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Pour une micro-géopolitique des espaces publics ordinaires à Hồ Chí Minh Ville

Date de publication : Juillet 2017
Auteur(s) : Marie Gibert-Flutre Courriel
Directeur de la publication : Jean-François Sabouret
Aire : Vietnam
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Lieux de brassage et d’interactions sociales dans la ville, les espaces publics se trouvent dans une position paradoxale au Vietnam aujourd’hui. Alors que le pays cherche à s’insérer dans les flux concurrentiels de la mondialisation, les autorités de Hồ Chí Minh Ville plébiscitent la production de nouveaux marqueurs métropolitains, principalement sous la forme de grands projets emblématiques : l’aménagement de vastes espaces publics doit incarner la modernisation du pays et l’entrée de la ville dans le cercle tant convoité des métropoles émergentes. Mais, dans le même temps, le foisonnement ancien de formes ordinaires d’espaces publics, d’envergure beaucoup plus modeste – les « espaces publics de poche » (traduction de pocket public spaces) –, est de plus en plus directement menacé. Les menaces sont de deux ordres. Sur le plan de l’urbanisme opérationnel, la mise en œuvre de grandes opérations immobilières et la construction d’infrastructures lourdes – dont la construction du métro est la forme la plus visible – justifient la disparition progressive des petits espaces ouverts, parcs, placettes et ruelles en particulier. Sur le plan de l’urbanisme réglementaire par ailleurs, de vastes programmes étatiques de « nettoyage » des espaces publics menacent directement, et de plus en plus ouvertement, la polyfonctionnalité de ces espaces publics hérités et le foisonnement historique de leurs usages.

Des espaces publics ordinaires sous tension

Ce moment de tension s’illustre dans l’actualité récente : les autorités métropolitaines de Hồ Chí Minh Ville ont lancé le 1er mars 2017 une opération intitulée « 45 jours pour ‘récupérer’ les trottoirs du district 1 », district qui correspond au centre historique de la métropole.


L’affiche du programme officiel « 45 jours pour ‘récupérer’ les trottoirs du district 1 ».
(© Comité populaire de HCMV)

Cette opération d’envergure, qui a couplé campagnes d’affichage, démonstrations de fermeté par des annonces officielles et multiplication d’actions fortes médiatisées – avec déguerpissement des vendeurs ambulants, destruction des façades et terrasses empiétant sur les trottoirs et mise en fourrière des véhicules stationnés sur les trottoirs – est loin d’être la première du genre. Les archives de la période coloniale recèlent déjà des projets de réglementations menaçant la pratique de la vente de rue à Saigon. David Koh a aussi effectué un recensement des différentes campagnes étatiques à l’encontre de l’occupation des trottoirs à Hà Nội depuis les réformes de l’ouverture de 1986 (Đổi Mới) dans un article de 2008. Entre 2013 et 2015 avait également été mis en place le programme municipal des « rues civilisées » dans le centre-ville de  Hồ Chí Minh Ville, prévoyant d’éliminer la vente de rue dans seize rues.


Les rues sélectionnées pour le programme d’édification de « rues civilisées » de Hồ Chí Minh Ville
entre 2013 et 2015. (© M. Gibert-Flutre)

L’enjeu du contrôle des espaces publics par les autorités vietnamiennes n’est donc pas nouveau. Ce qui l’est en revanche, outre la violence de la mise en œuvre de la campagne de 2017 à Hồ Chí Minh Ville, ce sont les arguments avancés : conscientes de la sensibilité économique et sociale du sujet, les autorités ont cette fois habilement évité de cibler explicitement les vendeurs de rue, pour mettre en avant, de manière beaucoup plus positive, la nécessité de préserver l’accès des trottoirs aux piétons. Ainsi, outre les vendeurs de rue, les voitures garées sur les trottoirs, mais aussi les terrasses des cafés et les extensions non réglementaires du bâti ont été énergiquement « nettoyées ». La médiatisation de la destruction de la terrasse d’un Starbucks café, emblème s’il en est de l’internationalisation de la ville, témoigne de ce changement de stratégie, reposant sur la valorisation des déplacements piétonniers en ville – ces derniers étant pour le moment extrêmement limités dans les pratiques quotidiennes. L’ampleur des chantiers actuellement à l’oeuvre dans l’hyper-centre a par ailleurs indéniablement facilité le « nettoyage » des espaces publics durant cette campagne. Rien ne garantit cependant que cette mise en ordre soit plus durable que les dernières actions officielles, notamment celle de 2009 lorsque Hồ Chí Minh Ville avait accueilli les Jeux du Sud-Est asiatique.

Cette actualité appelle plus que jamais à la production d’une micro-géopolitique des trottoirs et des espaces publics ordinaires à Hồ Chí Minh Ville, tant les enjeux, à la fois fonciers, économiques, sociaux, politiques, culturels et en termes de marketing urbain, y sont importants et imbriqués. Les espaces publics constituent en effet un objet d’étude particulièrement éclairant pour comprendre les paradoxes inhérents à l’actuel processus de métropolisation de la ville.


Les trottoirs de Hồ Chí Minh Ville, des micro-territoires urbains appropriés.
(© M. Gibert-Flutre)

Repenser les espaces publics vietnamiens : une entreprise nécessaire de décentrement théorique

Cet objet d’étude ne se laisse cependant pas facilement appréhender, tant nous sommes tributaires d’héritages sémantiques et de conceptions européano-centrés particulièrement peu adaptés au Vietnam, lorsqu’il s’agit de penser les espaces publics aujourd’hui. Les critères normatifs de définition, reposant sur une conception juridique de ces espaces – incompatible avec des pratiques commerciales –, mais aussi ses déclinaisons morphologiques les plus emblématiques, comme la place, matrice historique de la ville européenne, et enfin l’idéal démocratique auquel le terme est associé – renvoyant immanquablement à l’emblème de l’agora grecque – laissent en effet penser que Hồ Chí Minh Ville n’a tout simplement pas d’espace public. Dans les parcs comme dans les rues, l’expression citoyenne est très étroitement contrôlée et entravée par les représentants de l’État-parti, qui utilisent d’ailleurs ces espaces comme autant de lieux de propagande. De plus, le foisonnement des vendeurs de rue et toutes sortes d’appropriations relevant de la sphère privée peuvent être lus comme autant de formes de privatisation. Enfin, les quelques places que l’on trouve à Hồ Chí Minh Ville sont exclusivement d’origine coloniale. Comme dans la plupart des villes asiatiques héritées, ce sont en effet les carrefours, bien plus que les places, qui constituent les principaux pôles de centralité et de sociabilité. L’absence de grands espaces ouverts en dehors du centre-ville colonial est notamment liée à la miniaturisation cadastrale et architecturale historique de la ville, où 85 % des habitants vivent dans des maisons-tubes mitoyennes, le long d’étroites ruelles. Cette caractéristique essentielle du tissu urbain d’une métropole qui compte aujourd’hui plus de 10 millions d’habitants explique par ailleurs les très fortes densités de peuplement qu’elle accueille (4 000 hab /km² en moyenne, comprenant les districts ruraux de la métropole, mais jusqu’à 80 000 hab /km² dans certains quartiers péricentraux comme le district 10).

Une analyse fine des enjeux liés au contrôle et à l’accès des espaces publics à Hồ Chí Minh Ville nécessite alors une entreprise de décentrement scientifique afin d’en post-colonialiser l’approche. L’enjeu est de trois ordres. Il s’agit tout d’abord d’élargir la compréhension et la définition des espaces publics dans le champ des études urbaines, au-delà du seul critère juridique, en reconnaissant notamment la valeur des usages quotidiens de ces espaces, dans la production même de leur caractère public. La « publicité » d’un lieu peut en effet relever de différents critères, leur statut juridique public n’en étant qu’un parmi d’autres, comme la capacité d’un lieu à accueillir les citadins dans leur diversité et dans le foisonnement de leurs pratiques et revendications.

Ce travail de décentrement scientifique invite dans un second temps à revaloriser l’ordinaire urbain dans le champ des études métropolitaines. Cela permet de reconsidérer les espaces publics interstitiels, les ruelles et les trottoirs par exemple, mais aussi les cours de pagode et les petits carrefours pour leur important potentiel de mixité sociale et les aménités urbaines qu’ils offrent sur une base quotidienne. Ces derniers peuvent être éphémères : un axe de circulation fermé à la circulation motorisée en soirée pour laisser place à un marché et un lieu de rencontres. Ces « envers métropolitains », souvent absents des plans de ville et en mal de reconnaissance de la part des autorités et des investisseurs, correspondent à ce que Manish Chalana et Jeffrey Hou appellent « messy urbanism : the ‘other’ cities of Asia ». Leur relative invisibilisation par les pouvoirs publics en quête de grands projets aux formes de plus en plus mondialisées ne doit pas occulter leur extraordinaire potentiel en termes de création de lien social, notamment par la réversibilité des usages quotidiens qu’ils accueillent. Revaloriser l’ordinaire urbain implique également de revaloriser le rôle des citadins ordinaires dans la fabrique métropolitaine et de les considérer comme des acteurs à part entière, dans une conception itérative du processus de métropolisation.


La réversibilité des usages des ruelles, espaces publics ordinaires à Hồ Chí Minh Ville.
(© M. Gibert-Flutre)

Dans un troisième temps, cette approche renouvelée sous-entend de repenser de manière critique les représentations, notamment cartographiques, de la métropole. C’est ce que propose par exemple Annette Kim et son équipe du Spatial Laboratory en cherchant à produire des cartes de Hồ Chí Minh Ville prenant en compte les parcours sans cesse recomposés des vendeurs ambulants et leur place centrale dans l’économie et l’identité de la métropole (Kim, 2015). C’est aussi l’enjeu de l’outil informatique « UrbanTempo » que je développe actuellement pour rendre compte, de manière synthétique et systématique, de la polyfonctionnalité quotidienne des espaces publics et des ruelles vietnamiennes. La production d’une micro-géopolitique des espaces publics ordinaires à Hồ Chí Minh Ville invite donc à repenser les approches conceptuelles et les outils des études urbaines, dans une approche décentrée et post-coloniale .

Du territoire au réseau, de la rue à la voie : menaces sur les espaces publics ordinaires de  Hồ Chí Minh Ville

La richesse de la réversibilité des espaces publics ordinaires de Hồ Chí Minh Ville est aujourd’hui menacée par les programmes de « nettoyage » orchestrés par les autorités métropolitaines, mais plus encore par le caractère de plus en plus hégémonique d’un usage sur les autres : la circulation motorisée. Alors que les trottoirs et les ruelles de Hồ Chí Minh Ville pouvaient jusqu’ici être considérés comme autant de « territoires » urbains, c’est-à-dire des espaces fortement appropriés par les citadins dans le cadre de leurs pratiques quotidiennes, ces derniers tendent de plus en plus à se réduire à une fonction de simple réseau, au service des circulations dans la ville. D’une voirie longtemps exclusivement dédiée à la desserte locale, les ruelles occupent aujourd’hui de nouvelles fonctions de transit, permettant de relier les différents quartiers d’une métropole de plus en plus étendue, où les grands axes structurants demeurent peu nombreux. Mais, de la « rue » à la « voie », c’est précisément le statut d’espace public ordinaire qui disparaît, et avec lui, la richesse d’une culture urbaine précieuse par ses capacités d’intégration citadine.

Mots-clefs : espaces publics, métropolisation, vendeur ambulant, Hồ Chí Minh Ville, Vietnam

 

Marie Gibert-Flutre

Maître de conférences en géographie, Université Paris-Diderot,
UFR LCAO, UMR CESSMA,
lauréate du Prix de thèse du GIS Asie 2017

 

Bibliographie

Chalana Manish et Hou Jeffrey, Messy Urbanism: Understanding the “Other” Cities of Asia, Hong Kong, Hong Kong University Press, 2016, 269 p.

Gibert Marie, « La modernisation de la trame viaire à Hô Chi Minh Ville : enjeux et recompositions territoriales », in Manuelle Franck et Thierry Sanjuan (dirs.), Territoires de l’urbain en Asie. Une nouvelle modernité?, Paris, CNRS Editions, 2015, pp. 170‑191.

Kim Annette M., Sidewalk City, Remapping Public Space in Ho Chi Minh City, Chicago, University of Chicago Press, 2015, 264 p.

Koh David W.H., « The Pavement as Civic Space: History and Dynamics in the City of Hanoi. », in Michael Douglass, K.C. Ho et Giok Ling Ooi (dir.), Globalization, the City and Civil Society in Pacific Asia, Londres, New York, Routledge, 2008, pp. 145‑174.


 
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