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Une brève histoire du judo en France

Date de publication : Mai 2017
Auteur(s) : Michel Brousse Courriel
Directeur de la publication : Jean-François Sabouret
Aire : Japon
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Nage no kata par Kano Jigoro
(© Kodokan Institute)

Le judo est une méthode d’éducation physique, intellectuelle et morale fondée au Japon en 1882 par Jigoro Kano. Les techniques sont inspirées des méthodes de combat traditionnelles des guerriers samouraïs, le jujutsu (ou « jiu-jitsu » dans sa transcription phonétique). La France découvre l’art martial nippon en 1905 lorsque le monde occidental est frappé par le succès des armées japonaises dans le conflit qui les opposent à l’empire russe. Décrit comme le triomphe de l'adresse et de l'agilité sur la force brutale, le jujutsu innove en consacrant l’art de céder à l’adversaire, en retournant la force de l’attaquant contre lui-même. Un nouveau concept de l’utilisation de la force est introduit.

Jigoro Kano (1860-1938) passe son enfance à Miyake. Après le décès de sa mère, il suit son père à Tokyo. Élève brillant, il fréquente des institutions privées puis la Faculté de lettre de l‘université de Tokyo. Frêle, humilié par les brimades de certains camarades de classe et par la sensation d’une infériorité physique, il décide d’étudier le jujutsu. En mai 1882, il ouvre sa propre école où il enseigne une méthode personnelle, le « Kodokan Judo ». Kano s’inspire du jujutsu mais la formation des individus est son objectif prioritaire. Il prône une éducation fondée sur l’équilibre des dimensions intellectuelle, physique et morale, dont il affirme que seul le développement harmonieux peut garantir le progrès de la personne et, par conséquent, son utilité pour la communauté. Kano écrit : « Quelle qu’excellente que soit la santé d’un individu, son existence reste vaine s’il ne la met pas au service de la société. » Chargé par le Ministère de l’Éducation japonais d’observer les systèmes d’enseignement en vigueur à l’étranger, Kano effectue un premier voyage d’études en Europe en octobre 1889 (Marseille, Lyon, Paris, puis Allemagne Suisse, Danemark, Hollande, Angleterre et Paris puis Marseille en décembre 1890). Á son retour, il occupe plusieurs fonctions (lycée de Kumamoto, ministère puis lycée de Tokyo). Rapidement, il est considéré comme un des meilleurs spécialistes en matière d’éducation. Il échange ses théories avec les pédagogues et les penseurs les plus renommés du moment, Ferdinand Buisson, Pierre de Coubertin, Rabindranath Tagore, Helen Parkhurst ou John Dewey. En 1909, à l’invitation de Pierre de Coubertin, il devient le premier représentant asiatique à siéger au Comité International Olympique. Dès lors, il consacre sa vie au développement de l’éducation par le judo et les activités sportives.

Du jujutsu au judo

En France, l’image de l’art de combat nippon est celle d’un produit culturel. En 1905, les journaux n’affirment-ils pas : « le triomphe de la méthode japonaise sur la méthode française » ? L’intérêt majeur que suscite le Japon, tant par l’admiration et la crainte qu’inspirent ses armées que par son influence dans le monde de l’art, attire ceux qui perçoivent la promesse d’une invincibilité acquise par la maîtrise de ses techniques. Céder à la force de l’adversaire pour mieux la retourner contre lui transforme la conception du combat de manière irréversible.  Les premiers « jiu-jitsueurs » font partie de l'élite aristocratique parisienne (Prince de Caraman-Chimay, Duc de Broglie, Prince Murat, Comte Grëhfulle, artistes Coquelin, Albert Lambert, Mounet-Sully…). Sous l’impulsion d’un des précurseurs de la culture physique en France, Edmond Desbonnet, le jujutsu se développe dans les clubs privés de culture physique des grandes villes (Paris, Lille, Lyon, Bordeaux…). Cependant, certains experts s’égarent sans succès sur la scène des music-halls et le jujutsu perd de sa superbe. L’effet de mode passe. Quasiment disparue du domaine privé, la méthode nipponne reste présente dans la police et dans l’armée. Ces institutions du maintien de l’ordre public assurent une permanence à la pratique et pérennisent la réputation d’invincibilité.


Irène Joliot-Curie, Frédéric Joliot, Paul Bonét-Maury, Moshe Feldenkrais, Paris, Jiu-Jitsu-Club de France, 1939
(© Collection Michel Brousse)

Á la fin des années 1930, après une période d’indifférence, l’art japonais redevient un centre d’intérêt. Progressivement, les techniques de défense s’enrichissent de la dimension éducative chère à Kano. Le sensationnel et l’invincibilité s’effacent alors devant les lois de la physique et de l’équilibre. Le judo forge les esprits et les corps. Les journaux annoncent une science, une école de sang-froid, une amélioration certaine de la civilité du caractère et du corps. En s’imposant alors comme la plus efficace mais aussi la plus cultivée et la plus intellectualisée des disciplines de combat, le judo bouleverse l’image socialement insécurisante de la confrontation physique. La tenue qui efface la distance sociale accentue le renouvellement de l'image du corps combattant. L’élitisme du judo n’est pas un élitisme social. C’est un élitisme culturel et intellectuel dont la force réside dans l’union établie entre la pensée et l’action, l’intelligence et l’efficacité, l’élégance et la virilité.

 
Affiche de la Fédération Française de Judo.
(© Collection Michel Brousse)
  Affiche de l’Ecole japonaise du jiu-jitsu.
(© Collection Michel Brousse)

L’art japonais donne une dimension spirituelle à la performance. L’enseignement ne se centre alors sur l’étude du combat que pour mieux éprouver les qualités humaines et sociales. Depuis 1933, à Paris, dans le Quartier Latin, Moshe Feldenkrais dirige la section de jujutsu de l’École Spéciale des Travaux Publics de la Ville de Paris. Cette association est à l’origine des structures du judo français. Elle donne naissance au Jiu-Jitsu Club de France, officiellement déclaré suite au dernier voyage de Kano à Paris, en septembre 1936. Elle est fréquentée principalement par des étudiants de l’Institut du Radium, du Collège de France, de la Sorbonne et des grandes écoles. Durant le régime de Vichy, la loi du 20 décembre 1940, dite Charte des Sports, réorganise l’administration des pratiques sportives en France. L’application du texte n’est pas immédiate mais, en avril 1942, une « section judo-jiu-jitsu » est créée au sein de la Fédération française de lutte. Elle est présidée par Paul Bonét-Maury -docteur en pharmacie puis radio-biologiste, Paul Bonét-Maury crée en 1950 le département de radioprotection à l’Institut du Radium à Paris. Il en assure la direction jusqu’au début des années1960 et devient ensuite professeur à l’Institut national des sciences et techniques nucléaires au CNRS.

La croissance des effectifs est telle que la section devient vite autonome. La Fédération française de judo-jiu-jitsu est reconnue le 5 décembre 1946. Les adeptes de la méthode japonaise étaient une centaine en 1938 ; fin 1947, ils sont près de 5 700. Des considérations économiques et commerciales ne sont pas étrangères à cette progression rapide. Du temps de Feldenkrais, la cotisation des élèves du Jiu-Jitsu Club de France est volontaire. Chacun l’acquitte selon ses possibilités. L’arrivée d’un expert japonais, le professeur Kawaishi, introduit de nouveaux codes. La cotisation devient régulière et obligatoire. En 1940, lorsque le club déménage de la rue Thénard vers la rue du Sommerard, les 80 francs mensuels sont portés à 250 francs. Des leçons particulières sont également proposées. Elles coûtent jusqu’à 1 000 francs par mois. Les tarifs varient selon les personnes. Kawaishi se comporte en entrepreneur. De nombreux judokas ceinture noire suivent son exemple en ouvrant sur des clubs sur l’ensemble du territoire. Enseigner l’art japonais devient un métier réglementé par la loi du 28 novembre 1955.

 
Couverture du Petit Parisien du 3 avril 1904.
(© Collection Michel Brousse)
  Kano Jigoro.
(© Kodokan Institute)

Porté par le contexte favorable des « Trente Glorieuses », le judo connaît alors un essor exceptionnel dans l’espace des sports français (22 259 licenciés en 1955, 87 508 en 1965, 375 937 en 1975). La réduction du temps de travail, l’accès aux loisirs, le souci grandissant du corps, la quête de santé, poussent une partie de la population vers le stade, le gymnase et le dojo. L’augmentation du pouvoir d’achat des Français et la multiplication du nombre de salles abaissent le coût relatif du judo. L’armée, la police, l’université, la SNCF… ainsi que les mouvements de jeunesse et plus particulièrement le scoutisme mais aussi le sport ouvrier et le sport corporatif fonctionnent comme des relais importants. Des entreprises aussi diverses que Saint-Gobain, Esso, Les Galeries Lafayette, Général Motors, Bréguet, Simca, ou la Compagnie Internationale des Wagons-Lits, Air France… donnent à leurs personnels la possibilité de pratiquer le judo.

Le judo moderne, sportif et éducatif


Le judo éduque les nouvelles générations (©FFJDA)

La fédération française de judo multiplie les rencontres sportives pour de nouvelles catégories de pratiquants et amplifie le processus de démocratisation. Sous l’influence du courant sportif, la méthode japonaise pénètre rapidement l’ensemble des couches de la société et s’étend très vite des capitales de province aux villes et villages des départements. Moteur essentiel de l’évolution, la démarche sportive, malgré les réticences des traditionnalistes, privilégie une approche rationnelle au détriment de la démarche culturelle, de l’idéalisme et de l’imaginaire. Progressivement, le pragmatisme de l’entraîneur remplace le penchant orientaliste et souvent ésotérique de nombreux « maîtres ». Le judo sportif ne se présente pas comme un art mystérieux, le champion ne prétend pas posséder de pouvoir surnaturel. Tant au plan des médailles qu’au niveau de l’accès aux grades supérieurs, la reconnaissance grandissante du judo féminin illustre l’évolution des mentalités dans un monde pourtant dominé par des valeurs masculines. Jusqu’aux années 1960, les judokas français acceptent l'aspect compétitif, mais dans leur majorité se refusent au culte de la performance. L’inscription au programme des Jeux Olympiques de 1964, cependant, marque une rupture. L’art japonais entre dans l’ère de la rationalité. L’admiration suscitée par la maîtrise technique et spirituelle que symbolise la hiérarchie des grades s’estompe devant la célébrité acquise par les titres sportifs. Le sacré glisse vers le profane. En 1975, un premier français, Jean-Luc Rougé, parvient à conquérir un titre de champion du monde. Un cap psychologique est franchi. Peu de temps après, les victoires olympiques de Moscou en 1980 (Thierry Rey, Angelo Parisi) placent la France au sommet de la hiérarchie du judo sportif.

La croissance du judo français se lit dans le chiffre des effectifs et dans les résultats sportifs de ses meilleurs compétiteurs (485 804 en 1955, 557 616 en 2005). Mais, autant que l’aspect quantitatif, c’est l’aspect qualitatif de l’édifice qui attire l’attention. La cohérence acquise est celle d’une structure administrative servie par le régime particulier de la réglementation du sport en vigueur. Les professeurs diplômés assurent la qualité de l’enseignement.

Les figures emblématiques des champions actuels, Lucie Décosse, David Douillet, Teddy Riner, perpétuent l’ancrage des représentations d'un équilibre physique et mental acquis par la pratique du judo, d'une sagesse et d'une puissance mettant en harmonie le calme dans la pensée et la force dans l'action. Le message est affiché, la maîtrise du combat mène à la paix sociale. Le judo est aujourd’hui un sport de compétition pour les plus âgés, le dojo un lieu d’apprentissage des règles de la citoyenneté et une thérapie magique contre la timidité et l’hyperactivité des plus jeunes. En disciplinant le corps et ses émotions, il offre à de jeunes adeptes de plus en plus nombreux la promesse d’une éducation corporelle où dominent l’affirmation de soi, le respect de lieux et celui des personnes. En 2016, 75% des quelques 610 000 licenciés que compte le judo français ont moins de 17 ans. Dirigeants et professeurs sont des judokas d’expérience, souvent anciens champions, qui perçoivent le judo comme une activité irréductible à sa simple dimension sportive. Le judo était un art martial et une éthique en action, en devenant un sport de compétition et une discipline d’éducation corporelle et citoyenne, l’art japonais suit la transformation de la société française, de ses modes de consommation et de ses loisirs du corps. De nos jours, l’offre fédérale s’élargit. En même temps que la Fédération française de judo affiche l’image d’une activité centrée sur la formation du caractère par l’expérience du combat, elle organise une activité hybride et multiforme associant le sport de compétition, l’initiation des enfants par le jeu, la défense personnelle et l’entretien physique des adultes.

 

Mots clés : Histoire, judo, jujutsu, Feldenkrais, Kawaishi

 

Michel Brousse
Docteur en STAPS, histoire du sport, didactique du judo, Université de Bordeaux

Michel Brousse, 7e dan de judo, enseigne l’histoire du sport et la pédagogie du judo à la Faculté des Sciences du sport de l’Université de Bordeaux en France. Ex-membre de l’équipe de France, il est docteur de l’université et titulaire de l’agrégation d’éducation physique et sportive. Il est l’auteur de plusieurs travaux dans le champ de l’histoire du judo et de son enseignement. Il fait l’objet de nombreuses invitations professionnelles en histoire du sport et de l’éducation physique dans les pays européens ainsi qu’aux États-Unis, à Hawaii, au Canada, en Corée, au Brésil et au Japon

 

 

Pour en savoir plus :

Brousse, M. (2016), Etre ceinture noire, Paris, Éditions de La Martinière Jeunesse, 48 p.

Brousse, M. (2015), Judo for the World, Paris, Éditions de La Martinière, 312 p.

Brousse, M. (2005), Les racines du judo français. Histoire d’une culture sportive, Presses Universitaires de Bordeaux, 367 p.


 
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