan par le tourisme depuis la fin des années 1990. Il fait en plus écho à l’imagerie des « Tibétains verts », qui prête aux Tibétains la faculté de vivre en harmonie avec la nature et la connaissance innée de ses mécanismes, imagerie qui a été développée à l’initiative du WWF et du gouvernement tibétain en exil à partir de 1985. D’où le succès inouï de ce parc, où plus de deux millions de visiteurs s’étaient rendus trois ans et demi après son ouverture, pour un tarif de 190 yuans (alors environ 19€), permettant au gouvernement préfectoral d’obtenir plus de 350 millions de yuans de revenus.

Mais pour les décideurs politiques locaux, cette présentation n’est qu’un argumentaire touristique et la relation à la nature des villageois tibétains qui habitent dans le parc ou à ses abords est sans intérêt. Seule leur vision compte : celle d’une nature à exploiter et d’un espace sauvage sur lequel imposer leur sceau et dont il faut civiliser les populations « barbares », qui rejoint celle des empereurs d’autrefois. D’un côté, ils cherchent à en tirer parti grâce au label de « parc national ». De l’autre, ils ont façonné l’espace local et visent surtout à siniser les Tibétains des environs en leur attribuant des allocations qui assurent leur meilleure intégration dans la société de consommation et dans la Chine contemporaine (Vandenabeele 2018).

La nature comme horizon de l’homme de culture

La nature a par ailleurs été instituée comme principe de vie auquel il est impératif de s’accorder par les penseurs classiques dont les taoïstes Zhuangzi (IVe siècle avant notre ère) et Laozi (VIe-Ve ou IVe-IIIe siècle avant notre ère), les partisans de la pensée analogique, puis les bouddhistes. Ils recommandent de se fondre dans ce qui survient spontanément, pour vivre dans un état qu’ils qualifient de « non-agir ou plutôt [d]’agir-qui-épouse la nature » (wuwei 无为) (Cheng 2002 : 133). Cet horizon consiste entre autres à apprendre à gérer ses émotions et à accepter ce qui advient et il permettrait de connaître une vie longue et agréable ainsi que d’accéder à une faculté de connaître qui relativise l’intellect.

Cet idéal est au cœur « des techniques martiales, gymniques, respiratoires, de visualisation, de concentration mentale, […] des techniques de transe ou d’hypnose » développées dans le taoïsme, le bouddhisme, le confucianisme et la méditation chan (zen au Japon), qui ont été rassemblées dans le qigong (气功), littéralement « le travail du qi », c’est-à-dire « du souffle, de l’énergie », au début du XXe siècle (Despeux 1997 : 268).


Un médecin retraité expert en taijiquan à Kunming,
03/2018, ©Valérie Vandenabeele

La visée de ces techniques témoigne de la façon dont le corps humain et la santé sont envisagés en Chine. Elle part par exemple de la représentation du monde comme un ensemble d’éléments animés par cette même substance nommée qi , de laquelle il découle que le corps est perméable à ce qui l’entoure. Par ailleurs, la recommandation de ne pas suivre l’intellect renvoie à l’idée que la boussole de l’individu réside dans son cœur/esprit (xin 心) plutôt que dans son cerveau. Et encore : la recommandation de gérer ses émotions renvoie à l’idée que le trouble de l’esprit peut induire un trouble du corps. Ces techniques sont à la base de la formation traditionnelle des médecins, dont elles sont considérées permettre le développement de la capacité à percevoir les troubles et à les réguler. Plus un thérapeute s’adonne au travail sur son qi, plus il serait en mesure de faire abstraction de ses émotions, d’être pleinement conscient de ses ressentis donc d’être sensible aux déséquilibres qui affectent les corps de ses patients. Autrement dit, l’expertise médicale est vue comme le résultat de l’affinage corporel du médecin. Cela transparaît dans le massage thérapeutique tuina 推拿 et l'acupuncture, dans le cadre duquel le soignant doit mobiliser son corps pour approvisionner le patient en qi, en donnant son propre qi ou en se faisant le canal du qi du cosmos.

Cette logique ne se trouve toutefois plus aujourd’hui dans l’activité de la plupart des praticiens. Le souhait de rendre la médecine chinoise crédible aux yeux des Occidentaux a conduit à sa « modernisation »,  sous l’égide des intellectuels du début du XXe siècle puis de Mao. Les références à des notions pouvant être prises pour des « superstitions » et supposées ne pas avoir de rôle dans le processus thérapeutique telles que le qi ont désormais peu de place dans le cursus universitaire de médecine chinoise. La pratique de la médecine chinoise par des personnes pratiquant le qigong n’a néanmoins pas totalement disparu. Mais qu’en est-il aujourd’hui de la façon dont elles appréhendent le corps et la santé, dans le contexte de marginalisation de leur cadre d’analyse et de prédominance de la biomédecine ? Comment vivent-elles leur affinage sensoriel à l’heure où la société chinoise célèbre l’élaboration cérébrale ? Est-ce que leurs pratiques les conduisent à faire l’expérience des représentations chinoises classiques du corps et de la santé ? Les considèrent-elles comme des savoirs ? Comme des croyances ?

Cette situation ramène à l’opposition entre l’invitation à se conformer à la nature formulée par les penseurs classiques et la volonté des dirigeants politiques de l’assujettir. Gardant cette tension à l’esprit, on peut se demander si des Chinois expliquent encore aujourd’hui la maladie en termes de déséquilibre entre le corps humain et le mouvement naturel du monde qui l’entoure ; dans quelle mesure ils considèrent que la résolution des problèmes de santé nécessite le recours aux techniques invasives de la biomédecine ; ou encore ce qu’il en est de l’appréhension de la nature comme un horizon de développement humain.

La nature et la culture dans la Chine globalisée

L’articulation entre la nature et la culture se décline de plusieurs manières en Chine et se structure autour d’une forte tension entre le politique et le penseur. Elle tend aujourd’hui à se propager aux quatre coins du monde via l’importance croissante de l’immigration chinoise et  l’attrait de plus en plus d’étrangers pour ce creuset culturel. D’un côté, l’exploitation des ressources naturelles et la sinisation des « contrées sauvages », c’est-à-dire « non han », ont désormais cours du Laos à l’Afrique et à l’Amérique latine. De l’autre, l’omniprésence de l’idée de l’interdépendance de toutes choses au cœur de l’écologie, la défiance envers la biomédecine et le rejet de l’appréhension exclusive du monde par l’élaboration intellectuelle en Occident en font un bon terreau pour la pensée chinoise classique.

[1]       L’expression « parc national » a été utilisée à tort dans la littérature occidentale pour désigner les « réserves naturelles de rang national » (guojia ji ziran baohu qu 国家级自然保护区) chinoises.

Bibliographie

Cheng Anne, Histoire de la pensée chinoise, Paris : Éditions du Seuil, 2002.

Despeux Catherine, « Le qigong, une expression de la modernité chinoise », in Jacques Gernet et Marc Kalinowski (éd.), En suivant la Voie Royale. Mélanges offerts à Léon Vandermeersch, Paris : EFEO, 1997 : 267-281.

Vandenabeele Valérie, Les nouveaux horizons. Politique sino-tibétaine et écologie au Yunnan, Nanterre : Éditions de la Maison Archéologie & Ethnologie, René Ginouvès, 2018 [sous presse].

Mots-clés : Chine, nature, écologie, médecine, sensibilité.

Valérie Vandenabeele

Docteur en ethnologie, associée au LESC en tant que « jeune docteur ». Lauréate du Prix de thèse 2016 de la Maison Archéologie & Ethnologie, René Ginouvès et du Prix de thèse 2016 du GIS Asie.

v.vdabeele@gmail.com
https://u-paris10.academia.edu/ValérieVandenabeele



Coordination du numéro : Aurélie Varrel, Myriam de Loenzien
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