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Punir Pyongyang : une fausse bonne idée

Foire au commerce international de Pyongyang, Mai 2016
Foire au commerce international de Pyongyang, Mai 2016
Date de publication : Février 2018
Auteur(s) : Théo Clément Courriel
Directeur de la publication : Jean-François Sabouret
Aires : Asie, Corée, République démocratique de
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-DPRK ; North Korea, economic sanctions, nuclear weapon, Kim Jong-un

-RPDC, Corée du Nord, sanctions économiques, bombe atomique, Kim Jong-un

Au cours de sa très médiatisée tournée asiatique de Novembre, Donald Trump s’est vu accueilli en grande pompe par la Chine de Xi Jinping, selon un protocole que Yang Jiechi, le Kissinger chinois, a qualifié de « State visit + ». Comme les enfants et les diplomates le savent très bien, les cadeaux, et surtout les plus spectaculaires, ne sont jamais gratuits. Cette visite d’État devait en effet être l’occasion pour Donald Trump d’évoquer avec son homologue chinois divers sujets assez épineux, dont notamment la question du nucléaire nord-coréen qui divise beaucoup Pékin et Washington. Si la stratégie coréenne des États-Unis est encore très difficile à évaluer, faute de cohérence manifeste, la présente administration américaine semble convaincue de la pertinence des sanctions économiques pour dénucléariser la République Populaire et Démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord). Les États-Unis n’ayant pas ou peu de relations commerciales avec Pyongyang (sous embargo américain depuis 1950), c’est essentiellement en direction de la Chine, premier partenaire économique et commercial nord-coréen, que s’active la diplomatie américaine pour que cessent ces échanges commerciaux qui, selon Washington, alimentent la course nucléaire de Kim Jong-un.

« Pyonghattan », centre-ville moderne de Pyongyang (avril 2015)

Sur le papier, l’argument fait sens : en empêchant la RPDC de commercer avec le monde extérieur et en limitant l’apport de devises étrangères, les sanctions économiques pourraient réaliser d’une pierre, deux coups : tout d’abord, assécher les flux financiers et de marchandises qui « irriguent » le programme nucléaire ; ensuite, mettre sous pression l’économie nord-coréenne pour faire comprendre aux têtes dirigeantes de Pyongyang qu’il est dans leur intérêt de remiser leurs programmes controversés. Cette stratégie, qu’on pourrait estimer d’autant plus pertinente du fait du précédent constitué par l’accord sur le nucléaire iranien, survole néanmoins un certain nombre de caractéristiques spécifiques, voire uniques, de la RPDC et de son programme nucléaire. De fait, cette « diplomatie coercitive » reposant essentiellement sur les sanctions n’a apporté que peu de résultats, et semble même se montrer à bien des égards contre-productive, le spectaculaire test balistique du 29 novembre dernier n’étant qu’un exemple parmi d’autres.

Palais des enfants de Mangyongdae (juin 2016)

L’impact des sanctions économiques sur la production de richesses en Corée du Nord et sur les structures politiques du pouvoir est d’autant plus difficile à évaluer que la RPDC est un pays particulièrement opaque pour les observateurs étrangers. Pyongyang ne publie plus de statistiques économiques de manière régulière depuis les années 1960, et les données du commerce extérieur sont essentiellement des données « miroir » fournies par les partenaires commerciaux de la RPDC. On parvient ainsi à savoir que depuis les années 2000, le commerce extérieur de la Corée du Nord est en très forte hausse (de 2,4 à environ 10 milliards de dollars en 2014), tout comme les investissements étrangers, même si la progression est moins spectaculaire : de un à deux milliards de dollars sur la même période. Cependant, les principaux partenaires commerciaux de la Corée du Nord, à savoir la Chine, la Russie et, très loin derrière, plusieurs pays d’Asie méridionale et du Sud-est, sont loin d’être eux-mêmes des modèles de transparence. Ainsi, la RPDC, qui a fait défaut sur sa dette extérieure en 1975 et vit coupée du crédit international depuis lors, parvient mystérieusement à financer un important déficit commercial structurel en faveur de la Chine, très probablement en exportant de manière « clandestine » diverses marchandises (sanctionnées ou non : fruits de mer, textiles, minerais… mais aussi missiles ou matériel militaire). Ainsi, les données statistiques dont disposent les chercheurs (et les décideurs) sont fort peu fiables, et rendent d’autant plus difficile l’évaluation de l’impact des mesures de rétorsion économique. La Russie, deuxième partenaire commercial de la Corée du Nord, est en effet soupçonnée par certains chercheurs de dissimuler une large partie de ses échanges avec la RPDC en les faisant transiter via les tentaculaires réseaux d’entreprises prête-noms chinoises. Dans de telles conditions d’opacité, du fait de l’expertise de Pyongyang et de sa classe d’ingénieux entrepreneurs d’État experts dans le contournement des sanctions, on ne peut nullement s’étonner de voir que la Banque de Corée (du Sud) estime la croissance nord-coréenne pour 2016 à pas moins de 3,9% du PIB, et ce malgré une brutale montée en puissance des sanctions onusiennes (notamment à partir de mars 2016 et de la résolution 2270). En effet, depuis lors, les deux tiers des exportations nord-coréennes se voient partiellement ou totalement interdites (du charbon jusqu’aux fruits de mer), en plus de l’importation de certains produits stratégiques dont notamment divers produits pétroliers.

La vieille ville de Kaesong (juin 2016)

Si l’on peine à savoir comment tourne véritablement l’économie nord-coréenne malgré le fait qu’elle soit la plus durement et durablement sanctionnée au monde, les observateurs sont à peu près tous d’accord pour dire que la Chine joue un rôle non-négligeable dans la relative réussite économique de Pyongyang. En effet, Pékin est de très loin le premier partenaire commercial de la Corée du Nord, même si du fait de l’opacité décrite plus haut, il est difficile de savoir le véritable degré de dépendance commerciale envers la Chine. Pékin rechigne en effet à punir trop sévèrement Pyongyang de peur de trop déstabiliser un voisin avec qui les relations sont très ambiguës (relative proximité idéologique mais nationalismes locaux très farouches) : briser l’élan économique où les équilibres politiques nord-coréens pourrait remettre en question la stabilité de la frontière ou même, dans le pire des cas, participer d’une réunification-absorption par la Corée du Sud, docile allié américain. De plus, phénomène souvent sous-estimé, la Chine dispose d’autant moins de raisons de se montrer plus agressive avec la Corée du Nord que les sanctions et l’isolement économique nord-coréen font de la RPDC un marché captif et un fournisseur de matières premières fort peu chères car dénué de partenaires commerciaux alternatifs. Pour une Chine qui cherche depuis plus d’une décennie à briser la prépondérance économique des entreprises d’État dans les trois provinces du Nord-est (dongbei), ne pas couper d’herbe sous le pied du secteur privé relève de l’évidence. Pour couronner le tout, Pékin considère qu’elle n’est pas partie prenante de la crise nucléaire actuelle, qui oppose selon elle Pyongyang à Washington, d’autant plus que la diplomatie américaine ne semble pas en mesure de faire à la Chine une proposition suffisamment intéressante pour qu’elle change de stratégie.

La province à la traine (Hamhung, mai 2015)

Mais si les sanctions économiques sont vouées à l’échec, c’est avant tout dû à la nature même ainsi qu’aux objectifs du programme nucléaire nord-coréen, tant destiné à assurer la sécurité d’un État isolé qu’à garantir la souveraineté nord-coréenne. La question de la souveraineté politique de la Corée du Nord constitue une problématique centrale et un véritable pilier de la construction idéologique de la RPDC au sortir de la colonisation japonaise jusqu'à nos jours. La quête nucléaire de la Corée du Nord, tout comme le redressement économique du pays (les deux éléments de la stratégie officielle du « pyongjin » : développement « en parallèle » du nucléaire et de l’économie) participent d’un long effort d’émancipation nationaliste visant à protéger la Corée des interventions extérieures et des « puissances hostiles ». C’est par ailleurs un puissant vecteur de cohésion idéologique et politique interne en Corée du Nord, puisqu’en maitrisant le feu nucléaire, Kim Jong-un réalise un objectif posé par son père et son grand-père, à savoir la prévention de toute ingérence ou agression contre le territoire nord-coréen. De fait, quand Washington cherche à imposer une dénucléarisation par la contrainte, via les sanctions économiques, il donne raison à Pyongyang et en vient très paradoxalement à « justifier » le besoin de sanctuarisation nucléaire nord-coréenne. On conviendra par ailleurs du fait que menacer de destruction totale le pays depuis la tribune de l’Assemblée Générale de l’ONU ne fait que renforcer cette dynamique.

Place de la Gare de Pyongyang (2016)

Si l’on est loin d’avoir fait toute la lumière sur les derniers tests balistique et nucléaire nord-coréens (respectivement en Novembre et Septembre 2017), le moins que l’on puisse dire est que Kim Jong-un semble avoir réussi son pari et présente, sinon une dissuasion tout à fait crédible, du moins des progrès technologiques suffisamment rapides pour ne laisser aucune chance à une dénucléarisation contrainte avant que Pyongyang ne parvienne à son objectif. La « diplomatie coercitive » a échoué, les options militaires sont toutes potentiellement cauchemardesques, et on voit difficilement ce que Washington pourrait ou voudrait mettre sur la table des négociations en échange d’un gel des essais, sans même parler d’une dénucléarisation. En d’autres termes, la Corée du Nord a gagné. A l’heure actuelle, le meilleur moyen de diminuer la pression sécuritaire (et donc la justification du programme nucléaire) est de chercher à faire ce qui relève de l’inédit pour Washington (et d‘autres chancelleries occidentales dont la France, seul pays européen à n’avoir jamais reconnu diplomatiquement Pyongyang aux côtés de l’Estonie), à savoir trouver un modus vivendi avec la RPDC, puissance nucléaire de facto et potentiellement émergent économique de demain.

Théo Clément

Doctorant contractuel à l’Institut d’Asie Orientale (UMR5062 ENS Lyon/Lyon 2/IEP Lyon), et  à l’université de Vienne, ses recherches doctorales portent sur les stratégies d’engagement économique chinoises à l’égard de la Corée du Nord. Théo Clément a par ailleurs enseigné à l’université pour la Science et la Technologie de Pyongyang.

theo.clement@sciencespo-lyon.fr

Bibliographie

Théo Clément, Quelles sont les raisons des réticences chinoises aux sanctions économiques contre la Corée du Nord ?Diploweb, novembre 2017

Théo Clément, Économie et militarisation de la Corée du Nord : la politique de sanctions est-elle contre-productive ?, Revue Défense Nationale, octobre 2017

Théo Clément, The Rajin-Sonbong Economic and Trade Zone: A Geoeconomic Perspective, Tumen Triangle Documentation Project, Sino-NK, 65 p

Toloraya Georgy, Byungjin vs. the Sanction Regime: which works better?, 38th North, 20 octobre 2016

Lankov Andrei, Why Nothing Can Really Be Done about North Korea’s Nuclear Program, Hazards on the Road Ahead: The United States and the Korean Peninsula, Asia Policy n°23, National Bureau of Asian Research, 2017

 Photos © Théo Clément

 

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